Emmanuel Hasbanian, un parcours sans faute

C’est un portrait inédit que nous vous proposons. Un portrait de celui qui, il y a quelques années encore, était présenté comme un jeune espoir des fusions-acquisitions. En un temps record, Emmanuel Hasbanian a su s’imposer dans un milieu extrêmement concurrentiel. Son nouveau challenge, contribuer à repositionner Deutsche Bank au sommet du classement des banques européennes.

 

De HEC à PAI, une rencontre avec la banque d’affaires

Après deux années de classe préparatoire, j’ai intégré HEC en tant que major de promotion en 1993. J’ai réalisé une année de césure qui m’a conduit chez PAI Partners, à l’époque rattaché au groupe Paribas. Le métier, sa technicité et sa nature intrinsèquement unique m’ont rapidement plu, et PAI m’a soumis, à l’issue de cette année chez eux, une offre d’embauche avant même la fin de mes études. N’ayant pas la possibilité de suivre mes cours à HEC par correspondance, j’ai accepté l’offre de PAI mais à mi-temps.  Groupant mes cours le matin, chaque après-midi, je rejoignais les bureaux de Paribas. Commençait alors une deuxième journée de travail, qui ne se terminait généralement que tard dans la nuit. Si ce fut une expérience très éprouvante, elle fut surtout fort enrichissante sur le plan personnel. J’ai tenu ce rythme dix mois.

Un parcours sans faute jusqu’à la Deutsche Bank

Dans le cadre de ma dernière année de scolarité, en 1997, j’ai décidé de rejoindre Cologne pour y poursuivre mes études. PAI m’a proposé de rejoindre son équipe basée à Hong-Kong. Mais malgré mon jeune âge, j’avais déjà pu connaître plusieurs expériences, notamment à Tokyo et à New York, et mon rêve d’alors était de rejoindre Londres. Tout en restant dans le groupe Paribas, j’ai rejoint non pas les équipes de PAI à Hong Kong, mais les équipes Advisory à Londres, pour une période de 3 ans; jusqu’en 2000, et la fusion qui s’amorçait avec BNP. Celle-ci entraîne une certaine période de flottement au sein du groupe, notamment pour les plus jeunes collaborateurs, ce qui m’a poussé à prendre du recul et rejoindre les rangs de Merrill Lynch. J’y resterai jusqu’en 2009, année du rapprochement avec Bank of America. Je prends alors la décision de rejoindre la banque la plus solide du marché en Europe en 2009 : Deutsche Bank. Initialement en charge des fusions-acquisitions, j’y ai progressivement élargi mon spectre d’activités, jusqu’à superviser l’ensemble des activités de banque d’affaires en France aujourd’hui, aux côtés de Julien Fabre.

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Quelles opérations vous ont particulièrement marqué au sein de votre carrière ?

Après plus de vingt ans de carrière, difficile d’isoler une opération marquante. Cependant, la création d’Arcelor m’a profondément marqué. Ce projet sacerdotal de rapprochement était inédit par sa longueur, sa complexité et son caractère transfrontalier. Au-delà de la triple fusion Usinor, Arbed, Aceralia, d’autres sociétés de ce périmètre furent amenées à se greffer à l’opération de fusion, dans un cadre législatif communautaire bien loin d’être aussi intégré qu’aujourd’hui.

Au-delà de l’extrême complexité d’un tel dossier, ce type d’opérations m’a permis de développer des relations personnelles avec le client, mais aussi de construire ma crédibilité en interne. En effet, en parallèle de ce dossier, j’étais alors également partie prenante de l’équipe en charge de la fusion entre British Petroleum et TNK en Russie, qui représentait alors la plus grosse Joint-Venture jamais réalisée en Russie par un groupe étranger. Ce type de dossier permet de développer une vision plus acérée des divers mécanismes clés d’une opération, et donc une meilleure capacité à défricher des problématiques sensibles. A 32 ans, à la suite de ces opérations, j’ai été promu au rang de Managing Director. Tout au long de ma carrière, j’ai eu la chance d’être associé à de nombreuses opérations d’envergure qui ont marqué l’actualité. Du rapprochement entre Sanofi et Aventis, au mariage entre GDF et Suez, au total ce sont plus de 500 milliards de transactions que j’ai traitées depuis le début de ma carrière en Advisory.

Le métier de banquier d’affaires évolue pour se réinventer

A mes débuts, les marchés financiers étaient beaucoup moins intégrés qu’aujourd’hui, et les équipes en charge des dossiers beaucoup plus réduites. Actuellement, le double phénomène d’internationalisation et de sophistication rend presque impossibles des opérations menées par des équipes resserrées, de trois ou quatre personnes, quelques banques et quelques avocats. Auparavant, des équipes « commandos » étaient attribuées à chaque dossier, et devaient allier toutes les compétences indispensables à la réussite d’un deal (financement, M&A, droit boursier, fiscalité…). Pour l’anecdote, les banquiers mandatés réalisaient intégralement eux-mêmes les notes d’opérations destinées à l’AMF ; une situation impensable aujourd’hui !

Face à ces évolutions, comment attirer et retenir les talents ?

C’est cette atmosphère de travail que nous tentons de recréer chez Deutsche Bank, car les métiers de la banque d’affaires ne sont passionnants qu’à condition d’être au cœur des dossiers. Plutôt que de recruter des effectifs pléthoriques, nous proposons une courbe d’apprentissage plus importante à nos collaborateurs, car ceux-ci sont réellement impliqués sur les opérations que nous supervisons. Ici, nos jeunes sont formés à travailler en équipe, et se familiarisent donc tout autant au financement, à l’Equity et au M&A. Je connais un jeune chez Deutsche Bank qui peut se targuer d’avoir réalisé plus d’IPOs que des responsables Capital Markets chez certaines banques de la place parisienne.

Derrière cette responsabilisation des juniors, et de manière plus globale, c’est un fonctionnement entièrement tourné vers le client que nous avons souhaité construire. Notre philosophie, c’est de faire plus avec moins pour le client, multiplier les intervenants ne multiplie pas les expertises. Cette expertise, le « deal captain » seul la réunit et l’utilise pour les besoins du client, mais en aucun cas il ne la sous-traite. Il en résulte des opérations menées par des task-forces de 4 à 5 personnes, qui gèrent le dossier seules, dans une extrême confidentialité. Nous privilégions ce mode de travail car il est également plus enrichissant de comprendre les tenants et aboutissants d’une opération. Nous ne sommes pas des maitres d’œuvre, nous sommes des multi-experts. Un gage de responsabilisation des équipes, mais aussi de technicité, afin de répondre à des clients aux demandes de plus en plus sophistiquées.

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Qu’est ce qui, selon vous, fait la singularité et la force de la Deutsche Bank ?

Deutsche Bank a fait le choix de rassembler les activités de marché, de corporate finance et de banque transactionnelle au sein de d’une division commune (Corporate & Investment Bank, CIB), dans le but de recentrer notre organisation autour des clients. Les murailles de Chine sont toujours strictement respectées, mais des  synergies sont nécessaires entre marchés et banques d’affaires. A titre d’exemple, Deutsche Bank a mené 16 des dernières 18 IPO de sociétés françaises de taille conséquente. Ce track-record s’explique en très grande partie par la puissance de frappe de la banque, de ses équipes marché en distribution de l’equity, et par la coopération rodée entre nos équipes. Aujourd’hui, quand un actionnaire américain est à la recherche de papier européen, il pense très naturellement à Deutsche Bank, qui est l’un des plus grands traders de titres européens (actions et dette).  Derrière ces exemples, se pose la question du choix d’une banque « one stop shop » pour les clients corporate : une banque qui arrive à allier toutes les compétences, à haut niveau. Toutes les banques peuvent tout faire, mais cela ne dit rien de la qualité des prestations fournies. Deutsche Bank est l’une des seules banques européennes capable de rivaliser avec les banques américaines et a pour ambition de redevenir la première banque d’investissement en Europe.

Pourquoi rejoindre la Deutsche Bank aujourd’hui ?

Deutsche Bank a, au court de sa longue histoire, construit un focus plein et entier sur l’Investment Banking. Ce focus, elle a su le nourrir en développant des positions extrêmement fortes sur chaque métier, ainsi qu’un dialogue stratégique avec chacun de ses clients. Nos clients sont à la recherche de techniciens en fusions-acquisitions, qui soient aussi capable de comprendre la façon dont les investisseurs vont interpréter des mouvements annoncés par leurs entreprises. Mais ils sont surtout à la recherche de banques qui seront à leurs côtés sur le long terme. Servir les clients européens partout dans le monde, cela pourrait être notre motto.

Nous recrutons régulièrement en France. Au niveau junior, les recrutements se font sur une base internationale. Chaque année une dizaine de stagiaires et d’analystes sont ainsi recrutés à Paris. Outre une formation extrêmement complète, nous proposons également à nos jeunes recrues des perspectives d’évolution au sein de nos autres bureaux à New York, Londres ou Hong Kong dès la troisième année.

 

Merci Emmanuel Hasbanian d’avoir accepté de répondre à nos questions

Interview réalisée par Bastien Le Bars, étudiant à l’ESSEC et contributeur du blog AlumnEye


Ken Griffin, CEO de Citadel parle de Hedgefunds et de Régulation

Bloomberg a réalisé une interview de Ken Griffin, le CEO de Citadel, un des hedgefunds les plus respectés de Wall Street, avec $25 milliards sous gestion et la réputation d'être un des plus agressifs du monde.

Dans cette interview, Griffin aborde :

  • les enjeux pour Citadel dans un contexte difficile pour l'industrie des Hedgefunds
  • Comment Citadel continue à générer de l'alpha et quelles sont les stratégies
  • sa perspective sur les évolutions de la régulation du système financier aux Etats-Unis
  • l'impact du Machine Learning et de l'Intelligence Artificielle dans son métier
  • sa vision des principaux challenges pour le futur des Etats-Unis

https://www.youtube.com/watch?v=3WG00XcLFJs


Henry Kravis, le pionnier du Private Equity à la tête de KKR

Vous êtes de plus en plus nombreux à vouloir intégrer le secteur très fermé du Private Equity. Etre au fait de sa culture sera un atout déterminant pour vos candidatures et vous permettra de vous différencier.

KKR a été créé en 1976 à New York par Jerome Kohlberg, Henry Kravis et Georges Robert, tous d’anciens employés de Bear Stearns (banque d’investissement rachetée par JP Morgan après la crise de 2008).

En 2016, KKR est classé 2ème dans le Private Equity International Ranking (PEI 300) avec plus de 35 milliards de dollars levés ces 5 dernières années. L'autre classement qui compte est celui des Assets Under Management, et là, KKR arrive en 4ème position avec $131 milliards de dollars d'AUM, proche de Apollo et Carlyle Group, respectivement 2ème et 3ème; mais loin derrière Blackstone qui détient plus de $356 milliards de dollars d'AUM.

Parmi les 3 fondateurs, portrait en vidéo de Henry Kravis, qui dirige le fonds avec Georges Robert depuis le départ de Jérôme Kohlberg en 1987.

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Janet Yellen, une colombe à la tête de la Fed ?

Première femme à la tête de la Réserve fédérale américaine, Janet Yellen serait la seconde personne la plus influente du monde financier, selon Business Insider. Encensée tant pour ses qualités professionnelles qu’humaines, elle ouvre notre série de portraits consacrés aux femmes les plus en vue de la finance et de l’économie. Pour autant, Janet Yellen dénote dans les hautes sphères du pouvoir : à son arrivée à la tête de la Fed, on l’a affublée du surnom de colombe. Qu’en est-il du bilan de cette femme de convictions, si remarquée ?

 

Une carrière universitaire prestigieuse

Née à New York en 1946, Janet Yellen a rapidement manifesté un intérêt prononcé pour l’économie. Après des études à Brown, elle obtient un Doctorat d’économie à Yale, et intervient dans les plus prestigieuses universités du monde : Harvard, LSE, ou encore Berkeley. A la suite de ce brillant cursus universitaire, Janet Yellen intègre, dès 1977, l’équipe d’économistes de la Fed, avant d’en prendre la tête 36 ans plus tard.

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Une ascension initiée sous Bill Clinton

C’est en 1994 que, sollicitée par l’administration Clinton, Janet Yellen rejoint le Conseil des Gouverneurs de la Réserve fédérale américaine. Véritable tête pensante de la Fed, le Conseil des Gouverneurs agit en conseil d’administration, et supervise les douze réserves fédérales. Janet Yellen est alors entourée de six autres membres nommés par le Président des Etats-Unis, et dirigée par un Président du Conseil, faisant office de Président de la Fed. C’est dans ce contexte qu’elle poursuit son ascension politique, promue de gouverneur à chef des conseillers économiques de Bill Clinton, pour ensuite devenir vice-présidente de la Fed en 2010.

financialpaper-581f79cf3df78cc2e8fd8cd6Pressentie dès 2009 pour succéder à Ben Bernanke – avant que celui-ci ne soit reconduit dans ses fonctions – Janet Yellen assistera au quotidien son prédécesseur plus de trois années durant. Elle influencera alors pour partie le choix de la politique menée par la Fed. Œuvrant pour le retour de la croissance et le sauvetage de l’économie américaine au lendemain de la crise, la Fed entreprend, entre autres, une injection colossale de fonds, notamment via un rachat massif de bons du Trésor. Cette politique d’assouplissement quantitatif, visant à dynamiser l’économie tout en calmant les marchés, est encore d’actualité 8 ans après son introduction.

En compétition avec Larry Summers pour succéder à Bernanke, Yellen bénéficie d’une très forte côte de popularité dans les médias ; en témoigne le soutien affirmé du Financial Times comme du New York Times. Janet Yellen marque également sa différence en n’appartenant pas au cercle habituel du pouvoir, proche de Wall Street. Celle qui, dès 2005 avait mis en garde l’opinion au sujet d’une bulle financière en passe d’exploser aux Etats-Unis, semble imperméable à la pression des banques. Davantage préoccupée par l’emploi que par le taux d’inflation, elle se positionne en successeur logique au lendemain de la crise financière. Finalement nommée Présidente de la Fed en octobre 2013, elle prendra ses fonctions début 2014.

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Entre continuité et convictions

Si sa politique ne s’inscrit pas en profonde rupture avec celle menée par Ben Bernanke, Janet Yellen dénote d’un point de vue symbolique. Première femme et premier président démocrate de la Fed depuis 30 ans, keynésienne, elle se veut au service de l’économie réelle et fait du retour au plein emploi son cheval de bataille. Pour la première fois depuis 2006, la Fed a pris la décision de relever fin 2015 ses taux directeurs. La politique menée par Janet Yellen est résolument tournée vers une baisse du chômage à moins de 5% – au risque de voir temporairement l’inflation s’élever au-dessus de la cible affichée des 2%. Si une seconde hausse était attendue sur les marchés, et a été actée hier, la Fed semble – sous l’impulsion de sa présidente – continuer son désir de maintenir une économie dite high pressure. Afin de favoriser un cercle vertueux investissement-emploi-consommation-croissance, elle mise sur un marché du travail dynamique, boosté par des taux d’intérêts relativement bas.

background-employmentPour panser les maux de la crise de 2008, Janet Yellen considère que l’économie nécessite un stimulus monétaire afin de continuer sa croissance, et ainsi revenir au plein emploi. Conformément aux convictions de sa présidente, la lutte contre l’inflation n’est pas l’objectif prioritaire de la politique menée par la Fed. L’inflation est jugée acceptable, et ce même au delà des fameux 2%, tant que cela demeure temporaire et non structurel. A la veille des élections américaines, Yellen affirmait encore une fois sa volonté de favoriser la stabilité monétaire malgré la pression des marchés, et a, début novembre, reporté la hausse pourtant si attendue des taux d’intérêts.

 

Des priorités claires et affichées

La décision de maintenir le taux directeur autour de 0,25-0,5% faisait débat au sein du Conseil des Gouverneurs de la Fed. Pour autant, presque trois ans après sa prise de fonctions, Yellen semble en mesure de réussir son pari : loin des 8% de janvier 2013, le taux de chômage a désormais regagné les 4,9%. La « colombe » a su s’imposer au sommet de l’une des institutions financières les plus puissantes au monde, et ce, par delà les critiques – Donald Trump l’accusant notamment de plier sous la pression de l’administration Obama. Elle s’est illustrée par son calme et sa gentillesse, plébiscités par nombre de dignitaires américains. Elle n’en demeure pas moins une redoutable économiste à la vision claire, menant d’une main ferme une politique en accord avec ses convictions.

 

Femme la plus influente de la Finance, son intervention mercredi au dernier meeting de la Fed était très attendue, tout comme son annonce de relever le taux directeur. Le coup de tonnerre provoqué par la victoire de Donald Trump signe le début d’une nouvelle ère dans le mandat de Janet Yellen. Ayant tantôt soutenu puis critiqué la politique menée par la Fed, Trump a affiché son objectif d’y nommer en 2018 un président républicain et n’exclut pas d’en réformer le fonctionnement. Yellen pourrait ainsi jouer un rôle clé dans la période de transition qui s’initie aux Etats-Unis, et s’affirmer davantage en garant de la stabilité financière et économique.

 

Andrea Bossetti, étudiant à PSB et contributeur du blog AlumnEye


Peter Thiel : le parrain de la « PayPal Mafia »

Peter Thiel a récemment fait la une dans le cadre de la campagne présidentielle américaine pour ses positions pro-républicaines et pro-Trump. Relativement méconnu du grand public, c’est pourtant une véritable légende de la Silicon Valley. Le co-créateur de PayPal et business angel de Facebook, est en effet l’un des milliardaires de la Tech les plus influents au monde. Pour autant, Peter Thiel est loin des caricatures de milliardaires de l’Internet dépeints dans la série Silicon Valley ; loin aussi de son personnage dans le film The Social Network narrant la création de Facebook. Personnalité iconoclaste, c’est un critique acerbe de la société contemporaine et du progrès technologique. Pour preuve, le mot qu’il avait eu au sujet de Twitter : “We wanted flying cars, instead we got 140 characters.” Ses prises de positions fortes et assumées – création et investissement dans de nombreuses et diverses entreprises – en font un modèle pour de nombreux entrepreneurs et venture capitalists du monde entier.

 

Stanford : un électrochoc dans sa formation intellectuelle

Né à Francfort-sur-le-Main en 1967, Peter Thiel grandit en Californie dès l’âge de trois ans. Plusieurs fois champion régional d’échecs et élève brillant, il entame ses études supérieures à l’université de Stanford : lieu de rencontres déterminantes pour lui. Durant ses premières années, il y forgera la vision du monde qu’il défendra tant par la suite. Etudiant en philosophie, il obtient un Bachelor en 1989. Il découvre alors les écrits de l’un de ses professeurs, René Girard, acteur de poids dans la théorie du désir mimétique.9782246005193_p0_v1_s1200x630

Alors que des penseurs grecs tels que Aristote et Platon avaient affirmé que tout apprentissage ne peu être que la résultante d’une imitation, quand de plus récents comme Freud définissent l’homme en être guidé par le désir, René Girard dégage de la nature humaine une synthèse de ces deux notions. Ainsi, pour lui, le désir ne peut être que celui de l’autre : si l’homme désire quelque chose, c’est principalement parce que ses semblables désirent la même chose. C’est cette rivalité qui suscite des tensions et des violences au sein des sociétés. Dès lors, comme l’énonce René Girard en 1972 dans La violence et le sacré, chaque société doit créer et entretenir des traditions et des institutions afin de les canaliser. Cette philosophie sera particulièrement parlante pour Thiel lorsque, confronté à la compétition extrême de Wall Street – milieu professionnel qu’il a choisi sous la pression sociale – il décidera de retourner vivre en Californie pour suivre sa propre voie.

A Stanford, il crée également avec des amis un journal libertarien : The Stanford Review. Le courant libertarien dont Peter Thiel se revendique est un mélange de libéralisme et d’anarchisme. Il prône des libertés individuelles très larges et un rôle de l’Etat réduit à son strict minimum, voire inexistant. Peter Thiel publie en 2009 l’article The Education of a Libertarian dans le journal libertarien Cato Unbound. Il y rappelle son engagement philosophique, et explique que les mondes du 20ème siècle et du début des années 2000 vont voir s’affronter dans un combat à mort les démocraties modernes et la technologie.

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L’après Stanford

A sa sortie de l’Université, Peter Thiel quitte la Californie pour Wall Street. D’abord avocat d’affaires au sein du célèbre cabinet Sullivan&Cromwell, il démissionne au bout de six mois et se lance dans le trading de produits dérivés chez Crédit Suisse, et ce jusqu’en 1996. Sa motivation première est alors d’entreprendre pour pouvoir changer le monde, et diffuser ses idées libertariennes. Il cofonde en 1998 avec son camarade de Stanford, Max Levchin, PayPal – que rejoindra Elon Musk. Le but initial de Thiel et Levchin PayPal est ambitieux : s’émanciper le plus possible des autorités nationales et des moyens de paiement qu’elles contrôlent. Grâce à PayPal, les utilisateurs découvrent un moyen de paiement aussi rapide et simple que le mail. C’est là un premier vers cette émancipation, et un exemple pour les acteurs de la Fintech qui développeront par la suite d’autres moyens de paiement alternatifs.

 

L’après PayPal et le pari gagnant de Facebook

En 2002, Thiel devient millionnaire à 35 ans en cédant sa participation dans PayPal pour 55 millions de dollars lors du rachat par eBay pour 1,5 milliard de dollars. Plutôt que de vivre passivement de ses gains de sortie, il en réinvestit une partie dans d’autres start-ups et crée un fonds de capital-risque. Parmi ses investissements, on compte en 2004 un tout jeune réseau social qui n’est autre que Facebook. Il investit 500 000 dollars contre 10% de l’actionnariat de la jeune pousse qui, après l’IPO de 2012, vaudra 1,5 milliards de dollars. Peter Thiel raconte que c’est la détermination de Mark Zuckerberg à vouloir « changer le monde » qui a fait la différence et motivé son choix. A l’époque, alors que de nombreux autres réseaux sociaux existaient, investir dans de telles entreprises était d’autant plus risqué que la viabilité de leur business model paraissait faible.

dkkdPeter Thiel fonde également Palantir en 2003, à l’aide de Founders Fund : son propre fonds de VC. La société – créée à l’aide de procédés anti-fraude développés chez PayPal et soutenue par le fonds spécialisé de la CIA In-Q-Tel – est spécialisée dans le Big Data à destination des services de renseignement, notamment en matière de lutte contre le terrorisme.  A titre d’exemple, elle aurait contribué à la localisation de Ben Laden ; d’où le caractère confidentiel de ses activités. En juin 2015, Palantir a été valorisée à 20 milliards de dollars ce qui en fait la troisième licorne la mieux valorisée au monde après Uber et Airbnb. Thiel est également gérant de son propre hedge fund : Clarium Capital Management – qui suit une stratégie global macro se fondant sur la prévision d’évènements macro-économiques – et de Founders Fund précédemment évoqué.  Ces deux outils lui ont permis de participer au développement de Linkedin, Yelp, Space X, Airbnb, Spotify ou encore Tesla Motors avec son confrère et ami Elon Musk. Ce cercle d’entrepreneurs liés depuis Stanford et les débuts de PayPal est d’ailleurs qualifié de « PayPal Mafia ». Si PayPal lui a permis d’appliquer sa philosophie, ses investissements (cf. Facebook), lui confère l’indépendance matérielle nécessaire au soutien de projets les plus ambitieux et iconoclastes.

 

Le fervent défenseur de causes personnelles

Partisan du Grand Old Party – parti républicain – il en finance largement les campagnes des candidats. A contre-courant de la majorité des autres entrepreneurs de la Silicon Valley, il affiche un soutien médiatisé à Donald Trump, jusqu’à prendre la parole en sa faveur durant la cérémonie d’investiture du parti.

Ce discours très controversé dans lequel il a affirmé sa fierté d’être un Américain gay, libertarien et républicain, vient s’ajouter à d’autres polémiques auxquelles Peter Thiel a pris part. Il investit dans des projets de villes flottantes dans les zones extraterritoriales : des micro-Etats où les communautés se réguleraient par elles-mêmes. Il défend des recherches visant à éradiquer le vieillissement et la maladie ; des rumeurs circulent d’ailleurs sur sa prétendue consommation de cellules sanguines à cet objet.  Les critiques de l’application de son modèle libertarien avancent que de tels projets relèvent d’un ultralibéralisme permettant uniquement aux plus aisés de profiter du progrès et de la technologie.

Enfin, Peter Thiel a été décrié pour avoir financé le procès de l’ancien catcheur Hulk Hogan contre le magazine Gawker. Il a alors démenti avoir agi par vengeance personnelle. C’est pourtant ce magazine qui, en 2007, avait dévoilé l’homosexualité du milliardaire, contre son gré. La revue laisse s’exprimer des opinions homophobes et défend leur publication par la nécessaire liberté d’expression dont doit jouir chaque individu. Si ses prises de position médiatiques ont quelque peu écorné son image auprès du grand public, Peter Thiel reste l’un des entrepreneurs proéminents de la Tech.

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Le parrain de la Silicon Valley

Il jouit d’une véritable aura qui excède les frontières nationales. De passage au printemps dernier en France, il y a rencontré de hauts responsables économiques et politiques tels qu’Emmanuel Macron alors à Bercy, donné des conférences – notamment à HEC – et s’est fait inviter sur des plateaux télévisés. Le Grand Journal et Le Supplément de Canal Plus lui ont alors consacré un portrait. En 2014, Thiel a publié un ouvrage sur l’entrepreneuriat intitulé Zero to One inspiré de cours qu’il a donnés à Stanford. Il y livre méthode et conseils pour bâtir de zéro une société qui se crée un nouveau marché et change le monde. Pour lui, les meilleures entreprises modernes sont celles qui se fabriquent elles-mêmes un monopole. Loin d’être péjoratif, ce terme exprimerait et récompenserait à ses yeux la capacité d’une entreprise à agir trop efficacement pour ses concurrents.  Il ne pense pas non plus qu’il faille absolument être « disruptif » – stratégie entrepreneuriale à la mode désignant l’impact de Airbnb sur l’industrie hôtelière ou d’Uber sur les taxis. En revanche, Peter Thiel met en avant la nécessité, pour les jeunes pousses, de créer un nouveau besoin.

t-peter-thiel-gawker-takedownSi son soutien au candidat Trump a surpris dans la Silicon Valley, jusqu’à ses amis les plus proches, il faut rappeler une nouvelle fois que Peter Thiel s’était déjà illustré par son goût du débat d’idées et de la provocation. L’investisseur a toujours été un grand critique de la société contemporaine mais il s’était jusque-là limité à la technologie et l’éducation. De nombreux startuppers de la Silicon Valley lui reconnaissent ainsi la vertu de penser aux conséquences de l’utilisation de la technologie sur le bien-être social. Sa fameuse maxime “We wanted flying cars, instead we got 140 characters” s’applique aussi bien à Twitter qu’à Facebook – dont il est toujours administrateur. C’est qu’en effet, Peter Thiel déplore le manque d’ambition collective des entrepreneurs : leur nombre comme leurs initiatives individuelles ne permettent pas, à l’heure actuelle, d’opérer de profonds changements sociétéaux ou économiques. Il est de ceux qui pensent que la seule utilisation croissante de la technologie ne permettra pas un progrès durable pour l’humanité. Autre responsable pour lui du déclin des sociétés modernes : le système éducatif qui enferme dans des études élitistes, puis une carrière tracée, des individus qui pourraient impacter davantage l’économie. Peter Thiel finance ainsi des bourses de $100 000 destinées à des étudiants de moins de 23 ans afin qu’ils se lancent dans l’entrepreneuriat et abandonnent l’Université.

 

Au-delà des projets qui peuvent être perçus comme surréalistes, ou de prises de position polémiques, force est de constater que Peter Thiel est un entrepreneur acteur du changement. Fidèle à ses idées, il fait partie des pionniers de la Tech et PayPal restera dans l’Histoire l’un des précurseurs de la remise en cause du système bancaire traditionnel poussant les banques à se réinventer.

 

Jean-Baptiste Bourbier, étudiant à l’ESCP et contributeur du blog AlumnEye


José Manuel Barroso : trajectoire d’un rendez-vous manqué avec l’Europe

Au lendemain du séisme provoqué le Brexit, l’annonce de la nomination de José Manuel Barroso au poste de Président non-exécutif de Goldman Sachs a suscité de nombreuses réactions en Europe. Cette reconversion de l’ancien président de la Commission Européenne a été pointée du doigt, notamment pour des considérations éthiques. Elle remet sous les feux des projecteurs les liens parfois étroits entre puissants acteurs de la Finance et hauts responsables politiques. Très vivement critiqué sur son mandat, comme sur sa nouvelle fonction, José Manuel Barroso n’en demeure pas moins un homme à la carrière couronnée de succès, hissé aux plus hautes sphères du pouvoir européen.

L’ascension d’un brillant universitaire

Né en 1956 à Lisbonne, José Manuel Barroso s’est rapidement impliqué politiquement en parallèle de ses études de droit. Dès ses 18 ans, alors que le Portugal connaît la chute de la dictature menée par Salazar, il prend la tête d’un parti d’extrême gauche : le Mouvement pour la Réorganisation du Parti du Prolétariat. Il rejoint ensuite le premier ministre socialiste Mario Soares, puis le Parti Social-Démocrate (PSD) orienté centre droit, et part finir ses études en Suisse jusqu’en 1985.tumblr_mfffw9v5c01rvackbo1_1280

De retour au Portugal la même année, sa carrière politique prend une nouvelle dimension. En l’espace de 10 ans, il enchaîne élections et prestigieuses nominations. Il est successivement élu Président du PSD, député et Secrétaire d’Etat aux affaires intérieures en 1985, Secrétaire d’Etat aux affaires étrangères et de la coopération en 1987, puis Ministre des affaires étrangères du Portugal en 1992 – poste qu’il occupera durant 3 années. C’est là le récit d’une ascension fulgurante qui en fait un homme politique connu (et reconnu). D’intéressantes perspectives pour sa carrière académique s’offrent alors ; carrière qu’il reprend activement après avoir quitté le gouvernement portugais en 1995. José Manuel Barroso est décoré pour ses travaux académiques dans plusieurs pays ; citons le Portugal mais aussi la France, l’Italie, le Brésil, et enfin les Etats Unis. Il est professeur invité dans plusieurs institutions, la plus prestigieuse étant celle de Georgetown aux Etats-Unis ; activité qu’il cumule avec son mandat de député.

Barroso entame un retour en politique jalonné par les victoires. Parallèlement à sa carrière nationale, il s’affirme davantage sur le plan européen et prend la vice-présidence du Parti Populaire Européen en 1999. Son bilan, teinté par une politique économique libérale prônant la rigueur, est marqué internationalement par l’organisation du Sommet des Açores en 2003 qui signe le déclenchement de la guerre en Irak. Barroso abandonne alors son poste de Premier Ministre portugais, conquis 2 ans  plus tôt. Affirmé en partenaire de choix auprès d’acteurs incontournables de la scène européenne et mondiale – tels Tony Blair ou Georges W. Bush – il devient en 2004 Président de la Commission Européenne, à la faveur de 413 voix sur 711.

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Deux mandats particulièrement critiqués

Incontestable stratège politique, Barroso ressort néanmoins très contesté de ses dix années passées à Bruxelles et a essuyé de nombreuses critiques. Quentin Dickinson affirmait que « Barroso s’est toujours montré plus doué pour conquérir le pouvoir que pour l’exercer ». Le journaliste anglais soulignait ainsi le manque d’initiative souvent reproché au personnage, et donc de ses difficultés à gouverner.

Certes, ses deux mandats se sont succédés en pleine crise financière – le deuxième ayant été totalement dédié à cette gestion de crise. Cependant, les critiques assénées à sa gouvernance demeurent en partie légitimes. commission-europeenneSurnommé le « caméléon » du fait de sa capacité à adapter son discours et ses idées à son interlocuteur, Barroso s’est vu régulièrement reprocher son manque de charisme et son statut d’exécutant des politiques françaises, allemandes ou anglaises – jugées parfois trop libérales ou pas assez sociales.
Réélu sans trop de difficultés en 2009, Barroso a bénéficié du soutien de la très grande majorité des dirigeants alors en place. Il a renforcé au cours de son mandat sa réputation de dirigeant prenant peu d’initiatives, ses détracteurs soulignant souvent son manque de courage. Si la fin de son mandat est louable – tentatives de corriger certains travers des marchés ayant débouché sur la crise par l’adoption d’une quarantaine de législations – son lien avec la Finance et son hostilité à l’idée de proposer de drastiques régulations demeurent une source d’attaques fréquentes.

Toute proportion gardée, il convient néanmoins de nuancer les critiques portées à l’égard du personnage, tant exercer la Présidence de la commission Européenne s’apparente à un périlleux numéro d’équilibriste. En témoigne le bilan à mi-mandat déjà critiqué de son successeur : Jean-Claude Juncker, qui s’avère tout aussi timoré dans ses prises d’initiatives politiques. De plus, la crise des migrants, les tristes évènements associés, ou encore le Brexit rappelle la conséquente exposition de cette fonction aux critiques.

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Une nomination sujette à scandale

Annoncée le 8 juillet 2016 par un communiqué diffusé sur le site de la firme, la nomination de Barroso chez Goldman Sachs a provoqué un tollé en Europe. S’il est légal – le délai de carence imposé suite à la fin de son mandat étant de 18 mois – ce choix de carrière soulève néanmoins des interrogations sur la pratique du « pantouflage » de ces anciens hauts dignitaires publics s’offrant une reconversion dans le privé. Pour la banque américaine, ce choix se veut hautement stratégique. Dans le contexte actuel, les compétences de Barroso constituent un atout de choix dans la conservation du passeport européen nécessaire à la pleine activité de la banque depuis le Royaume Uni.

Mario Draghi avait lui aussi été pointé du doigt par le passé, tout comme Neelie Kroes – ancien chargé de la concurrence au sein de l’UE ensuite recruté par UBER. Ainsi, si elle ne constitue pas un cas isolé, la nomination de José Manuel Barroso pourrait marquer le début de réformes visant à éviter de nouveaux scandales. De fait, la nomination de l’ancien porte drapeau de la lutte contre la crise – dont Goldman Sachs est régulièrement portée en partie responsable – fait grincer des dents le pouvoir européen en place.

 

Redoutable homme politique dont l’intelligence n’est plus à démontrer, José Manuel Barroso a su mener une carrière remplie de succès ; mais dont les aboutissements peuvent être remis en question au regard des actes manqués imputables à ses dix ans à la tête de la Commission Européenne. Lui qui, de ses propres mots « aurait souhaité voir plus de solidarité entre les gouvernements », regrette de ne pas être parvenu à fédérer l’Europe au moment des crises successives. Si son parcours d’universitaire semble exemplaire, les nombreux revirements idéologiques jalonnant sa carrière laissent planer certains doutes sur ses réelles convictions. A l’heure où les dérives passées de la finance et de la politique portent encore préjudice à nombre d’acteurs, un tel choix de carrière, s’il est compréhensible, demeure sujet à de violentes critiques, tout comme le bilan de l’ancien ministre portugais.

Andrea Bossetti, étudiant à PSB et contributeur du blog AlumnEye