Première femme à diriger l’un des plus gros cabinets d’avocats d’affaires au monde, Baker & McKenzie, première femme ministre de l’économie parmi les pays du G7 et première femme à présider le Fond Monétaire International. Avec un tel parcours, difficile de faire l’impasse sur Christine Lagarde dans notre série de portraits sur les personnalités les plus en vue de la finance et de l’économie. Sa carrière professionnelle est remarquable en tout point. De la sphère privée au secteur public, elle parvient aussi à s’imposer sur le plan international. Qui est donc ce personnage atypique du microcosme politique français, celle que Dominique de Villepin surnommera la « femme providentielle de l’international » et qu’en est-il de son bilan au ministère de l’économie et au FMI ?

 

Un parcours marqué par la réussite

Christine Lagarde est dès le début baignée dans un environnement scolaire exigent. Fille d’un père universitaire et d’une mère enseignante, elle excelle en classe comme en sport, qu’elle pratique à haut niveau. À 15 ans, elle obtient une médaille de bronze au championnat de France de natation synchronisée. Après l’obtention de son bac, elle effectue un an de scolarité aux États-Unis, où elle découvre la politique en effectuant un stage au Capitole à Washington. Elle y développe un intérêt pour le continent Américain et un goût pour l’international. « Cette dimension m’a transformée en profondeur. Lorsque vous vous retrouvez seule dans une culture, une langue et un mode de fonctionnement qui vous sont étrangers, vous vous renforcez. » déclare-t-elle.

À son retour, elle enchaine les formations académiques : maîtrise d’anglais, maîtrise de droit des affaires, DESS de droit social, elle poursuit sa formation à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence. Malgré son goût prononcé pour les études, elle échoue à deux reprises au concours d’entrée de l’ENA.

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Une avocate d’affaires hors norme

Équipée d’un solide bagage juridique, elle devient avocate au barreau de Paris et entame sa carrière au sein du prestigieux cabinet d’avocats Baker & McKenzie. En 25 ans de carrière, elle gravit les échelons jusqu’à prendre la présidence du comité exécutif de Chicago en 1999, avant de présider le comité stratégique monde en 2004. À 43 ans, Christine Lagarde fait partie des plus jeunes associés-gérants à gouverner ce cabinet d’élite, présent dans 35 pays. Sa position la place déjà comme l’une des femmes les plus influentes au monde selon Forbes. À l’apogée de sa carrière d’avocate, elle délaisse les affaires, par esprit Républicain, afin de défendre les intérêts de la France. « La France possède d’immenses talents et d’extraordinaires savoir-faire ; ça valait la peine de tout lâcher pour ce projet-là, changer le regard des étrangers sur la France, valoriser notre pays. » dit-elle.

 

« Meilleur ministre de l’Economie de la zone euro »

C’est en 2005, à la demande de Dominique de Villepin, que l’avocate décide d’abandonner sa carrière juridique aux États-Unis pour prendre ses fonctions en tant que ministre déléguée au commerce extérieur. Elle veillera notamment aux négociations au sein de l’OMC. À la suite de l’élection de Nicolas Sarkozy, elle reste au gouvernement et après un bref passage au ministère de l’agriculture et de la pêche, elle devient, en juin 2007, la première femme ministre de l’économie et des finances en France (et parmi les pays du G7). En pleine crise financière mondiale, le chantier qui attend Christine Lagarde est de taille.

Dès l’été 2007, des mesures sont prises notamment avec la loi Travail Emploi et Pouvoir d’Achat (TEPA) qui introduit une baisse de 60% à 50 % du bouclier fiscal, la défiscalisation des heures supplémentaires (le fameux « travailler plus pour gagner plus »), ainsi que la déduction des intérêts d’emprunts. Toutefois le bilan de ces mesures reste mitigé, d’autant plus que le gouvernement fait un pas en arrière sur le bouclier fiscal et la déduction des intérêts d’emprunts. En matière d’emploi, la ministre de l’économie pilote la fusion entre l’Unedic et l’ANPE pour créer Pôle Emploi.

L’objectif principal de la ministre est de favoriser la concurrence et la compétitivité. Cela se traduit notamment par la mise en place de la loi de modernisation de l’économie (LME), dans l’esprit du rapport de Jacques Attali. Celle-ci instaure le statut d’auto-entrepreneur, une réduction des délais de paiement pour les petites et moyennes entreprises, ainsi que l’instauration d’une libre négociation des tarifs entre fournisseurs et distributeurs. Il en ressort un fort succès pour le statut d’auto-entrepreneur (on en recense 1,075,000 rien que sur le deuxième trimestre 2015), de même pour la réduction des délais de paiement puisque le gouvernement affirme une réduction de délai de 10 jours. Cependant, les règles visant à diminuer les prix dans la grande distribution n’aboutissent pas aux effets escomptés.

Le contexte macro-économique marqué par la crise financière ne facilite pas le travail de la ministre. Cependant, sa gestion de la crise bancaire, sa persévérance remarquée dans le sauvetage de Dexia, comme son abnégation active lors des sommets du G20, permettent d’une part à la France de surmonter la crise avec moins de difficultés que les autres pays, et d’autre part à Christine Lagarde de façonner sa stature internationale. Son travail est massivement salué par la communauté internationale, le Financial Times en 2009 va même jusqu’à la consacrer ministre des finances de l’année.

 

La construction d’une stature internationale

Femme, française, avocate dépourvue de formation universitaire en économie, comme d’expérience professionnelle en banque centrale ; a priori rien ne prédestinait Christine Lagarde à prendre les rênes de cette institution internationale. Mais, une fois de plus, la « femme providentielle de l’international » parvient à s’imposer. Depuis la crise des subprimes, elle a participé à toutes les réunions de premier rang permettant d’éviter le naufrage économique pressenti. Présidant le G20 finance, elle fait preuve de consensus avec les pays émergeants afin de corriger les inégalités. Ainsi, elle a pu démontrer ses talents de négociatrice hors pair et gagner ses galons. Désormais, la ministre possède la légitimité nécessaire afin d‘entrer dans la course à la succession de Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI.

 

Première femme présidente du Fond Monétaire International

Le 5 juillet 2011, elle devient officiellement la nouvelle présidente du Fond Monétaire International. Risque de défaut de la Grèce, guerre des taux de change, nouvelles réclamations des pays émergeants, les dossiers qui attendent Christine Lagarde au FMI sont explosifs.

La première difficulté de la nouvelle patronne est la crise grecque. Si dans un premier temps le FMI est souvent décrié et pointé du doigt, c’est l’Allemagne d’Angela Merkel qui prendra le relai. Dans la gestion de ce dossier, la position de Christine Lagarde est à double sens. D’un côté, c’est la rigueur qui est préconisée au risque d’asphyxier le pays de jour en jour. De l’autre, l’institution défend une restructuration de la dette considérée comme insolvable. Sous l’impulsion de la présidente, le FMI participe à un plan d’aide de 28 milliards d’euros avec pour objectif d’éviter coûte que coûte le « Grexit ». Dès lors, la présidente du FMI sort de ses prérogatives au risque de renforcer un défaut de paiement. Le pire fut évité mais l’économie grecque s’est écroulée du fait des politiques d’austérité imposées. Le premier ministre grec Alexis Tsipras va même jusqu’à qualifier la responsabilité de l’institution de « criminelle ». Aujourd’hui la situation s’est sensiblement améliorée, il n’en est pas moins que l’avenir du pays reste incertain.

À défaut d’avoir modifié la doctrine libérale du Fond, la présidente du FMI peut être saluée pour le vent nouveau qu’elle apporte à l’institution. En effet, elle redore l’image de l’institution après le scandale DSK. L’avocate d’affaires, qui cultive l’élégance française, tout en maniant parfaitement la langue de Shakespeare, a séduit les médias du monde entier et contribué à humaniser l’image du FMI dont les politiques ultralibérales sont controversées.

Dans cet esprit d’innovation, elle mène une réforme qui donne plus de pouvoir aux pays émergents. La Chine ne possédait que 3,8 % de droits de vote au conseil d’administration, contre 6% actuellement, l’Inde, la Russie et le Brésil ont aussi gagné au change. Cette avancée est favorablement accueillie, d’autant plus qu’elle était nécessaire pour éviter la création d’institutions concurrentes comme la Banque Asiatique d’Investissement.

Elle introduit de nouveaux sujets dans les préoccupations du FMI : la place des femmes dans la société, les inégalités sociales, le réchauffement climatique. « Nous sommes arrivés à la conclusion que les inégalités fortes constituaient tout d’abord un frein à la croissance, une croissance durable, forte et équilibrée que chacun appelle de ses vœux. Si nous sommes logiques, nous ne pouvons pas admettre que ces fortes inégalités perdurent », déclara-t-elle.

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Un nouveau défi : renouer avec la mission historique de l’institution

La mission historique du FMI est de s’assurer de la stabilité du système monétaire international. Il se doit d’éviter la guerre des monnaies à travers des recommandations aux banques centrales quant à leur politique des taux d’intérêt. Lorsque la FED augmenta ses taux directeurs en décembre 2016, des pays émergents comme le Brésil ont directement étés impactés par cette décision. Le rôle du FMI dans ce cas-là est donc de s’assurer que les décisions de la FED et la BCE ne déstabilisent pas le système monétaire, en particulier celui des pays émergents. À cet égard, l’action menée par Christine Lagarde au FMI est vivement critiquée.

 

Christine Lagarde est aujourd’hui l’une des femmes les plus influentes de la planète, au parcours remarquable. Si son image a pu être entachée par sa condamnation pour « négligence » dans l’affaire Tapie, elle a néanmoins su s’imposer et marquer par son style et ses réformes innovantes. Contribuant à redorer l’image de cette institution, de plus en plus critiquée, elle a été reconduite pour un second mandat de cinq ans le 19 février 2016 dans une période où « l’économie mondiale connaît un passage à vide », a annoncé l’institution dans un communiqué.

 

Mamadou Dembele, étudiant à Dauphine et contributeur du blog AlumnEye

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