finance verte

En vue du sommet de Paris, la Commission européenne a déclaré en février 2015 : « Tous les pays devraient s’engager à prendre des mesures pour créer un cadre plus propice aux investissements en faveur du climat »[1]. Le rôle de la finance dans les enjeux climatiques apparaît de plus en plus nécessaire, au point que le GIEC (Groupe Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) en 2014 consacre dans son 5e rapport (publié entre septembre 2013 et octobre 2014) un chapitre à cette question intitulé « Questions sectorielles relatives aux investissements et aux finances ». Idem, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) publie depuis 2003 et met fréquemment à jour le rapport World Energy Investment Outlook où elle évalue les besoins en investissement dans différents secteurs en fonction d’objectifs climatiques. Ces institutions perçoivent que le monde de la finance, c’est-à-dire aussi bien les banques que les investisseurs sur les marchés, comprend l’importance des enjeux climatiques.

 

Finance et climat : un couple qui ne va pas de soi

11-new-economy1Premièrement, les marchés financiers et les banques ont souvent mauvaise presse auprès des défenseurs de l’environnement. Pour certains, les déboires des institutions financières après la crise de 2008 sont indirectement à l’origine du délaissement des enjeux climatiques par le politique. En effet la crise financière de 2008 a changé les priorités des gouvernants. Par exemple, la priorité depuis la crise est donnée aux politiques de retour à la croissance aux Etats-Unis, parfois au détriment des politiques environnementales. La législation américaine encourage d’ailleurs l’exploitation du gaz de schiste[2], ce qui constitue pour l’économiste américain Jeremy Rifkin « un équivalent à la bulle internet »[3] : les investissements massifs surestiment les rendements que peut générer ce secteur d’activité selon lui. La durée de vie d’un puits de gaz de schiste étant assez courte, il oblige à des investissements permanents. Parallèlement, la rentabilité des gisements de schiste s’est effondrée avec la baisse du prix du pétrole depuis le début de l’année 2015. Ainsi ce sont plus de 700 milliards de dollars qui ont été investis par an entre 2012 et 2014 dans des entreprises extractrices d’énergies fossiles alors que les profits annuels de ces entreprises étaient de 110 milliards de dollars inférieurs à ces montants. De plus, ce différentiel a été financé par de la dette obligataire devenue de plus en plus risquée. En effet, la baisse du prix du pétrole menace la solvabilité de telles obligations, si bien que Standard & Poor’s a récemment dégradé 19 obligations issues de compagnies gazières et pétrolières, dont 8 ont été placées dans la catégorie « Junk Bonds ».

En Europe, c’est l’austérité et les tentatives de préservation de l’emploi qui ont ajourné les dépenses pour l’environnement et les taxes allant dans son sens. Le retour en arrière sur la taxe carbone, repoussée en Bretagne à cause de protestations, est un exemple symptomatique des concessions gouvernementales faites sur l’écologie. Ces différentes politiques pour lutter contre la crise ont conduit à l’échec du sommet de Copenhague en 2009 : un accord peu contraignant sur les émissions de gaz et non signé par tous les pays en présence.

L’autre conséquence est que les marchés agissent dans un contexte où les Etats subventionnent les entreprises d’énergies fossiles. Ainsi les coûts sont moins lourds pour ces entreprises et les investissements plus attractifs pour les institutions financières. La raison est que ces entreprises préservent l’emploi et constituent un secteur stratégique dans l’autonomie énergétique d’un pays. Tel Jimmy Carter qui en 1970 donnait une déduction fiscale de 40% au secteur du gaz aux Etats-Unis, l’Allemagne a accordé en 2011 une subvention de près de 2 milliards d’euros au secteur du charbon[4]. Ainsi 4900 milliards d’euros (soit 6,5% du PIB mondial), auraient été alloués en subventions sous différentes formes aux énergies fossiles[5] contre 100 milliards pour les énergies renouvelables selon l’ONG Overseas Development Institute.
Deuxièmement, les Etats et les entreprises ont une propension modérée à investir dans des projets de développement durable. Entre 2011 et 2014, les investissements dans les énergies renouvelables ont baissé de 23% selon le 9e rapport du PNUE, Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Si les investissements pour le climat, notamment privés, sont si faibles c’est parce qu’ils peinent à trouver du financement pour de tels projets. En effet, le climat est un problème portant en son sein beaucoup d’imperfections de marché ce qui peut engendrer la méfiance des institutions financières. Il existe ainsi un problème de transparence des coûts et des profits futurs dans ce type d’investissement. De plus, c’est un secteur propice aux passagers clandestins : les entreprises ne faisant pas d’investissements verts récoltent, sans coût, les fruits de celles qui en font ; cela conduit à une situation sous-optimale où aucune entreprise n’est incitée à investir dans les énergies renouvelables par peur de perdre en compétitivité et finalement aucun investissement en faveur du climat n’est entrepris.

 

wind-powerLe problème est que les enjeux climatiques ont longtemps été présentés comme une question de coût. Cette vision a été véhiculée par le rapport Stern de 2006 qui comparait le coût de la transition écologique à celui de l’inaction – le second étant nettement supérieur au premier. De plus le rapport Stern raisonne toute chose égale par ailleurs, pour évaluer le coût de la transition énergétique. C’est-à-dire il compare le coût de la transition à une situation qui continuerait de se dégrader au rythme actuel, et où aucun investissement ne serait fait dans le secteur de l’énergie. Or, même dans notre environnement actuel il faudra faire des investissements dans les énergies, tant pour répondre à la demande du Sud, que pour renouveler les équipements vieillissant au Nord. En effet, le New Climate Economy estime à 89 000 milliards de dollars l’investissement qui sera de toute façon réalisé dans l’énergie d’ici à 2030. Si nous restons néanmoins dans les mêmes schémas industriels et énergétiques actuels, nous serons indubitablement amener à passer au-dessus des 4°C de hausse de la température moyenne à la fin du siècle. Pour limiter cette hausse à 2°C d’ici à 2030, cet institut estime que les besoins en financement de l’économie mondiale dans le secteur de l’énergie seraient de 93 000 milliards de dollars. Il suffirait finalement de trouver 4 000 milliards de dollars supplémentaires d’ici à 2030 pour modifier notre consommation et notre approvisionnement en énergie pour atteindre cet objectif, soit 250 milliards de dollars par an. La faiblesse de ce coût s’explique par le fait que les investissements initiaux sont souvent plus lourds dans le renouvelable, mais que l’exploitation est en revanche moins coûteuse car les ressources comme le vent, les courants marins ou le soleil sont illimitées et facilement accessibles.

Un autre problème est que le climat est considéré comme une incertitude (soit un évènement impossible à probabiliser), cependant le problème climatique ne se manifestera pas par une fin du monde contre laquelle il serait inutile de se prémunir, et donc inutile de la probabiliser, mais par des évènements aux conséquences économiques palpables et désastreuses à long terme. Prenons l’exemple du pourtour de la Méditerranée où la sècheresse a engendré une baisse des rendements agricoles due à un manque d’eau et à un changement dans la répartition des précipitations.

LA4  Lire aussi : Comprendre les enjeux de la finance islamique

 

Le rôle actif du secteur financier

 

La macroéconomie a eu tendance à percevoir le problème du climat comme un bien en commun qu’il faut protéger en le rendant excluable par les prix (c’est-à-dire en donnant un prix à la ressource et donc à sa consommation ou en l’occurrence sa pollution). Le premier problème qui se pose est que la « consommation » de la ressource n’est pas payée par les entreprises et donc n’est pas inclue dans les prix : c’est ce qu’on appelle une externalité. Ensuite, pour donner un prix à cette ressource, est-ce à l’entreprise de payer pour l’exploitation de la ressource ? Ou est-ce aux citoyens de payer l’entreprise pour qu’elle n’exploite pas cette dernière ? Cette théorie développée par Ronald Coase dans The Problem of Social Cost (1960) a l’avantage d’aboutir à une consommation « optimale » des ressources quelque soit le propriétaire : le citoyen paye l’usine tant que la désutilité que lui coûte la pollution est supérieure au profit que tirerait l’entreprise en polluant, ou, dans l’autre cas, l’entreprise paye le citoyen tant que le profit qu’elle génère en polluant est supérieur à la compensation que le citoyen demande pour être dédommagé de la pollution.

Dans cette approche le secteur financier est vu comme un suiveur[6] qui intègre les informations disponibles pour allouer les capitaux aux projets rentables. Il a bien entendu ce rôle : la capitalisation boursière des entreprises du secteur du charbon diminue drastiquement[7]. Pour preuve, le fonds de pension public norvégien (le plus gros fond souverain au monde avec ses quelques 820 milliards d’euros, soit 1,3% de la capitalisation boursière mondiale) a décidé de se désengager des entreprises de l’industrie charbonnière. Fin mars 2015, les actifs du fonds dans les producteurs de charbon pur étaient déjà tombés à moins de 59 millions d’euros[8]. Mais le secteur financier peut aussi tenir un rôle plus actif pour le climat.

Ce rôle, la finance peut le jouer car elle est anticipatrice, c’est-à-dire qu’elle a une vision de long terme. Concrètement, la baisse du prix du pétrole rend moins rentable l’investissement dans de nouveaux projets d’extractions, alors qu’un effet de court terme est l’augmentation de sa consommation du fait de la baisse des prix. Même s’il peut être rentable d’exploiter certaines ressources aujourd’hui, l’investisseur doit anticiper les changements de consommation et les renforcements des politiques en sa faveur. Il anticipe donc qu’il ne pourra pas amortir les coûts croissants de l’extraction des matières fossiles. Car en effet, le prix de l’extraction du pétrole en Californie a quadruplé de 1976 à 2009[9]. Il en va de même pour le charbon, dont les coûts d’extraction ont augmenté de 80% entre 2004 et 2011[10].

Ceci est d’autant plus valable pour les pays émergents. En connaissance des coûts de long terme des techniques d’extraction des énergies fossiles, on pourrait voir apparaitre le financement des énergies vertes en « sautant » l’étape du fossile dans les pays émergents. C’est d’ailleurs pourquoi ces derniers talonnent les pays européens en matière d’investissements verts. Confrontée à de graves problèmes environnementaux depuis la dernière décennie, la Chine semble avoir pris à bras le corps la surpollution de la côte Est qui fait chaque jour plus de 4000 morts dans le pays.

 

L’intégration nécessaire du climat dans les stratégies financières

Un comportement vertueux

RSECertains acteurs financiers investissent dans le climat par « obligation morale » ou souvent par but politique. C’est le cas en France de la Banque Publique d’Investissement qui « apporte son soutien à la mise en œuvre de la transition écologique et énergétique »[11], il en va de même pour les fonds de placement des universités : en avril 2015 dans l’Etat de New York, l’université de Syracuse s’est engagée à retirer 1,18 milliards de dollars des subventions investies dans des entreprises gazières, pétrolières et charbonnières[12]. Idem pour des collectivités ou ONG voire les communautés religieuses. En effet la finance islamique alloue, par exemple, des capitaux « éthiques » aux projets d’infrastructures publiques propres du gouvernement indonésien[13].

Cependant, à moins que cela se fasse dans une logique de réputation, faire appel à l’altruisme des investisseurs privés semble être une mauvaise stratégie, comme l’illustrent les transferts Nord-Sud. C’est là que la question financière est apparue en premier : les pays du Sud estiment que le réchauffement climatique relève de la responsabilité historique des pays du Nord et qu’ils doivent en payer voire en réparer les conséquences. Cela devrait se traduire par des compensations financières pour payer leurs émissions passées et pour accompagner la transition écologique des pays pauvres. Ceci crée un clivage difficile à dépasser et contreproductif. Pour preuve, le Green Climate Fund – à destination des pays émergents – censé collecter 100 milliards de dollars par an, n’en a collecté que 10 milliards en 2014. S’il est évident que les pays émergents doivent « sauter des étapes » et ne pas commettre les même « erreurs » que les pays du Nord, il serait plus efficace de compter sur un financement Sud-Sud. C’est d’ailleurs un objectif de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) crée le 24 octobre 2014 et dotée d’un patrimoine initial de 50 milliards de dollars[14].

Néanmoins, ne considérer que cet aspect du développement des pays du Sud masque les enjeux d’une transition énergétique au Nord et surtout continue à présenter la problématique environnementale dans une optique d’un coût que les pays en développement ne devraient pas ou ne pourraient pas supporter.

 

La recherche du profit

Il est certain que tôt ou tard la transition vers une économie peu gourmande en CO2 se fera. C’est en tout cas le pari que font de plus en plus de fonds de Venture Capital et même de banques aux Etats-Unis. L’exemple de TESLA est éloquent. L’entreprise de voitures électriques s’apprête à lever 1,6 milliards de dollars en vue de la création d’une usine pour ses batteries électriques ; une opération pilotée par Goldman Sachs et Morgan Stanley. Rappelons que le titre a gagné 68% depuis le début de l’année 2015 sur le NYSE portant sa capitalisation totale à 32 milliards de dollars. Ce mouvement est aussi suivi par des fonds à la recherche d’un profit futur. En 2013, le fond de retraite des fonctionnaires de San Francisco a retiré 583 millions de dollars investis dans des énergies fossiles pour les replacer dans des entreprises d’énergies renouvelables[15].

Cependant les startups innovantes dans l’écologie se situent hors du sillon des grandes entreprises, qui ont plus de mal à réformer leur cœur de métier. Total a par exemple fait l’acquisition de 60% de SunPower pour 1,38 milliards de dollars en 2011 pour faire décoller son activité solaire.

Le problème est que le marché des capitaux aime les secteurs spécialisés dans des domaines précis afin de pouvoir réaliser des diversifications de portefeuille efficaces. En effet plus les actifs du portefeuille sont négativement corrélés (ce qu’on peut supposer être le cas entre énergies fossiles et énergies renouvelables), plus l’écart-type du rendement du portefeuille diminue. En diminuant ainsi le risque global de ses portefeuilles, les institutions financières sont à même de prêter plus à un coût plus faible. C’est dans cette logique que le groupe allemand E.ON a décidé en 2014 de scinder sa filiale d’énergie fossile et nucléaire de sa filiale d’énergies renouvelables, afin de lever en tout plus de capitaux.

 

La gestion des risques climatiques

Le risque (probabilisable) lié au climat est de deux ordres. Un risque économique d’une part et un risque règlementaire d’autre part.

Green Business ReflectionsLe risque économique concerne toutes les conséquences d’un changement du climat sur la production. Le GIEC considère que les modifications climatiques ont des conséquences en termes de flux migratoire, de productivité et de coût d’exploitation de certaines zones géographiques (touchées par la sécheresse ou les inondations) ainsi que d’accès à l’alimentation. Le programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) estime que les coûts du changement climatique « pourraient atteindre entre 150 milliards de dollars par an en 2025-2030 et 250 à 500 milliards en 2050 »[16] Le rapport Risky Business (2014) crée par Michael Bloomberg, Henry Paulson et Tom Steyer envisage la lutte contre le changement climatique impossible si elle n’est pas comprise dans les processus de décision des grandes entreprises. Grâce à des groupes de recherches dans chaque zone géographique des Etats-Unis, ces trois anciens secrétaires du Trésor américain étudient la différente distribution des risques liés au climat et leurs coûts futurs pour les entreprises de chaque région selon les secteurs. Ceci a l’avantage de présenter les enjeux climatiques comme une morale intéressée où le climat devient un investissement dont l’entreprise tirera bénéfice. Le climat n’est plus vu comme un enjeux abstrait où le rôle d’un acteur serait dérisoire face à l’inaction de tous, mais chaque investissement climatique a des conséquences palpables et surtout chiffrables.

Le risque réglementaire se fait sentir depuis le protocole de Kyoto de 1997 qui a donné jour aux différents projets de taxe carbone. Ceci a eu la vertu de pousser à rechercher une information jusque-là inexistante sur les émissions de CO2 (ou équivalent). En 2000 est créée à Londres la Carbon Disclosure Project (CDP) rassemblant plus de 800 investisseurs intentionnels à la tête de 95 milliards de dollars et en 2014 une directive européenne[17] est passée pour établir une « comptabilité carbone » des entreprises.

La prochaine réaction devrait donc être une revalorisation des projets d’investissements verts, mais surtout une réévaluation des entreprises productrice d’énergies fossiles. En effet, une nouvelle valorisation de beaucoup de ces entreprises dépendra en grande partie des réserves qu’elles ne pourront/devront jamais exploiter si on veut rester dans les clous d’un seuil inférieur à 2°C de réchauffement[18]. Si les Etats s’engagent à respecter ce seuil, ils empêcheront l’exploitation de tels gisements (en supprimant les subventions par exemple), ces entreprises étant alors survalorisées car elles comportent des actifs dits « échoués », inexploitables (stranded assets). Le fait de ne plus pouvoir profiter des gisements, que cela soit pour des questions de coûts, ou par contraintes politiques a deux conséquences. La première concerne la valeur boursière de ces entreprises. De manière statique, on l’a vu, la valeur des « actifs » de l’entreprise s’en trouve diminuée, et donc symétriquement la valeur de leur capitalisation boursière. De plus, ne pouvant exploiter de nouveaux gisements, ces entreprises ne pourront pas maintenir un rythme de croissance soutenu à long terme et la somme actualisée de leurs revenus s’en trouvera diminuée. Par exemple, l’action de Royal Dutch Shell a récemment dévissé de 12% en deux jours après l’annonce d’une baisse de 15 milliards de dollars d’investissements sur les trois prochaines années. La seconde concerne la théorie du cartel. La théorie des jeux nous enseigne qu’un cartel ou une entente sur les prix ne tient que tant que l’horizon temporel du cartel est infini. Plus simplement, si on sait que dans dix ans le cartel se terminera, par manque de ressources par exemple, alors, aujourd’hui, le cartel ne se formera pas. Car si le cartel a un horizon fini à 10 ans, la dernière année, tous auront intérêt à brader leur prix pour vendre plus que les autres membres. Sachant cela, tous les membres vont faire de même l’avant-dernière année etc. Le raisonnement se poursuit jusqu’à l’année 0 de sorte que le cartel ne se crée jamais car chaque membre souhaite concurrencer les autres dès l’année de la création. Sans les cartels, comme celui de l’OPEP, les entreprises d’énergies fossiles ne bénéficieraient pas de prix artificiellement hauts et donc auraient des revenus bien plus faibles du fait de la concurrence entre extracteurs.

LA4  Lire aussi : Venture Capital & Private Equity : quelles différences ? Où postuler ?

 

Les premières tentatives de la finance verte s’avèrent fructueuses

Le désinvestissement[19] de projets polluants

energie fossileLes premiers mouvements de désinvestissement sont apparus aux Etats-Unis avec une campagne lancée par le site 350.org et relayée par des étudiants, des activistes tels Noami Klein au Canada et des organes de presse comme The Guardian en Angleterre. Leur message est le même que celui d’Obama en 2013 « investissez, désinvestissez », sous-entendu « investissez dans des titres verts, et désinvestissez des énergies fossiles ». Ces mouvements visaient en priorité des investisseurs « responsables », c’est à dire porteurs d’un engagement éthique comme des investisseurs intentionnels, des universités ou des communautés religieuses. Mais ce mouvement a gagné des investisseurs privés comme le Rockefeller Brother Fund qui a désinvesti des entreprises d’énergies fossiles qu’il soutenait, soit plus de 5,2% de ses actifs, et aujourd’hui près de 10% de son capital est investi dans des énergies vertes[20]. Symbole d’autant plus fort que John Rockefeller fut le pionnier de l’industrie pétrolière au 19ème siècle.

L’impact financier reste toutefois limité : les entreprises fossiles n’ont pas de mal à trouver du financement. Le but est avant tout symbolique : c’est ce qu’a compris l’ONG BankTrack, qui fustige les banques accordant du financement aux projets les plus polluants. Dans cette même veine est apparue la notion de Greenwashing, c’est à dire « l’éco-blanchiment » ou « le verdissage » en français. Cela consiste pour une entreprise à redorer son image en prenant des actions en faveurs du climat. On peut donc envisager que ce phénomène atteigne les banques qui pourraient alors se targuer de financer des projets verts. Une tendance lourde de baisse des cours des géants pétroliers ou gaziers est tout de même là : la capitalisation boursière de la compagnie pétrolière Petrobras a diminué de 77% entre mars 2008 et décembre 2014, cette chute a atteint -82,8% pour Gazprom ou encore -53,3% pour Eni.

Une alternative plus pérenne est l’activisme actionnarial. Les investisseurs peuvent ainsi demander aux entreprises polluantes d’initier des changements. En 2015, ce sont ainsi 83 projets de résolutions portant sur le changement climatique qui ont été soumis au vote des Assemblées Générales des entreprises cotées aux Etats-Unis[21]. On y trouve des motifs tels que « la comptabilité des émissions de gaz à effet de serre » ou « les risques de dépréciation des actifs ».

 

Les green bonds

GreenBonds_RF_184369419_490x490Ce sont des titres de dette émis par les entreprises ayant pour but de financer exclusivement des projets ayant des externalités positives sur le climat : le but est de réduire la consommation d’énergie ou de changer sa provenance, mais aussi de produire des énergies renouvelables et développer des infrastructures propres. Le secteur des obligations vertes a le soutien de la Banque Mondiale et de la Banque Européenne d’investissement ; au point qu’il atteint 36,6 milliards de dollars en 2014[22]. Le problème reste toutefois la définition précise de ce qu’est un « bon projet pour le climat », ce que tente de palier l’organisme britannique Climate Bond Initiative, en voulant développer des critères précis pour chaque secteur d’activité. Définir ce qu’est un investissement vert reste primordial et loin d’être évident, cela dépend d’objectifs que doit se fixer le politique (le nucléaire, qui ne rejette pas de gaz à effet de serre, est-il considéré comme vert ?).

La France est parmi les pays les plus actifs dans ce domaine, grâce à des compagnies comme GDF Suez qui est la 3e entreprises ayant émis le plus d’obligations vertes en 2014 soit plus de 2,5 milliards d’euros. Certains pourraient argumenter en faveur d’une politique de Greenwashing : GDF Suez essayerait par là de contrebalancer son image d’entreprise exploitant des hydrocarbures.

 

La « décarbonatation » des portefeuilles

Elle consiste à faire baisser l’empreinte carbone d’un portefeuille d’actifs financiers, c’est-à-dire, baisser la somme des émissions de CO2 des entreprises desquelles l’investisseur est actionnaire. Concrètement si un investisseur détient 1% d’Areva et 1% de BP, son empreinte carbone est égale à 1% des émissions d’Areva + 1% de celles de BP. Pour faire baisser son empreinte, il lui suffit de réorienter son portefeuille vers des entreprises à faibles émissions, ou celles dont les émissions sont en baisse. Mais cette approche, bien qu’elle ait l’avantage de couvrir l’ensemble des secteurs d’activité et non pas seulement les projets verts, manque pour l’instant d’incitations. Une solution simple serait de taxer les investisseurs sur leur empreinte carbone, avec tous les problèmes qu’une taxation sur les actifs financiers comporte… Un autre obstacle reste le manque de transparence sur l’émission de CO2 et la difficulté de consolider ces données à l’échelle d’un portefeuille[23].

 

Les indices bas carbone

marche-du-carboneLes trois points précédents requièrent un rôle actif des investisseurs qui doivent faire un effort de recherche de l’information puis de sélection des projets d’investissement. Cependant, il ne faut pas oublier que bon nombre d’investisseurs sur le marché des capitaux se contentent de répliquer la constitution des grands indices boursiers. On notera aussi que même les investisseurs actifs ont besoin des indices boursiers pour évaluer la tendance générale du « climat des affaires ».

En réponse à cette demande se sont créés des indices « bas carbone »[24]. Mais leur composition reste encore proche des indices traditionnels pour conserver un rendement et un profil de risque similaire. On aboutit donc à un paradoxe où des entreprises pétrolières se trouvent dans ces indices.

« Toutes les parties devraient également apporter des précisions au sujet de l’effet climatique des flux financiers qui ne relèvent pas du financement de la lutte contre le climat »[25] écrivait la Commission européenne. L’enjeu se situe donc dans le passage d’une logique sectorielle (le financement de la transition de secteur de production), à une logique globale (la finance en soi doit comprendre puis travailler sur son impact climatique dans tous les secteurs). Le chemin est encore long pour favoriser l’investissement vert, que cela soit sur le plan politique (voire monétaire[26] : avec un Quantitative Easing ou un Funding for Lending exclusivement destiné aux banques finançant des investissements verts) ou sur un plan propre aux marchés financiers. Les étapes décisives seront donc un gain de transparence sur l’impact climatique des entreprises et des émetteurs de titres sur les marchés ce qui passera par la création d’un signal-prix (internaliser, c’est-à-dire payer, les externalités négatives). Il s’agira de veiller à éliminer les biais tels que les subventions qui font sous-estimer le coût réel du financement des entreprises polluantes.

 

Aurélien de La Noue, étudiant à HEC Paris et Contributeur du blog AlumnEye

LA4  Lire aussi : Le Private Equity en Afrique : quels acteurs ? Quelles perspectives de                                 développement ?

 

 

[1] Commission européenne, Bruxelles 25.03.2015 COM(2015) 81 communication de la commission au Parlement Européen et au Conseil, protocole de Paris – Programme de lutte contre le changement climatique après 2020
[2] Un terrain acquis pour raison de forage et exploitation doit être exploité dans les 5 ans sous peine de dépossession.
[3] Les Echos : Idées, Débats, Le Cercle « Le pouvoir algérien entre son gaz de schiste et sa responsabilité socio-environnementale » 19 février 2015.
[4] OECD (2013) “Germany” in Inventory of Estimated Budgetary Support and Tax Expenditure for Fossil Fuels 2013, OECD publishing
[5] IMF Working Paper How Large Are Global Energy Subsidies? by David Coady, Ian Parry, Louis Sears and Baoping Shang
[6] O.Blanchard G Delll’Ariccia et P.Mauro « Rethinking Macroeconomics Policy », Journal of Money, Credit and Banking 42(s1) p199-215.
[7] Carbon Tracker 2015
[8] L’Express L’entreprise « Norvège : le plus gros fond souverain au monde va se désengager du charbon » par AFP, publié le 27/05/2015
[9] Eia, US Energy Information Administration : Oil and Gas Lease Equipment and Operating Costs 1994 Through 2009, Sept 28, 2010
[10] Clean Energy Action Trends in US Delivery Coal Costs : 2004-2011, July 2012 by Teresa Foster, William Briggs and Leslie Glustrom
[11] Loi n°2012-1559 du 31 décembre 2012 relative à la création de la Banque publique d’Investissement
[12] The Guardian « Syracuse University to divest de dollars1.18bn endowment from fossil fuels », Wednesday 1 April 2015. Emma Howard.
[13] Les Cahier de la Finance islamique, numéro spécial « énergie renouvelables et finance participative »
[14] Fortune “Chine: le system financier et l’écologie” 3 juin 2015.
[15] The Guardian « San Francisco and Seattle lead Us cities pulling funds from fossil fuels firms”, Thursday 25 April 2013. Suzanne Goldenberg
[16] Le Monde av. AFP et Reuters « le coût d’adaptation au réchauffement climatique revu à la hausse ». 06/12/2014
[17] Directive 2014/95/UE du parlement européenne et du conseil du 22 octobre 2014
[18] Unburnable Carbon – Are the World financial Market Carrying a Carbon Bubble? CarbonTrcker2012
[19] Reporter « Pour sauver le climat, ils s’attaquent à la finance” 12 février 2015, Emilie Massemin
[20] The Guardian « Rockefeller Brother Fund: it is our moral duty to divest from fossil fuels” Friday 27 March 2015. Suzanne Goldenberg
[21] Proxy Preview 2015
[22] Climate Bond Initiative, Year 2014 Green bond final report, 2015
[23] 2° Investing Initiative, 2013
[24] Novethic, 2015
[25] Commission européenne, Bruxelles 25.03.2015 COM(2015) 81 final communication de la commission au parlement Européen et au Conseil, protocole de Paris – Programme de lutte contre le changement climatique après 2020
[26] M.Aglietta et al., « une proposition pour financer l’investissement bas carbone en Europe », Commissariat général au développement durable, Etude et documents, 2015.

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