2019, année sombre pour le M&A ?

Les Mega-Deals, opérations de fusions-acquisitions à plus de 10Md$, ont toujours revêtu une importance particulière dans le milieu du M&A. En effet, ces opérations suscitent une fascination du fait des montants en jeu – parfois une centaine de milliards de dollars – et sont érigées en porte-étendard par les entreprises et banques qui les concluent. Toutefois, par leur taille et leur complexité, ces deals relèvent d’enjeux stratégiques extrêmement importants, dépassant souvent la frontière du politique. Ainsi, les pays essaient de garder la main sur ces Mega-Deals grâce à diverses lois, des organes régulateurs et un pouvoir de contrôle sur les investissements étrangers. Les autorités publiques ont en règle générale un poids important dans ces opérations. Un facteur clef du lancement d’une telle opération est donc la confiance que le CEO accorde aux organes régulateurs qui doivent accepter le Méga-Deal. Mais comme le montre l’actualité récente, le monde est bousculé par de nouvelles tensions (Brexit, guerre commerciale sino-américaine, etc.), et les volontés politiques des grandes nations semblent de plus en plus imprévisibles.

 

Un accroissement des incertitudes politiques entre les grandes puissances

En septembre dernier, Dirk Albersmeier, co-directeur M&A EMEA chez JPM, annonçait la chose suivante : “les Mega-Deals vont devenir plus compliqués et nous pensons qu’ils vont diminuer”. En effet, d’un point de vue statistique, 12 des 15 plus importantes opérations ont été réalisées dans les 5 premiers mois de 2018 en Europe, et leur raréfaction peut paraitre inquiétante.

Parmi les moyens dont disposent les Etats pour contrôler les opérations financières, le dispositif d’antitrust occupe une place toute particulière. Un objectif de ce dispositif, incarné en France par l’Autorité de la Concurrence, est de déceler des éventuelles positions dominantes que pourrait provoquer une fusion-acquisition. Or, passé un chiffre d’affaires seuil, les pays européens doivent aussi se soumettre aux réglementations de la Commission Européenne en la matière. Et à l’image de la fusion Alstom-Siemens contrecarrée par cette dernière en février dernier, les politiques des pays du vieux continent ne sont pas toujours alignées. Soutenue corps et âmes par la France et l’Allemagne, cette opération avait comme objectif principal de créer un géant industriel de taille à rivaliser au groupe chinois CRRC. Mais l’organe de décision européenne a tardivement invoqué le principe d’antritust, et souligné le manque de cohésion au niveau européen.

De surcroit, et quel que soit son issue, le Brexit ne fera qu’appauvrir les relations économiques et politiques avec le reste de l’Europe. Bien qu’annoncée depuis longtemps et anticipée par les acteurs concernés, cette séparation ne devrait pas favoriser un climat de confiance avec d’éventuels investisseurs étrangers.

Enfin, de l’autre côté de l’Atlantique, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine oppose les deux plus grandes puissances économiques mondiales. Cette querelle montée crescendo depuis la première hausse des taxes douanières américaines en janvier 2018 semble s’être stabilisée, comme en atteste la récente invitation de Trump à signer un accord commercial. Elle n’en reste cependant pas moins néfaste aux opérations financières entre ces deux pays, qui peuvent faire l’objet de représailles ou de tractations.

 

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Une nouvelle forme de protectionnisme

Cette guerre commerciale avait par exemple amené le président américain à exercer son veto sur le rachat de MoneyGram par Ant Financial Services, filière financière du groupe chinois Alibaba. Si ce droit de veto exercé par le biais du CFIUS (Committee on Foreign Investment in the United States) n’est que rarement utilisé, il est hautement symbolique du pouvoir et de l’interventionnisme des autorités américaines dans les Mega-Deals.

Parallèlement, Bercy a annoncé le 1er janvier 2019 avoir élargi son rayon d’action de contrôle d’opérations financières à de nouveaux secteurs. A l’énergie, les transports et la santé, se sont entre autres ajoutés l’IA, l’aérospatiale et la robotique. Tout investissement réalisé par un investisseur étranger dans ces secteurs est désormais soumis à une autorisation préalable de Bercy, qui reflète une tendance de contrôle et de méfiance plus largement européenne, notamment vis-à-vis des investisseurs chinois.

Tous ces mouvements politiques semblent dessiner une nouvelle forme de protectionnisme, et ajoutent un risque certain à tout Méga-Deal dans ces secteurs ou zones géographiques sensibles. S’en suit logiquement une baisse de confiance des décideurs financiers, qui ont de plus en plus de mal à quantifier le risque d’un éventuel refus de la transaction par une organisation politique.

Enfin, un ralentissement des opérations des investisseurs chinois a été observé ces derniers temps. A ce climat politique incertain s’ajoute notamment un léger retrait du gouvernement, qui aurait senti qu’une part de leurs dernières transactions n’aurait pas été effectuée à des prix compétitifs.

Ainsi, à l’image d’une fusion franco-allemande loupée, l’accroissement d’incertitudes politiques, le renforcement d’un certain protectionnisme et la temporisation des investisseurs chinois semblent dessiner un destin sombre aux Mega-Deals dans les prochaines années.

 

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Un climat économique toujours favorable aux opérations de M&A

Mais malgré tous ces mauvais signaux, les analystes sont confiants pour le futur proche du M&A. La plupart s’accordent à dire que 2019 sera une année stable (voire en léger progrès selon Deloitte), et qu’un accroissement des opérations Mid-Cap (1 à 10Md$) compensera le déclin des Mega-Deals. Cet accroissement des opérations Mid-Cap est dû à la combinaison de plusieurs facteurs macroéconomiques qui devraient entretenir un climat favorable à leurs réalisations.

En effet, les taux des banques centrales se maintiennent à un niveau extrêmement bas depuis maintenant plusieurs années et favorisent grandement les opérations de fusions-acquisitions. La FED a d’ailleurs tout récemment annoncé qu’elle sortait de son cycle de montée des taux (après quatre hausses consécutives en 2018), tandis que la BCE a elle repoussé une éventuelle hausse à 2020. Un autre point clef est la croissance organique faible pressentie par la banque mondiale : elle devrait être de 2,9% en 2019 (vs 3% en 2018), avec un ralentissement notable des Etats-Unis (2,5% vs 2,9% en 2018) et de la Chine (6,2% vs 6,5% en 2018). Pour poursuivre leurs développements, les entreprises vont donc devoir se tourner vers une croissance non-organique ou vers les marchés émergents (4,7% de croissance prévue). Selon le cabinet EY, les 3 principales raisons d’un achat sont d’ailleurs l’entrée dans un nouveau marché, la réponse au changement de comportement de clients ou l’acquisition de « talents ». De plus, l’importance croissante prise par les entreprises de la Tech amène des enjeux supplémentaires et des acquisitions parfois très agressives sur ces compagnies aux valorisations élevées.

Enfin, on notera tout de même que l’année 2019 a commencé sur les chapeaux de roue avec l’OPA en cours du groupe pharmaceutique BMS sur son compatriote américain Celgene pour près de 74Md$, le rachat de Fox’s Entertainment par Disney pour 71Md$ ou encore la fusion des banques BB&T et SunTrust pour 66Md$. Ces trois exemples ont déjà surpassé le plus gros deal de 2018, qui était le rachat de Express Scripts Holding Co par Cigna pour 69Md$. Toutes ces opérations 100% américaines rappellent aussi que les marchés domestiques restent très porteurs, et qu’à l’image du feu vert finalement accordé par la justice fédérale américaine pour la fusion d’AT&T et de Time Warner (85Md$, offre de rachat lancée en 2016), les autorités restent clémentes.

 

 

En définitive, le paysage du M&A se voit inexorablement modifié, le nombre de Mega-Deals traités étant directement impacté par un climat politique incertain. S’il n’est pas exclu, et on l’espère, que ces tensions internationales décroissent dans les années à venir, cette situation amène à de nouveaux enjeux. Les décideurs financiers devront sûrement se montrer plus prudents vis-à-vis des décisions des autorités politiques, mais bénéficieront de conditions toujours porteuses à l’image de la bonne visibilité sur le maintien de taux bas. Dans un climat globalement confiant, les opérations Mid-Caps devraient se multiplier et compenser une raréfaction des Méga-Deals. Que les acteurs se rassurent donc, le M&A a encore de beaux jours devant lui…

 

Théophile Augustin, étudiant à HEI Lille et contributeur du blog AlumnEye

 


La rentabilité, le défi actuel des banques françaises

Alors qu’en 2017 tout semblait sourire au système bancaire français grâce à des résultats satisfaisants, le doute s’installe peu à peu au sein de ce secteur. Les banques françaises affichaient des résultats salués par toute la profession : près de 7.7 Md€ de bénéfices pour la BNP, 6.5 Md€ pour le Crédit Agricole, 2.8 Md€ pour la Société Générale, les mastodontes français avaient su tirer leur épingle du jeu. Aurélien Soustre, porte-parole de la CGT banque et assurance, précisait même : « on revient aux niveaux d’avant-crise ». Si la clôture de l’exercice 2018 n’est pas catastrophique, il marque en revanche un coup d’arrêt à une progression quasi constante depuis 10 ans.  « Dans la banque de financement et d’investissement, l’effet de change a été défavorable, l’absence de volatilité, qui caractérise les marchés de taux en Europe, est un facteur de ralentissement » a concédé Jean-Laurent Bonnafé, directeur général de la BNP. Les banques sont donc plus solides, mais moins rentables, dans un contexte économique agité.

 

Une politique de taux bas néfaste aux revenus des banques

L’environnement actuel des taux est défavorable aux marges d’intermédiation, alors que celles-ci sont les sources primaires de revenus des banques de détail. Afin de rééquilibrer la baisse du Produit Net Bancaire, les établissements bancaires sont amenés à augmenter le volume de crédits accordés. Cependant, la politique monétaire s’accompagne d’une activité de marché contraignante en Europe, que ce soit pour le négoce de produits de taux fixes, des changes ou encore des matières premières. En effet, la réglementation accrue des banques européennes les contraint à aller chercher un surplus de rentabilité autrement que par leur activité classique. Le Produit Net Bancaire des banques françaises est en dent de scie depuis maintenant plusieurs exercices. En effet, les taux directeurs de la BCE s’adaptent à la santé économique mondiale. Lorsque la BCE diminue son taux, le but est de favoriser les investissements. A contrario, une augmentation intervient lorsque l’inflation est trop importante. Par conséquent, le taux directeur était de 4.75% en 2007 peu avant la crise pour descendre à 0% 10 ans plus tard. De son côté, la BCE a récemment annoncé qu’il n’y aurait pas de hausse prévue des taux en Europe avant au moins 2020 mais qu’elle continuerait à prêter aux banques à taux 0, au moins jusqu’à la fin 2019.

 

La contrainte de la rentabilité du système bancaire

La rentabilité a toujours été un indice déterminant dans le modèle des banques mais aujourd’hui, le secteur doit composer avec des règles de plus en plus contraignantes. Par exemple, les banques doivent s’adapter à de nouvelles normes d’exigence de fonds propres, de risque de crédit afin d’assurer la stabilité financière internationale. Pour rappel, les banques centrales des pays du G-10 se sont réunies en 1988 dans la ville suisse de Bâle dans le but de faire converger les normes internationales, en jouant sur la structure financière des établissements de crédit. Il s’ensuit Bâle 1, la première d’une série de normes. En 2005, Bâle 2 invita à ne pas négliger la capacité de remboursement de l’emprunteur. En 2010, alors que la crise financière frappait de plein fouet la sphère bancaire, le G-20 fit pression afin d’éviter toute récidive. Une masse fut alors pointée du doigt : les capitaux propres. A partir de là, le ratio de solvabilité fut fixé à 10.5 %, contre 8 % dans Bâle 2. Par conséquent, le ROE (Return On Equity) des banques françaises se trouve en moyenne à 8% contre 14% juste avant la crise. Neuf années se sont écoulées et le plan semble avoir fonctionné, ou presque : à l’aube de Bâle 3, l’accroissement des contraintes ont conduit les banques à se poser des questions sur leur modèle opérationnel.

 

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Les doutes sur l’environnement politique et économique

En raison du flou artistique autour du Brexit et de tensions commerciales récurrentes entre les États-Unis et la Chine, le FMI a abaissé ses prévisions de croissance mondiale à 3.5 % pour 2019 et à 3.6 % pour 2020 contre 3.7 % en 2018. Certes, ces chiffres traduisent une baisse d’activité relativement limitée, mais d’autres institutions se montrent bien plus pessimistes, à l’image de la Banque Mondiale qui estime qu’en raison de l’affaiblissement des échanges et de l’investissement, la croissance mondiale devrait plutôt se situer autour de 2.9 %.

Outre-Atlantique, le président de la FED table sur un ralentissement de la croissance US autour de 2 %. Dans le même temps, le pays vient de franchir la barre colossale des 22 000 Md$ de dette publique, tandis que la politique de crédit, redevenue très souple, a fait gonfler l’endettement des ménages. Les prêts automobiles atteignent 1 300 Md$ et les prêts étudiants 1 500 Md$, du jamais vu depuis la crise des Subprimes. Pire encore, la FED reconnait que les retards de paiement s’accumulent de plus en plus.

Autre source d’inquiétude, la situation économique chinoise, car pour la première fois depuis 2002, la croissance de la Chine est tombée à 5.3 % en raison de la baisse de la production manufacturière et des exportations.

L’Europe retient quant à elle son souffle devant la tragi-comédie qui se joue à Londres. Les incertitudes qui planent au-dessus de la City dans le cadre du Brexit ont conduit les banques à plancher sur des scenarios destinés à amortir le risque d’un « no deal ».

 

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Un nouveau Business Model

Dans le passé, les grandes institutions bancaires étaient les seuls acteurs du marché, mais ce temps est bel et bien révolu. De nouveaux acteurs, nés pour partie, de la symbiose entre nouvelles technologies et uberisation, ont engendré une concurrence accrue sur les tarifs. Ces banques en ligne, appelées néo-banques sont dématérialisées, et ne font payer aucun frais bancaire. Elles offrent de surcroit plus de rapidité et d’autonomie qu’une banque classique. Les géants du milieu n’ont donc pas eu d’autre choix que de les absorber ou d’en développer en interne, à l’image de BforBank (Crédit Agricole), Boursorama Banque (Société Générale), Fortuneo (Crédit Mutuel), Hello Bank ! (BNP Paribas). Aujourd’hui, plus de 10 % des français détiennent un compte dans une banque en ligne. Les Fintech apportent un modèle disruptif dans des services plus larges : aide au paiement, prêts entre particuliers, transfert de devises, etc. Les clients plébiscitent cependant un contact physique avec leur banquier et marquent une certaine limite avec ces opérations à distance. Le défi de la rentabilité des banques françaises passe alors par la bonne considération de ces nouveaux concurrents dont les résultats progressent d’année en année voire par l’absorption de ces derniers.

Outre le lancement des banques dans plusieurs activités, nous pouvons également noter une véritable volonté de baisser les charges d’exploitation : moins d’employés, plus d’automatisation. En France, plusieurs banques de détail ont ainsi lancé un plan de suppression d’emplois, à l’image de la Société Générale, de BNP ou encore du groupe BPCE. Ce dernier compte supprimer 400 agences et 4000 emplois d’ici 2020, alors que la BNP tentera de réduire ses effectifs de 640 postes, dans la banque de détail. La Société Générale quant à elle, table sur la fermeture de 300 agences, une automatisation de la gestion de la clientèle, ainsi que la suppression de 700 emplois en France, dans sa banque de financement et d’investissement.

 

Afin de pouvoir relever les nombreux défis à venir, les banques doivent s’armer et adapter leur modèle. Certaines prônent un rapprochement entre géants européens mais cette option se heurterait à la réglementation de l’UE qui s’oppose à l’émergence de groupes en situation de quasi-monopole. Aujourd’hui ce sont donc des fusions intra-pays qui semblent être la piste privilégiée, à l’image des banques britanniques Charter Court Financial et OneSavings, qui ont décidé de s’allier afin de créer un poids lourd du crédit immobilier en Grande-Bretagne. Les suppressions d’emplois envisagées dans les banques de financement et d’Investissement et les banques de détail ne représentent certes pas la solution la plus éthique, mais elles sont sans doute devenues une nécessité. Le meilleur moyen d’asseoir l’activité bancaire sur des bases solides est donc de réduire les charges d’exploitation des banques tout en appréhendant mieux les risques. Pour le secteur, ce sera aussi la meilleure garantie de ne pas retomber dans les travers du passé.

 

Benjamin Guetienne, étudiant à Paris School of Business et contributeur du blog AlumnEye.

 


HSBC, le pouvoir d’une banque

« Depuis une dizaine d’années, les plus grandes banques internationales sont impliquées dans de multiples scandales. Un nom incarne les excès de cette finance hors la loi : HSBC ». Après Goldman Sachs, Arte, dans son documentaire « les gangsters de la finance », passe au crible HSBC, la banque sino-britannique.  Au cœur des controverses, elle est l’une des banques les plus puissantes au monde et attire toujours de nombreux étudiants en quête d’une carrière ambitieuse en finance.

La banque HSBC (Hong Kong & Shanghai Banking Corporation) dont le siège se situe à Canary Wharf, à Londres, est devenue une puissance incontournable du secteur financier. Quelle stratégie a fait de cette institution financière un empire ?

 

 

Une stratégie ambitieuse pour conquérir le monde

 

Thomas Sutherland, commerçant écossais, a fondé HSBC en 1865 à Hong Kong pour financer le commerce de la soie et de l’opium entre l’Europe, l’Inde et la Chine mais aussi répondre aux besoins des communautés d’affaires. Un mois après sa création, elle s’établit à Shanghai, puis ouvrit un réseau de succursales le long des routes commerciales d’Asie du Sud-Est afin de soutenir les flux croissants d’échanges de marchandises. Au début du XXe siècle, la banque chercha à renforcer et à élargir ses marchés asiatiques. Elle renforça son activité dans l’octroi de prêts aux gouvernements nationaux, notamment chinois, visant à financer des projets de modernisation et d’infrastructures, tels que la construction de chemins de fer.

 

La récession économique des années 1930 marqua le début d’une période d’incertitude pour HSBC. Toutefois, c’est seulement au cours de la Seconde Guerre mondiale que la banque fit face à de réelles difficultés. Ce fut l’un des moments les plus prénibles de son existence. En décembre 1941, les succursales fermèrent les unes après les autres à mesure de l’avancée des troupes japonaises à travers l’Asie, et la majorité des employés britanniques furent faits prisonniers. Afin de réaffirmer sa puissance, HSBC décida de fortement s’impliquer dans la reconstruction de l’économie hongkongaise après la Seconde Guerre mondiale. Avec l’essor de l’industrie textile, Hong Kong devint un important centre manufacturier. La banque se lança dans le financement de ce nouveau secteur d’activité par l’octroi de prêts pour la construction des usines de coton, de crédits pour l’importation de matières premières et de devises pour couvrir les échanges.

 

Implantée progressivement dans 16 pays, HSBC finança le commerce dans le monde entier.  Vers la fin des années 1970, la direction de HSBC avait conçu la stratégie du « tabouret à trois pieds », représentant les trois marchés des régions d’Asie-Pacifique, des États-Unis et du Royaume-Uni. En effet, dans les années 1980, l’achat de la Marine Midland Bank aux États-Unis a représenté l’acquisition de la deuxième jambe du tabouret. Puis, HSBC a recherché un achat similaire au Royaume-Uni ce qui a amené la banque a acquérir la Midland Bank en 1992. Ces deux principaux investissements leur donneront une envergure internationale. C’est ainsi que HSBC est devenue la plus chinoise des banques occidentales et la plus européenne des banques chinoises.

 

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Diversification et capacité d’adaptation

 

En 1997, après un siècle et demi de domination, la Grande Bretagne restitue Hong Kong à la Chine. HSBC doit alors choisir entre ces deux pays. Les dirigeants optent pour un déménagement du siège à Londres tout en conservant le cœur de ses affaires à Hong Kong. HSBC profite de l’ouverture des frontières de la Chine, pionnière de la mondialisation. La banque fructifie son ADN chinois et se différencie par rapport aux banques américaines par sa présence de longue date sur le sol asiatique, lui permettant de s’affirmer comme un partenaire privilégié.

 

En septembre 2007, la crise financière frappe les rues de Londres. Le gouvernement britannique engage un plan de sauvetage des institutions financières mais HSBC refuse une recapitalisation par fonds publics pour affirmer son indépendance et son pouvoir par rapport aux états. Les banquiers d’HSBC préfèrent se tourner vers les hommes d’affaires de Hong Kong qui ont fait commerce avec la Chine pour renflouer financièrement l’institution. De plus, ce sont les banques d’investissement qui sont devenues les plus tributaires des béquilles étatiques après la crise.

 

Contrairement à elles, l’activité d’HSBC ne repose pas uniquement sur la banque d’investissement, c’est une banque globale, qui peut s’appuyer sur ses différentes entités : Retail Banking and Wealth Management, Commercial Banking, Global Banking and Markets, and Global Private Banking. L’offre d’HSBC est globale et ambitieuse afin de répondre en tout point aux besoins de sa clientèle, c’est ce qui fait d’elle une institution incontournable dans la sphère financière.

 

L’offre de la banque a su se réinventer pour suivre les mutations en matière de développement durable et environnemental qu’impose le monde de demain. En effet, la banque britannique a fait du développement durable un des fondements de sa stratégie pour répondre à ses ambitions au niveau international. Elle a d’ailleurs annoncé qu’elle allait cesser de financer de nouvelles centrales à charbon et s’est engagée à ne plus fournir ses services financiers pour les projets d’exploitation des ressources énergétiques en Arctique. Fin 2015, le groupe a annoncé son engagement à hauteur de 1 milliard de dollars dans un portefeuille obligataire « vert » afin d’investir dans des actifs liquides de haute qualité issus d’obligations vertes, sociales ou responsables.

 

 

 

« Too Big to Jail »

 

En 2012, quatre ans après la crise, la banque a failli perdre sa licence pour exercer aux États-Unis du fait de son implication dans le financement des cartels mexicains. Elle est condamnée. Georges Osborne, porte-parole du gouvernement britannique, intervient auprès du gouvernement américain pour défendre la cause de la banque et protéger la stabilité financière mondiale. La fin de ses activités sur le continent nord-américain aurait des conséquences dramatiques sur l’activité de l’institution. Grâce à cette intervention, la banque a pu conserver sa licence et, en même temps, afficher sa supériorité face à la première puissance mondiale. 

 

L’influence de la banque dépasse la sphère financière, premier employeur de la City, pilier de l’économie britannique. Elle a su s’entourer de personnes au sein du gouvernement Cameron lui permettant d’être intouchable. Par exemple, l’ancien président d’HSBC Stephen Green fut nommé ministre d’état sous ce gouvernement. Les liens étroits avec la Chine permettent à HSBC d’affirmer à nouveau sa présence dans l’accompagnement de projets internationaux de financement et les levées de fonds. Elle est d’ailleurs le partenaire privilégié entre EDF et la Chine sur le projet de construction de deux réacteurs nucléaires en Grande Bretagne : Hinkley Point.

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Quel avenir pour HSBC après le Brexit ?

 

L’empreinte d’HSBC à Londres suffira-t-elle à retenir la banque dans l’incertitude prolongée autour de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne ? Ses ambitions d’accompagner le financement de projets internationaux va à l’encontre du Brexit. Il contraint d’ailleurs le groupe à revoir ses ambitions stratégiques. Paris pourrait bel est bien être la place financière où HSBC pourrait rapatrier certaines de ses activités. Cette nouvelle organisation permettra aux clients de continuer de bénéficier des services de financement et d’investissement de la banque.

 

 

Aujourd’hui, HSBC est la première banque européenne en termes d’actifs. Avec plus de 6 200 bureaux aussi bien dans des pays développés qu’émergents, elle est un empire colossal, employant plus de 235 000 personnes, et a su historiquement afficher sa puissance face aux gouvernements. L’institution profite de sa position unique à Hong Kong, le nouvel eldorado de la finance mondiale pour être au cœur des projets internationaux ambitieux. Malgré les scandales, la stratégie globale d’HSBC lui permettra sans aucun doute d’être la banque qui accompagnera la Chine dans sa quête de devenir la nouvelle place financière mondiale. C’est à travers cette banque que la Chine pourra investir dans la finance mondiale et imposer le Yuan comme une nouvelle monnaie d’échange.

 

Nicolas Sombret, étudiant à Kedge Business School et contributeur du blog AlumnEye

 


L’e-sport intéresse le Venture Capital

L’époque où les jeux vidéo n’étaient qu’un simple loisir est révolue. L’industrie s’est développée, les acheteurs de jeux vidéo ont changé leur façon de consommer. Désormais, un joueur ne fait plus que jouer, il passe du temps à regarder en ligne des professionnels réaliser des performances de haut niveau. Ce phénomène est comparable au sport : un amateur de football est à la fois joueur et spectateur. On parle, désormais, de ce phénomène comme de la “scène e-sport”. La scène e-sport, représente une industrie à part entière de celle du jeu vidéo. La démarcation s’est amplifiée en Octobre 2012 lors des Worlds, comprenez championnats du monde, de Ligue Of Legends. Les vainqueurs sont repartis avec un million de dollars de cash prize, et l’évènement fut suivi par près de 8000 spectateurs ainsi que 10 millions de viewers (spectateurs sur Internet). Cet événement a permis de mettre en évidence le potentiel de l’industrie. Depuis, celle-ci a grandi en même temps que l’intérêt que lui portent les investisseurs. Toutefois, comment expliquer que cette industrie autrefois délaissée soit désormais convoitée par de nombreux investisseurs, et surtout comment se manifestent les investissements ?

 

Une industrie en phase de structuration

 

La comparaison avec la finance de marché peut ici se faire : les investisseurs n’aiment ni le risque ni l’instabilité. C’est pourquoi il a fallu attendre une réelle structuration de l’industrie pour que les regards des investisseurs se tournent vers elle. Avec les sommes d’argent en jeu qui augmentent à chaque tournoi, en lien avec la hausse du nombre de joueurs à l’échelle mondiale, des structures e-sportives voient le jour et se professionnalisent. Aujourd’hui, et contrairement aux prémices de l’e-sport, les vainqueurs ne sont plus de simples particuliers mais de réels professionnels. En effet, les compétiteurs se regroupent en équipe au sein d’entreprises, sont salariés et s’entraînent régulièrement comme le font des sportifs de haut niveau. C’est ainsi que de nombreuses structures s’affrontent à l’échelle mondiale. Certaines spécialisées sur un jeu, comme Fnatic sur Ligue of Legends, d’autres recrutent des professionnels de différents jeux. C’est le cas de Vitality et Solary, présentes sur FIFA, Fortnite, Rocket League et bien d’autres. Cette dernière stratégie semble être la plus prometteuse lorsqu’on sait que chaque éditeur de jeux vidéo surenchérit quant aux sommes à gagner lors des compétitions. Preuve en est, le futur vainqueur de la coupe du monde Fortnite (développé par Epic Games), repartira avec 30 millions d’euros.

 

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Pourquoi investir ?

 

Quel intérêt auraient les développeurs de jeux vidéo à investir la scène e-sport si cette dernière n’avait pas de visibilité auprès du public ? Car oui, les studios de développement investissent avant tout dans un outil marketing de grande ampleur. Avec l’émergence des plateformes de streaming comme Twitch, et ses 9 milliards d’heures de visionnage en 2018, ou plus anciennement YouTube, les joueurs professionnels peuvent étaler aux yeux de tous leur talent tout en faisant la promotion d’un jeu vidéo. En plus d’être qualifiés de joueurs professionnels, ces derniers se voient attribués le titre de streamers. Ces streamers représentent l’un des atouts les plus efficaces de l’industrie en ce qui concerne la capacité à générer des revenus. En effet, certains d’entre eux ont des communautés de plusieurs millions d’internautes sur lesquelles peuvent s’appuyer les éditeurs. Ninja, streamer américain aux 21 millions d’abonnés sur YouTube, enchaîne les contrats avec les développeurs des jeux auxquels il joue : selon le site Millenium, il aurait été payé 1 million d’euros pour diffuser ses parties le premier jour du lancement d’Apex Legends, nouveau jeu d’Electronic Arts. Un lien apparaît clairement entre l’industrie du jeu vidéo et celle de l’e-sport : la scène e-sport est un excellent moyen d’acquérir de nouveaux joueurs pour les studios de développement. La scène e-sport a également investi les traditionnels salons dédiés aux jeux vidéo. En effet, des salons comme la Paris Games Week ou l’E3 étaient autrefois dédiés exclusivement à la promotion des nouveaux jeux. Désormais, ce sont des occasions idéales pour organiser des compétitions majeures. Il faut dire, la Paris Games Week 2018 a accueilli près de 320 000 visiteurs qui ont pu profiter de nombreux tournois officiels dont l’ESWC du jeu PUBG, événement phare du salon.

 

Qui sont les investisseurs ?

 

L’e-sport est un marché rentable qui entraîne de nombreuses sources de revenus possibles. En effet, selon Idate Digiworld, les revenus générés par l’e-sport pourraient atteindre 3 milliards d’euros d’ici 2021. Outre les développeurs de jeux, de nombreux investisseurs souhaitent avoir leur part du gâteau.

 

Les fonds d’investissement

 

En toute logique, comme chaque industrie, l’e-sport a ses propres fonds d’investissement. Trust Esport fut l’un des premiers à se positionner sur ce secteur. Il est dédié à l’amorçage de startups ayant des projets innovants. L’objectif est d’accompagner ces entreprises dans la monétisation des audiences, l’amélioration des conditions des compétitions ainsi que l’amélioration de l’expérience spectateur. Trust Esport est le fonds de Venture Capital le plus actif sur l’industrie, et peut s’appuyer sur l’expérience de son fondateur Matthieu Dallon qui est l’un des pionniers de l’organisation des évènements e-sport dans le monde (créateur de l’Electronic Sport World Cup). Depuis sa création en 2018, Trust Esport a d’ores et déjà investi plus de 20 millions d’euros dans des projets de startup, et peut profiter de nombreux soutiens financiers qui viennent alimenter le fonds. En effet, Fimalac qui est un fonds d’investissement mondial positionné sur cinq secteurs d’activité dont le digital, est le premier partenaire de Trust Esport à hauteur de 10 millions d’euros. En plus d’être un partenaire, Fimalac investi pour son intérêt propre. Le fonds est propriétaire de Webedia, l’un des leaders français du divertissement numérique et de l’organisation de compétitions « e-sportives ». En effet, l’ESWC (compétition créée par le fondateur de Trust Esport) est sous la tutelle de Webedia. Il s’agit d’une acquisition stratégique, car l’ESWC est une institution mondialement reconnue dans l’organisation de compétitions internationales. Certains fonds d’investissement historiquement éloignés de cette industrie commencent à s’y intéresser. C’est le cas de Kima Ventures, fondé par Xavier Niels, qui a investi dans près de 100 startups du numérique dont l’application Zenly à hauteur de 300 millions d’euros. Le fonds se tourne désormais vers les structures e-sportives. En effet, en Février 2018, Kima Ventures a participé avec d’autres fonds d’investissement à la levée de 2,5 millions d’euros pour Vitality afin de lui permettre de recruter les professionnels les plus expérimentés dans leur domaine, du marketing au merchandising en passant par les joueurs. L’objectif principal de cet investissement était de soutenir la structure dans sa volonté de se renforcer sur certains domaines essentiels pour performer sur l’industrie qu’est la scène e-sport. Conséquence de la présence croissante de ces fonds d’investissement sur l’industrie, les structures « e-sportives » se font concurrence pour lever des sommes d’argent conséquentes auprès d’eux. Pour reprendre l’exemple de Vitality, l’entreprise a levé, le 26 novembre 2018, 20 millions d’euros auprès du fonds d’investissement Rewired GG, afin de recruter de nouveaux joueurs et participer aux compétitions internationales. La logique suivie par Vitality, et bien d’autres structures, est de pouvoir recruter les meilleurs joueurs mondiaux afin de remporter les cash prize des compétitions.

 

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Les grandes marques profitent de l’e-sport pour mettre en avant leur produit

 

Les streamers possèdent des communautés qui peuvent atteindre plusieurs millions d’abonnés, et sont ainsi ciblés par de grandes marques afin de promouvoir leurs produits. En effet, leur exposition médiatique permet de vanter les mérites de certains produits très facilement. Redbull est l’une des marques les plus actives sur cette industrie, elle sponsorise les streamers et joueurs professionnels les plus médiatisés, qui s’engagent en échange à consommer et exposer les produits Redbull lors des diffusions de leurs parties. En plus de sponsoriser la majeure partie des équipes professionnelles, Redbull a dédié une partie de sa communication à l’actualité « e-sportive » et commence à organiser ses propres compétitions. La présence de Rebull sur cette industrie n’a, d’ailleurs, rien de surprenant. Les 15-25 ans représentent la cible principale de l’entreprise, et sont surtout des « digital natives » adeptes des nouveaux moyens de communication et des jeux vidéo.

 

Les GAFA s’en mêlent

 

De la même façon que Redbull, d’autres entreprises comme Samsung ou Microsoft investissent dans l’e-sport pour mettre en avant leurs produits. Mais, toutes les entreprises qui investissent le secteur n’ont pas cet objectif. En effet, Amazon souhaite révolutionner l’industrie en elle-même. En atteste le lancement mi-2018 d’Amazon Gameon, qui permet aux développeurs de créer des compétitions entre différentes plateformes de jeux. Un communiqué de l’entreprise expose clairement les ambitions du géant Américain : « les développeurs disposent d’un outil convivial pour optimiser le taux d’implication des joueurs, la monétisation de leurs jeux et inciter d’avantages de joueurs à se connecter ». Il est fort à parier que l’e-sport se démocratisera dans les prochaines années, en s’ouvrant au plus grand nombre. Outre Amazon, deux autres membres des GAFA ont annoncé leur intérêt pour les jeux vidéo dans une actualité récente. En effet, si Apple et Google n’ont pas annoncé vouloir révolutionner l’e-sport, ces derniers ont envoyé un message fort quant à leur envie de révolutionner l’industrie du jeu vidéo. Google a été le premier à annoncer, le 19 mars 2019, le lancement futur de sa plateforme de jeux vidéo en streaming nommée Stadia. Cette plateforme permettra aux joueurs de profiter de leurs jeux à distance sur l’écran de leur choix. Il n’a pas fallu longtemps avant qu’Apple annonce également sa plateforme, basée sur le même principe mais pour les jeux mobiles, dénommée Apple Arcade lors de la Keynote du 25 mars 2019. Nul doute que Tim Cook et Sundar Pichai, CEO respectifs d’Apple et Google, emboîteront le pas sur l’e-sport une fois l’industrie du jeu vidéo révolutionnée.

 

Une industrie qui se métamorphose au gré des investissements.

Les sommes investies augmentent chaque année, ce qui permet aux différents acteurs d’engranger des revenus conséquents, mais aussi de modifier cette jeune industrie. En effet, l’e-sport est une industrie qui a dorénavant les moyens de se métamorphoser tout en grandissant. Les tournois sont de plus en plus fréquents et se basent sur le modèle compétitif sportif classique. L’Orange E-Ligue 1 en est la preuve : les joueurs professionnels de FIFA représentent des clubs de Ligue 1 de football et s’affrontent tout au long d’une saison. Les clubs de football pensionnaires de la première division investissent, d’ailleurs, cette compétition virtuelle en recrutant des joueurs au sein de leur propre club de sport électronique. Qui sait, des paris « e-sportif » pourraient voir le jour…

 

 

 

La scène e-sport a de beaux jours devant elle et devrait continuer à attirer de nouveaux spectateurs et investisseurs dans les années à venir. La prochaine étape de l’industrie, qui servira d’indicateur de performance et d’attractivité, sera la coupe du monde Fortnite et ses 30 millions de dollars promis au vainqueur qui aura lieu du 13 Avril au 28 Juillet 2019.

 

 

Vincent Richard, étudiant à Audencia Business School et contributeur du blog AlumnEye

 

 


Tesla au centre de l’attention, enfin une méga-acquisition pour Apple ?

Le 4 décembre dernier, la banque d’investissement Saxo Bank publiait ses dix « outrageous » prédictions, parmi lesquelles on trouve entre autres la mise en place d’une parité Dollar/Livre Sterling, l’entrée en récession de l’Allemagne ou encore le rachat de Tesla par Apple.  Depuis maintenant une décennie, la banque danoise émet des hypothèses aussi fascinantes qu’effrayantes pour les années à venir.

Saxo Bank détaille ainsi que la firme à la pomme dispose actuellement d’une trésorerie de près de 240Md$, et pourrait alors conclure un deal all-cash pour le rachat de Tesla. Cette opération aux alentours de 70Md$ représente une simple année de cash-flow pour Apple, qui pourrait aussi aisément couvrir les 10Md$ de dettes contractées par Tesla. Apple offrirait ainsi une prime de 44% pour racheter à 520$ les actions cotées à 360$ le jour de la publication de Saxo Bank : une opération finalement simple et qui répondrait aux besoins respectifs des deux géants de la tech.

 

Apple, un besoin criant de diversification

En effet Apple est aujourd’hui dans une situation délicate, car encore trop dépendante des ventes de ses iPhones qui comptent pour 60% de son chiffre d’affaires. Les analystes prévoient un tassement du marché de la téléphonie mobile (+1% de croissance dans les 5 prochaines années) ; mais pointent surtout la baisse de part de marché du constructeur américain. Ce dernier semble à court de souffle et d’idées, et n’est plus à la pointe de la technologie comme il l’était à ses débuts. Conjointement, l’apparition de nouveaux acteurs asiatiques dans un marché saturé offre aux consommateurs des meilleurs rapports qualité/prix très néfastes à la stratégie haut de gamme d’Apple. Rod Hall (Goldman Sachs) est même allé plus loin en brandissant l’exemple de Nokia, leader incontesté il y a dix ans et aujourd’hui à la dérive.

Malgré les efforts d’Apple pour se diversifier dans les services, la musique et le paiement, ces derniers ne représentent actuellement que 10% de ses revenus, et les analystes estiment que leurs développements ne suffiront pas à pousser la croissance globale à deux chiffres qu’Apple a l’habitude d’afficher. Toutes ces données font donc penser que 2019 sera un point d’inflexion majeur pour la firme californienne, qui va devoir trouver de nouveaux leviers de croissance si elle souhaite rester dans le quatuor des GAFA.

Le secteur automobile est tout désigné comme suite logique dans la stratégie d’Apple : de plus en plus connectés et présents, les véhicules s’immiscent dans la vie des utilisateurs. La firme californienne est d’ailleurs déjà présente avec son logiciel Apple CarPlay ; et avait annoncé à demi-mot sa volonté de créer une voiture Apple d’ici 2023. Si ceci parait peu probable, les récentes embauches des deux designers Andrew Kim et Doug Field provenant de Tesla sont signes de l’intérêt porté à ce marché. Alors si ce n’est par le biais d’une voiture Apple, une acquisition ne serait-elle pas le meilleur moyen d’intégrer ce marché ?

C’est dans cette optique que l’hypothèse de Saxo Bank prend de l’épaisseur, tant les deux entreprises partagent des points communs. Apple et Tesla sont deux pionnières de l’innovation, portant autant d’attention à la qualité qu’au design de leurs produits. Elles disposent aussi chacune d’une très forte image de marque, et se positionnent clairement comme des acteurs haut de gamme. Si Apple n’est aujourd’hui plus considérée comme en avance sur son secteur, elle véhicule encore toutes ces valeurs communes à Tesla.

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Tesla en recherche de liquidités

En face, Tesla est une entreprise tout aussi particulière. A l’image d’Apple, l’entreprise fondée par le visionnaire Elon Musk s’est lancée sur le créneau des voitures électriques dès 2003, et est une véritable pionnière. Si les constructeurs automobiles traditionnels et quelques start-ups lui ont depuis emboité le pas, Tesla bénéficie toujours d’une avance technologique et d’une situation de quasi-monopole sur le marché des véhicules électriques hauts de gamme. Pour rester en tête, le constructeur américain se doit d’accroître ses lourds investissements de R&D mais aussi et surtout de constructions. Pour cela, la firme de Palo Alto multiplie les projets de « Gigafactories », ses usines de fabrication de batteries : la 3ème sort actuellement de terre en Chine, tandis que la suivante devrait voir le jour à la frontière franco-allemande. Bloomberg a ainsi évalué le coût de Gigafactory III à 5Md $.

La venue d’un investisseur serait très bénéfique à Tesla, et lui apporterait des moyens de financement tout en la protégeant des velléités du marché qui reproche au constructeur de ne pas tenir ses engagements de production. Apple apporterait une certaine garantie de stabilité, mais aussi d’autres atouts qui lui sont spécifiques : une bonne connaissance des problématiques logistiques et une communication ultra-efficace.

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L’appétence réduite d’Apple pour le M&A

Mais Apple ne semble pas être une grande adepte des fusions-acquisitions. Si l’on dénombre tout de même une dizaine de rachats majeurs en 2018, l’entreprise californienne n’a jamais dépensé plus de 3Md$ (pour le groupe Beats Electronic en 2014), un montant presque dérisoire comparé à ses 48Md$ de bénéfices en 2018 et sa trésorerie de 250Md$. Et selon les dires de Tim Cook à CNBC en janvier, le groupe ne devrait pas changer de stratégie dans un horizon proche : la porte à une grosse acquisition n’est pas totalement fermée, mais après prospection aucune entreprise n’a satisfait les critères. En clair, les gros deals n’ont jamais fait partie intégrante de son ADN. Enfin, une grosse acquisition pourrait être perçue comme un signe de renoncement de la part d’Apple, et probablement fortement sanctionnée par les marchés financiers.

A l’opposé, les autres GAFA n’ont pas hésité à mettre la main à la poche ces dernières années : 12,5Md$ pour Google sur Motorola, 13,7Md$ pour Amazon sur Whole Foods et 19Md$ pour Facebook sur WhatsApp. Est-ce que le constructeur téléphonique serait prêt à forcer sa nature et emboiter le pas à ses compères ? Rien de moins sûr…

Le mariage Apple-Tesla semble être un conte de fée qui n’attend qu’à être réalisé : l’un apporte une stabilité financière et d’importants moyens de financement, tandis que l’autre garantit une place sur la première ligne de l’innovation. Recréer un bastion à la pointe de la technologie avec un tandem Cook-Musk aussi créatif que pragmatique permettrait à Apple d’utiliser à bon escient ses disponibilités pour retrouver le devant de la scène, et à Tesla d’améliorer sa capacité de production pour honorer toutes les commandes de ses clients.

Mais pourquoi Apple dépenserait subitement vingt fois plus qu’il y a 5 ans pour Beats Electronic ? Une telle opération n’est clairement pas à l’ordre du jours pour une entreprise qui a toujours été considérée comme frileuse en termes de M&A. Il semblerait qu’il vaille mieux attendre en 2019 une nouvelle année de dividendes records qu’une méga-acquisition…

Théophile Augustin, étudiant à HEI Lille et contributeur du blog AlumnEye


Trafigura, sur la voie de la rédemption

Trafigura est une entreprise spécialisée dans le courtage pétrolier et l’affrètement maritime. Elle a su se placer parmi les cadors du marché en moins de trente ans. En effet, l’entreprise est créée en 1993 par Claude Dauphin et Eric de Turckheim et présente un chiffre d’affaires de 180,7 milliards de dollars en 2018 pour un résultat net de 872,8 millions de dollars. Cette croissance exponentielle repose en partie sur des fusions-acquisitions stratégiques comme l’acquisition des activités pétrolières d’Essar pour 12,9 milliards de dollars avec ses partenaires Rosneft (société russe pétrolière) et UCP. L’entreprise emploie 4 316 salariés  et est présente sur tous les continents avec une forte empreinte dans les pays pétroliers en voie de développement (en particulier les pays du continent africain). Cependant, cette vue d’ensemble cache une entreprise qui a dû (et su) renouveler son image et sa stratégie pour pouvoir être ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir l’un des principaux piliers du marché pétrolier.

 

Une success story aux débuts houleux

La création de Trafigura est avant tout liée à deux personnalités : le français Claude Dauphin et Marc Rich, le PDG de Marc Rich + Co. U.S. Ce dernier était poursuivi par les autorités américaines pour évasion fiscale, violation d’embargo, extorsion de fonds tandis que Claude Dauphin était courtier de commodities dès 1977 au sein de l’entreprise de Rich et s’occupait du marché bolivien avant de diriger l’équipe londonienne de trading pétrolier. Normand d’origine, il reprend en 1992 la société paternelle Guy Dauphin Environnement spécialisée dans le traitement des déchets après avoir quitté la société de Marc Rich : celui-ci essayait toujours d’échapper à la justice américaine en se réfugiant en Suisse, suscitant l’exaspération du français qui n’y voyait qu’une source d’instabilité pour la firme. Bien que Dauphin s’attela  à faire de l’entreprise familiale une entité internationale (et cela jusqu’à sa mort en 2015), il décide dès 1993 de créer avec cinq anciens collègues de Marc Rich + Co. U.S  Trafigura, la rivale directe de Glencore, elle-même fondée sur les vestiges de la première entreprise de Rich.

Via l’achat de firmes hollandaises et d’affrètement roumain, leur activité a pu se lancer, non sans difficultés. En effet, l’épisode de baisse de prix des matières premières s’est estompé au début des années 1990 pour laisser place à une stabilité des prix peu profitable au trading de ce secteur à laquelle on peut ajouter une demande faible qui limite la croissance d’entreprises juvéniles comme Trafigura alors. Les premières années ne sont pas glorieuses avec des difficultés à générer un résultat net positif puisque les activités sur les métaux par exemple requièrent souvent des contrats à long terme, ce qui est compliqué à avoir avec des fournisseurs qui ont leurs clients traditionnels.

Ainsi, l’eau, jusqu’en 2000, est la principale ressource de Trafigura puis est remplacée par les activités pétrolières et autres matières premières du fait d’un rebond de la demande. Cette dernière est en grande partie permise par le fort dynamisme des pays émergents dont le taux de croissance annuel moyen frôle sur certaines années la barre des 13%. (cf la Chine). Si on additionne la forte hausse de la demande avec une élasticité assez prononcée sur les marchés des matières premières, les entreprises génèrent davantage de profits avec une hausse des prix : pour ordre d’idée, le cuivre passe de 61 cents à 3,80 dollars à partir de 2000. En plus de cela, Trafigura jouit sur le sol domestique de la disparition de ses principales rivales qui se font happées dans des fusions acquisitions de grande envergure comme Elf qui est rachetée par Total alors que la firme française avait la plus grande part de marché sur le continent africain. De facto, le résultat net de Trafigura passe de 25 millions de dollars en 2000 à 500 millions en 2006 tandis que les profits atteignaient 2,2 milliards de dollars en 2013 ; la firme n’a jamais encaissé un recul de l’activité depuis 2013, jamais elle n’a été en déficit. Ces performances ne font pas de l’historique de Trafigura un petit fleuve tranquille, loin de là.

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Malgré les scandales, un fleuron du courtage pétrolier

Effectivement, Trafigura a longtemps été répudiée par l’opinion publique du fait du scandale du Probo Koala de 2006 où un pétrolier de Trafigura qui devait décharger ses déchets de matières premières à Amsterdam s’est vu refuser l’accès à la déchetterie. Suite à cela, le cargo est refusé en Estonie également pour finalement arriver à Abidjan où un opérateur local décharge les détritus un peu partout autour de la ville (18 spots). Par ce geste, toute une partie de la population (95 000 personnes) est touchée par des émanations toxiques et tombent malade, ce qui amène Dauphin à être emprisonné à Abidjan et l’entreprise à verser de lourdes amendes (198 millions de dollars) au gouvernement ivoirien. Jusqu’à sa mort en 2015, le fondateur de Trafigura cherche à redorer l’image de son joyau en luttant avec véhémence contre l’opacité des marchés des matières premières et des contrats officieux qui s’y nouent quotidiennement avec l’objectif de devenir la firme la plus transparente du secteur : Trafigura encourage les lanceurs d’alertes, les enquêtes publiques, a rejoint l’Extractive Industries Transparency –un programme qui lutte contre la corruption-,  et a été la première entreprise à révéler un rapport annuel avec toutes les données et les résultats financiers de ses multiples activités. Même après la mort de Dauphin, Trafigura continue d’aller dans ce sens et de garder l’esprit pionnier de la firme bien que des changements ont été orchestrés ces dernières années comme les activités du middle-office qui déménagent à Mumbaï (avant elles se trouvaient à Genève) ou encore de nouvelles parties contractantes comme Citigroup Inc. pour certaines des filiales de Trafigura, ici Impala.

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Toutefois, il est difficile de dire si Trafigura a réussi son pari et effacé les anciens scandales dans lesquels elle était empêtrée. Effectivement, l’entreprise suisse est toujours liée à des scandales de blanchiment d’argent de pots-de-vin avec un cas de ce type en 2016, au Brésil ; ou encore l’appétit que possède la firme envers les activités de marché risquées, celles qui lui ont permis in fine de connaître une croissance aussi rapide et puissante. Ces dernières sont d’autant plus cruciales que le ROE de Trafigura s’érode, passant de 39% en 2009 à 15% aujourd’hui et que le fleuron genevois  est bien plus endetté qu’auparavant alors que les objectifs de moyen terme au niveau du résultat net restent les mêmes depuis six ans : un résultat net d’un milliard de dollars par an environ. Mike Wainwright, un membre du conseil d’administration rappelait il y a peu que le scandale de 2006 « avait permis à la firme de passer de l’adolescence à l’âge adulte ». Il ne faudrait donc pas que de nouveaux scandales aussi résonnants mènent Trafigura de l’âge adulte à l’âge grégaire, là où la fin d’activité est reine. Heureusement, la relève, dirigée par Weir, a fait de Trafigura une firme bien plus efficiente qu’auparavant avec une réduction des coûts fixes et une hausse des volumes de transaction de matières premières : deux fois plus de barils sont échangés en 2018 qu’en 2013. Finalement, le géant pétrolier poursuit sa croissance à un rythme plus effréné que celui de croisière.

Ulysse M’Bouti, étudiant à l’EDHEC Business School et contributeur du blog AlumnEye