Les gouvernements sous le règne des lobbys financiers ?

« Quand le gouvernement est dépendant des banques pour la croissance de l’économie, ce sont elles et non la tête du gouvernement qui contrôlent la situation »

Napoléon Bonaparte

 

Parmi les secteurs qui nourrissent le plus de fantasmes se trouvent la finance et le lobbying. Ce dernier renvoie à des groupes d’influence et de pression qui cherchent à défendre les intérêts d’individus ou d’institutions. La finance et le lobbying réunis semblent alors jeter un voile opaque et mystérieux sur ce que peuvent représenter les principaux intérêts des banques : qu’est-ce que celles-ci peuvent vouloir promouvoir, interdire, réguler ? Mieux encore, le lobbying financier sert-il l’intérêt général ? Que peut-il chercher à améliorer dans un contexte où les séquelles de la crise financière (causée en partie par les banques) restent encore prégnantes dans l’économie réelle actuelle ?

 

Le lobby financier : au service des institutions financières

Le monde des lobbys existe depuis deux cents ans, apparu dans les couloirs de la Chambre des communes en Angleterre où des groupes de pression pouvaient converser avec les parlementaires, phénomène existant encore aujourd’hui. Tout pouvoir public se voit entouré de groupes d’intérêts puisque ces derniers cherchent à faire passer des lois (ou à en radier) au bénéfice des institutions qui les engagent. Plusieurs méthodes de pression existent pour influencer le pouvoir public, dont notamment :

 

  • L’infiltration i.e le fait d’avoir des représentants dans les camps adverses : ramené à la finance, cela pourrait prendre la forme de représentants travaillant au sein du gouvernement ou d’institutions de régulation ;
  • Les cadeaux ;
  • L’espionnage ;
  • L’organisation qui n’est autre que la forme sous laquelle les groupes d’intérêts travaillent (cabinets d’avocats, consultants, conseil, etc.) ;
  • L’influence scientifique i.e l’influence que les groupes ont sur la littérature scientifique en allouant des fonds à certains working papers.

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Sous l’égide du secteur financier, les lobbys peuvent essayer d’influencer les représentants parlementaires sur différents sujets : la régulation bancaire, les paradis fiscaux pour les banques off-shore ou de certains comtés (Lichtenstein, Suisse, Panama, Luxembourg, etc.) ou alors la suppression de certaines lois limitant les libertés des banques comme la loi Dodd-Frank Act (aboli par le Président Trump en 2017) ou encore l’emploi des produits exotiques, les hedge funds et la finance de l’ombre en général. Il est certain que le poids du monde de la finance dans l’économie actuelle est tel qu’il permet aux banques de détenir de fortes liquidités et d’allouer des fonds pour financer des groupes de lobbys et ainsi faire pression sur les gouvernements. Ainsi, Tim Pawlenty, président du plus grand lobby états-unien, le Financial services roundtables, qui comprend les cent plus grandes banques mondiales, avait l’intention de briguer la présidence républicaine de 2012. De plus, bon nombres d’anciens banquiers se sont retrouvés à la tête des institutions détenant un quelconque pouvoir décisionnel sur le secteur de la finance : Mario Draghi, l’ancien directeur de la BCE, a travaillé pour Goldman Sachs, tout comme Henry Paulson aux Etats-Unis qui n’était autre que Secrétaire au Trésor américain durant la crise des subprimes (2006-2009).

Ainsi, lorsque nous comparons le poids du lobby financier aux lobbys des autres secteurs, la différence est flagrante. En effet, le lobby financier est le premier lobby européen avec plus de 120 millions d’euros alloués à Bruxelles pour 1 700 lobbyistes. En l’espace de six mois en 2013, 25 députés européens conservateurs britanniques ont rencontré 74 représentants du lobby financier selon Le Monde, prouvant ainsi la directe influence que peut avoir ce dernier auprès du Parlement européen et de la Commission européenne. Sur la scène mondiale, les chiffres sont encore plus impressionnants. Plus de 700 organisations de lobbying financier sont recensées, sachant que l’enregistrement n’est pas obligatoire. Par ailleurs, le vivier de la finance reste la City londonienne ; la majorité des organisations de lobbying financier est ainsi britannique. Une corrélation positive – et logique – apparaît alors entre activités financières intenses et existence de lobbys financiers.

Source : Corporate Europe Observatory

Source : Corporate Europe Observatory

Alors que les banques sont de plus en plus contraintes par la régulation et la transparence fiscale, les fonds alloués au lobbying financier n’ont jamais cessé d’augmenter : initialement d’environ 200 millions d’euros en 1998, ces dépenses ont plus que doublé pour atteindre presque 500 millions d’euros en 2013.

Source : International Journal of Economics & Management Sciences

Le montant des dépenses engagées par les lobbys augmente ainsi avec les régulations. En effet, lorsqu’un projet de loi semble aller à l’encontre de la dérégulation du secteur financier, les groupes de pression se mobilisent pour tenter d’empêcher l’application de cette loi.

 

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Les lobbys financiers, une omniprésence

Les grands axes sur lesquels le lobby financier est actif sont l’assurance, les dérivés et investissements, ainsi que l’immobilier.

Source : Ibid

Toutefois, ces résultats mésestiment le réel enchevêtrement qui existe entre les banques et les gouvernements, à travers l’opacité de certaines institutions comme les banques offshores qui n’apparaissent nulle part. Propres au shadow banking, elles ne sont pas répertoriées en raison de leurs activités – qui peuvent aller de l’optimisation fiscale au blanchiment d’argent, en passant par le financement du terrorisme – mais également du fait de leur géolocalisation. En effet, elles sont implantées dans des paradis fiscaux (City, Luxembourg, îles Caïman, Malaisie, Delaware, etc.). De plus, certaines formes de lobbying financier plus opaques existent bel et bien. Un exemple emblématique est le lobbying par la manipulation des working papers scientifiques comme le fit la Banque Centrale Islandaise qui finança un travail de recherche de l’économiste Mishkin sur la stabilité financière du pays nordique. L’économiste a fait l’éloge de l’Islande dans son article Financial Stability Report, alors que la banque devait se retrouver en quasi-faillite un an plus tard avec des fonds minés par des produits dérivés toxiques. D’autres sujets sont au centre de l’attention des lobbys comme le trading à haute fréquence ou les « dark pools » qui ajoutent de l’opacité au secteur financier puisque les échanges de titres se font sans passer par le marché. Le prix des actifs n’est donc pas transparent.

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De nouvelles régulations encadrent les lobbys financiers

Dans les années 2010, un rapport d’un groupement de CEOs attaque les lobbys financiers : « Nous estimons qu’il est dangereux qu’un secteur qui a provoqué autant de dégâts puisse avoir une telle influence sur les législations qui le concernent ». Ce cri de cœur n’est pas un cas isolé puisque les gouvernements se sont efforcés – conservateurs ou progressistes – de limiter l’influence de la finance et de son opacité sur le pouvoir public. Ainsi, des scandales comme le SwissLeaks, le Luxembourg Leaks, l’Offshore Leaks, les Panama Papers ou les Paradise Papers ont permis l’avancée de textes de lois internationaux comme les listes noires annuelles. Publiées par le FMI, le Conseil pour les affaires économiques et financières (ECOFIN) ou encore l’UE, ces listes noires dénoncent les paradis fiscaux qui n’ont pas pris d’engagement vis-à-vis du secret bancaire. De plus, le Réseau mondial pour la justice fiscale calcule le degré d’opacité bancaire des Etats aptes à être des paradis fiscaux – la Suisse, le Luxembourg et les iles Caïmans étant en tête –. Ces nouvelles formes de transparence empêchent les lobbys financiers de soutenir les banques offshores ainsi que les paradis fiscaux.

Le lobbying financier a par ailleurs permis la phase de dérégulation des années 1980-1990 dans les pays occidentaux. Dans une ère propice à l’excès capitalistique, l’opinion publique soutenait l’économie de l’offre ; les circonstances étaient donc favorables à la mise en place d’une phase de dérégulation. Suite à la crise financière de 2008, les gouvernements ont voulu se détacher de leur image de pouvoir public complice des institutions financières. Dès lors, régulations et critiques virulentes envers la finance – et ses lobbys – sont observables sur la décennie post 2008, notamment avec Bâle III, les directives Mifid II, les augmentations de fonds propres obligatoires sur actifs risqués, etc. Outre les directives gouvernementales, des agents tentent de contrecarrer les plans des lobbys financiers comme le groupe Finance Watch, qui tente de pallier la dérégulation financière. Néanmoins, ses fonds sont bien moindres comparés à ceux des banques d’investissement : seuls deux millions d’euros sont disponibles pour faire pression sur les parlementaires. In fine, le lobby financier reste puissant malgré les avancées de la régulation et de la transparence financières.

La cause des banques est donc relayée aux différents gouvernements par le biais de puissants lobbys financiers qui sont de réels mastodontes. Les fonds qui y sont alloués sont en constante progression, dans une ère ponctuée de nouvelles directives allant à l’encontre des intérêts des banques (régulation, transparence, etc.), et touchent tous les secteurs de la finance – même ceux qui ne sont pas recensés – : paradis fiscaux, banques offshore, influence sur la doxa économique, etc. Au vu de cette croissance, il est peu probable que la puissance des lobbys financiers baisse en intensité ces prochaines années. Quelques percées de ces derniers sont visibles depuis 2008, comme la fin du Dodd-Frank Act sous le mandat de Donald Trump. Il y a dix ans, Dick Durbin, sénateur de l’Illinois disait: “and the banks– hard to believe in a time when we’re facing a banking crisis that many of the banks created are still the most powerful lobby on Capitol Hill. And they frankly own the place.” : il est fort probable que cette assertion soit toujours d’actualité aujourd’hui.

 

Ulysse M’Boudi, étudiant à l’EDHEC Business School et contributeur du blog AlumnEye

 


La saga WeWork : symbole d’une année mitigée pour les startups

C’est l’histoire d’une licorne new-yorkaise censée réaliser l’une des introductions en bourse les plus attendues de l’année qui se retrouve aujourd’hui au bord du gouffre financier. Loin d’être un cas isolé, les déboires du géant du coworking WeWork mettent l’accent sur une tendance maussade pour les IPO de startups technologiques américaines cette année. Comment expliquer cette évolution ? Annonce-t-elle un changement de paradigme dans la valorisation de ce type d’entreprises ?

 

WeWork : de l’ascension fulgurante au retour brutal à la réalité

Fondée à New York en 2010 par Adam Neumann et Miguel McKelvey, la société WeWork (officiellement devenue We Company, « We Co » en janvier 2019) propose à la location des espaces de bureau dans 122 villes et 32 pays, en s’appuyant sur un slogan « Make a life, not just a living » et la promesse de proposer des espaces de travail flexibles et authentiques à sa clientèle, majoritairement constituée de SMB (small and mid-sized businesses, « PME » en français). Sa stratégie agressive d’expansion l’a propulsée au rang de leader mondial du coworking en moins d’une décennie.

Sa croissance rapide, ainsi que son modèle économique (qui repose sur la sous-location à court-terme de bureaux), font de WeWork une entreprise à fort besoin de capitaux. Ainsi, le 23 juillet 2019, le très informé Wall Street Journal révèle que WeWork préparerait son introduction en bourse (IPO, « initial public offering » en anglais) pour le milieu du mois de septembre, alors que la plupart des analystes ne l’envisageaient pas avant fin décembre. L’ambition d’entrée en bourse de la startup new-yorkaise n’est alors pas un secret, puisque WeWork a entamé les formalités afférentes auprès du gendarme boursier américain, la Securities and Exchange Commission (SEC), dès le mois de décembre 2018. La précipitation de cette décision par la direction de la startup peut s’expliquer par la crainte que la dynamique boursière positive du début d’été 2019 ne s’essouffle (ce qui ne s’est pour l’heure pas vérifié, au contraire, puisque le S&P 500 s’élève à un niveau historiquement élevé de plus de 3 100 points début décembre).

L’IPO s’annonce rapidement comme la seconde plus importante de l’année (après Uber Technologies Inc. en mai 2019), avec une valorisation estimée à 47 milliards de dollars. Pourtant, la parution de son prospectus d’IPO (aux Etats-Unis, il s’agit du formulaire S-1) en août voit s’élever plusieurs voix discordantes, qui relèvent plusieurs points alarmants concernant la startup. En premier lieu, les pertes significatives de WeWork pour le premier semestre 2019 s’élèvent à 690 millions de dollars (pour un chiffre d’affaires d’1,5 milliard ; de fait, l’entreprise n’a encore jamais été rentable depuis sa création en 2010). D’autre part, l’opacité de certaines pratiques comptables pose problème aux investisseurs et analystes. Par exemple, la firme Triton Research accuse la startup new-yorkaise de manipuler ses documents comptables ou d’y omettre certaines dépenses afin de présenter ses résultats sous un meilleur jour. En somme, la gouvernance de l’entreprise est mise en cause.

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Dans un contexte de défiance des marchés, le conglomérat japonais SoftBank (principal actionnaire de WeWork, dans laquelle il a investi plus de 9 milliards de dollars en trois ans) fait pression pour que l’IPO soit repoussée, mettant sur la table un investissement supplémentaire de l’ordre de 3 à 4 milliards de dollars, tandis que la startup envisage désormais une valorisation inférieure à 20 milliards de dollars. Après avoir milité avec force pour le maintien de la cotation pour le mois de septembre, le CEO de WeWork, Adam Neumann, est néanmoins contraint de rendre les armes et reporte son IPO, comme l’annonce le Wall Street Journal le 17 septembre. Dès lors, l’entreprise est emportée dans une spirale infernale et sa stratégie des mois suivants est consacrée à limiter la casse occasionnée.

Le problème est d’abord purement comptable : l’entreprise risque de manquer rapidement de cash. En effet, au rythme actuel de 700 millions de dollars dépensés chaque trimestre, WeWork pourrait se trouver à court de trésorerie dès la fin du premier trimestre 2020. Au-delà de la fragilité du modèle économique du géant du coworking, c’est la personnalité de Neumann qui est mise en cause dans l’échec de l’opération. Milliardaire excentrique au train de vie dispendieux, il est également connu pour être un consommateur régulier de drogues, un comportement peu propice à mettre les investisseurs dans de bonnes dispositions. Sous la pression de ses principaux actionnaires, SoftBank en tête, Adam Neumann est démis de son poste de CEO le 24 septembre (remplacé par deux co-CEO, Artie Minson et Sebastian Gunningham), puis se voit retirer son titre de président du conseil d’administration quelques jours plus tard au profit d’un simple rôle d’observateur. Il accepte ensuite de céder un tiers de ses parts dans WeWork dans le cadre d’un plan de sauvetage par SoftBank, qui confère au géant japonais un contrôle de la société à hauteur de 80% de son capital.

Les premiers effets du changement de gouvernance de WeWork se manifestent par une interruption soudaine de la stratégie historique d’hyper-croissance de la startup new-yorkaise, pour restaurer ses marges en maîtrisant ses coûts, afin d’envoyer des signaux positifs aux investisseurs. Quoi qu’il en soit, la valorisation de WeWork a désormais chuté à 8 milliards de dollars, c’est-à-dire son niveau du milieu de l’année 2015. L’annonce de la société concernant la suppression de près de 20% de ses effectifs et le fait qu’elle envisage de mettre fin à ses activités en Chine illustrent cette révision à la baisse de ses ambitions et sa volonté de réduire drastiquement ses dépenses pour se recentrer sur son cœur d’activité.

L’attention particulière portée à WeWork n’a pas pour seule cause l’ampleur des activités de l’entreprise, qui constitue le premier locataire privé à New York. Elle découle également du fait qu’elle illustre de façon particulièrement violente une tendance qui se dessine sur les marchés depuis plusieurs mois.

 

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Un revers qui s’inscrit dans une tendance plus large

En effet, WeWork ne constitue pas un cas isolé. Quelques jours seulement après l’annulation de l’introduction en bourse de la startup de coworking, le 26 septembre, la société américaine de divertissement Endeavor Group annonce le retrait de son plan d’IPO, suite aux mauvaises performances boursières d’une autre société, elle-même introduite en bourse ce jour-là, Peloton Interactive. Cette société vendant notamment des équipements sportifs connectés a en effet accusé dans la journée une chute de son titre de 11% par rapport à son prix de cotation de 29 dollars.

Le cas de startups technologiques ayant vu leur cours chuter au premier jour de leur cotation est de moins en moins rare récemment. SmileDirectClub (un spécialiste des appareils dentaires en impression 3D) en a fait l’expérience début septembre avec une chute de 28% au premier jour de cotation, de même qu’Uber en mai dernier avec une baisse de 8% lors de son IPO (c’est alors la plus grosse introduction en bourse de l’année avec la levée de plus de 8 milliards de dollars – titre qu’elle a perdu avec l’IPO de Saudi Aramco début décembre – ainsi que la plus importante depuis celle d’Alibaba en 2014). Les actions de ces sociétés sont depuis lors toujours négociées en-deçà de leur premier prix de cotation, au même titre que celles de Lyft et Pinterest, également cotées depuis cette année.

 

Sources : Wall Street Journal et FactSet

 

Ce phénomène est d’autant plus frappant à l’heure où les indices boursiers américains atteignent pourtant des sommets historiques. Ces sociétés prévoient pour beaucoup une rentabilité faible (voire nulle) pour les années qui viennent, malgré des chiffres d’affaires en hausse. La tendance s’explique également par le fait que ces sociétés ont été introduites en bourse à des valorisations extrêmement élevées, qui font de 2019 une année record (en valeur) pour les introductions en bourse aux Etats-Unis, à un niveau comparable à celui de l’année 2000 (en plein boom « dot com »). Pourtant, ces IPO concernaient plus de 200 startups en 2000, contre moins de 70 cette année, ce qui souligne la valorisation significativement plus élevée de chacune de ces introductions en bourse en 2019.

Ces baisses (ou annulations d’IPO) peuvent généralement s’expliquer par la fragilité du modèle économique des entreprises concernées. Dans le cas de WeWork, celui-ci l’était à plusieurs titres. Tout d’abord, en juin 2019, les baux immobiliers signés entre WeWork et les propriétaires des immeubles dont elle sous-loue les espaces engageaient l’entreprise pour un montant de 47,2 milliards de dollars, alors que les baux de court terme n’engageaient ses propres clients que pour un montant de 3,4 milliards de dollars. Or, le taux d’occupation des espaces de coworking sous-loués est récemment tombé à 80%, ce qui laisse craindre des conséquences désastreuses pour la société en cas de retournement global et rappelle que son activité est largement tributaire du cycle économique. Par ailleurs, WeWork a investi l’an dernier plus de 160 millions de dollars dans des domaines annexes à la location d’espaces de travail (éducation, bien-être, appartements résidentiels, etc.), et ce alors que son activité centrale n’est pas encore mature du point de vue de la rentabilité. Ces deux phénomènes participent de la fragilité du modèle WeWork.

Un autre paramètre permet d’expliquer la brutalité de la chute de WeWork dès lors que son entrée en bourse a été annulée. Cette chute est d’autant plus violente que son ascension avait été vertigineuse. Cela avait notamment été permis par le flot quasi-ininterrompu de financements de la part d’investisseurs tels que SoftBank ou la société de venture capital Benchmark Capital, biaisés par leur engouement pour les perspectives apparemment sans limites de la startup et sans que cette fragilité du modèle économique ait été prise en compte. Depuis sa création, WeWork a en effet bénéficié de 8 rounds principaux de levées de fonds, de 17 millions de dollars en 2012 (majoritairement apportés par Benchmark Capital) à plusieurs milliards depuis 2018, la dernière en date étant celle d’un milliard de dollars apportée par SoftBank en janvier 2019. Ceci conduit à interroger les ressorts de la valorisation de ces startups dites « technologiques ».

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Vers un changement de paradigme dans la valorisation des startups technologiques ?

Face au séisme WeWork, le conglomérat SoftBank et son CEO Masayoshi Son ont fait l’objet de critiques virulentes quant à la stratégie à haut-risque du conglomérat japonais. En totalité, c’est-à-dire en incluant la dette accordée et le capital apporté, la société japonaise a fourni près de 20 milliards de dollars de financements à la startup d’Adam Neumann, aujourd’hui valorisée à moins de la moitié de ce montant, d’où les pertes importantes du conglomérat. En effet, début novembre, son dirigeant reconnaissait avoir personnellement manqué de jugement concernant WeWork, qui a occasionné la plus forte perte trimestrielle de SoftBank (6,4 millions de dollars) depuis sa création en 1981 et ce, ironie du sort, après un deuxième trimestre 2019 record. Plus généralement, l’homme d’affaires japonais avait jusqu’alors été relativement peu regardant sur les pertes réalisées par certaines entreprises dans lesquelles il investissait à travers son fonds de placement Vision Fund de 100 milliards de dollars lancé en 2016, qui détient des parts dans 80 sociétés technologiques jugées prometteuses, telles qu’Uber ou Slack. Cette stratégie de croissance quel qu’en soit le prix se retourne aujourd’hui contre SoftBank, alors qu’elle vient de lancer le Vision Fond II. De fait, la société japonaise a implicitement encouragé les comportements de passager clandestin de la part de startups qui, généreusement abreuvées en financements de façon quasi illimitée, sont tombées dans le cercle vicieux de l’argent facile en cherchant à croître à grande vitesse plutôt qu’à autofinancer cette croissance. Toutefois, Masayoshi Son semble avoir finalement compris son erreur, en témoignent les mesures radicales prises depuis septembre pour maintenir à flot WeWork (désormais détenue majoritairement par sa société) ainsi que les nouvelles orientations plus rigoureuses qu’ils a définies concernant les investissements dans les startups technologiques.

De la même façon, au niveau global, on assiste aujourd’hui de façon perceptible à un changement de paradigme de la part des investisseurs dans ce type d’entreprises, qui tendent désormais à privilégier la profitabilité (bottom line) face aux revenus de ces sociétés dans l’estimation de leurs perspectives et à s’intéresser davantage au cash-flow. D’ailleurs, cette tendance a pu être récemment observée pour des entreprises de plus grande taille. A titre d’exemple, lorsque Tesla a publié fin octobre des ventes décevantes mais un profit surprise de 143 millions de dollars (le premier de l’année) pour le troisième trimestre 2019, le titre de l’entreprise d’Elon Musk a gagné 20% en bourse, et cette tendance à la hausse se confirme depuis lors. A l’inverse, la publication par Google quelques jours plus tard d’un revenu en hausse de 20% mais d’une baisse de son profit de 23% s’est soldée par une baisse significative (bien que ponctuelle) du titre, ce qui avait rarement été observé récemment. Dès lors, on comprend les mauvaises performances en bourse des startups américaines cotées depuis moins d’un an, dont seulement 25% sont rentables, d’après Goldman Sachs. Ce chiffre n’avait jamais été aussi faible depuis l’explosion de la « bulle internet » en 2000. Dans le cas particulier des startups technologiques, il est encore plus bas, s’élevant à seulement 8%. On retrouve d’ailleurs ce schéma de fragilité de la structure de profit chez Airbnb, qui prévoit son entrée en bourse pour l’année prochaine…

En somme, cette tendance observable sur le marché des actions pour les startups technologiques semble annoncer le retour en force de la valeur dans la valorisation des entreprises. La valeur, une notion passée au second plan sur les marchés d’actions depuis plusieurs années (avec la décennie de l’« argent facile » ayant suivi la crise financière), semble devoir reprendre ses droits. La question reste entière quant à savoir si cela s’annonce comme un phénomène durable ou ne constitue rien de plus qu’une fausse alerte. Quoi qu’il en soit, une chose est sure, le cas WeWork a marqué les esprits des investisseurs comme une forte incitation à réaliser des valorisations plus prudentes, à privilégier des entreprises capables de financer leur propre croissance.

 

Nathanaël Zobel-Pantalacci, étudiant à Grenoble Ecole de Management et contributeur du blog AlumnEye

 


La financiarisation du football

Dans leur ouvrage L’argent du football, Luc Arrondel (directeur de recherche au CNRS) et Richard Duhautois décrivent l’ère du football « postmoderne ». Ainsi, ils étudient le poids croissant des activités financières, et surtout des acteurs financiers dans le domaine du football, phénomène communément appelé la « financiarisation du football ». Ce tournant peut d’abord sembler paradoxal, tant le monde du football paraît un mauvais calcul pour des investisseurs financiers. De surcroît il s’agit de s’interroger sur l’ampleur du phénomène, tout comme de sa nouveauté.

L’essor du trading de joueurs

Sociologue à l’université de Caen, Ludovic Lestrelin ne mâchait pas ses mots à l’occasion d’une interview : « Gerard Lopez incarne l’actuelle financiarisation du football ». Propriétaire du LOSC depuis 2017, Gerard Lopez s’inscrit en effet dans une nouvelle génération de « traders » du football. La stratégie du trading consiste à miser sur des jeunes joueurs, achetés relativement peu chers, qui seront ensuite revendus au prix fort. Au dernier mercato, le LOSC a vendu l’ivoirien Nicolas Pépé pour 80 millions d’euros alors qu’il l’avait acheté pour seulement 10 millions. De la même manière, l’avant-centre Leao a été revendu pour près de 35 millions d’euros alors qu’il avait été acheté à un prix plus faible.

La stratégie du trading a tendance aujourd’hui à se diffuser au sein des clubs de football, et est accentuée par le rôle des agents. Avant Lille en France, l’AS Monaco avait enregistré des indemnités de transfert records avec les ventes de Bernardo Silva (70 millions d’euros), Thomas Lemar (70 millions d’euros), Anthony Martial (80 millions d’euros) ou encore Kylian Mbappé (180 millions d’euros). Dans le cas monégasque, l’influence du célèbre agent portugais Jorge Mendès est fondamentale. Ces agents placent leurs poulains au gré de leurs besoins, entraînant ainsi de nombreuses rotations des effectifs et renforçant le trading des joueurs, ce qui sert leurs intérêts. Rappelons enfin, à titre de comparaison, que Zinédine Zidane, considéré en 2001 comme le meilleur joueur du monde, fut transféré de la Juventus au Real Madrid pour environ 75 millions d’euros. Bien loin des 180 millions payés par le PSG pour Kylian Mbappé, classé 6e au ballon d’or 2019.

Cette métamorphose du marché des transferts répond certes à une stratégie bien orientée : les clubs tentent de dégager des revenus grâce à l’achat-revente. Toutefois il s’agit également d’une nécessité pour ces clubs. Spécialiste de l’économie du football et auteur de plusieurs ouvrages dans le domaine, le journaliste Pierre Rondeau résume : « sans prendre en compte les revenus des transferts, 18 des 20 clubs de Ligue 1 sont en faillites. Ils en ont besoin pour survivre ». Les sanctions de la Ligue Professionnel de Football (LFP) au niveau national, tout comme l’introduction du fair-play financier ont changé la donne. Comme le suggère Pierre Rondeau, « avant on dépensait et les victoires remboursaient les dépenses. Maintenant on doit gagner, avant de pouvoir dépenser. Le fair-play financier a changé la donne ».

Dans ce contexte, la financiarisation du football apparaît comme une nécessité et une réponse à de profonds changements structurels. Toutefois, ce qu’on appelle financiarisation apparaît comme un phénomène global et ne se limite pas aux clubs de football.

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Les joueurs sont devenus des actifs, mais les clubs aussi

Fondateur de l’école française de l’économie du football et strategist chez CPR Asset Management, Bastien Drut développe : « les actifs échangés ne sont pas uniquement les joueurs mais aussi les clubs, on se retrouve aujourd’hui avec des investisseurs financiers professionnels. Les fonds de Private Equity notamment arrivent sur le marché du football ». Selon le rapport « The European Elite 2019 » publié par KPMG en 2019, la valeur combinée des 32 plus gros clubs de football a augmenté de 9% en 2018, et de près de 35% sur les trois dernières années. En effet, les clubs bénéficient de sources de revenus absolument démesurés – principalement liés aux droits de retransmission ; une réelle concurrence s’engage afin de les obtenir.

Historiquement, les clubs de football étaient dirigés et transmis entre hommes d’affaires locaux, à l’image du Royaume-Uni. Désormais, ils sont un symbole de pouvoir et de puissance pour les nouveaux investisseurs (issus de Russie, du Qatar, ou encore des Emirats Arabes Unis), mais aussi un réel choix d’investissement. Charles Baker, co-directeur à New York d’O’Melveny, conseiller sur de nombreux deals en M&A, l’atteste : « un investissement dans le secteur du football offre un potentiel de retour tout à fait significatif. Compte-tenu des taux de croissance dans le football et des niveaux de revenus, investir dans le football peut être une stratégie de portefeuille très intelligente ». Les nouvelles réglementations renforcent la stabilité des clubs de football et ont notamment sécurisé ce type d’investissement.

 

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A l’origine, les clubs de football sont à rebours de la stratégie des fonds de Private Equity, car ils sont des investissements à très long terme, avec des coûts extrêmement importants (pensons aux montants des transferts par exemple) et des gains très volatils. Pourtant, preuve de cette évolution, plusieurs fonds américains ont tenté l’aventure à l’image des investissements de Jason Levien and Steve Kaplan (Swansea City), John Henry (Liverpool), Harris Blitzer Sports & Entertainment (Crystal Palace), The Tornante Company (Portsmouth), Joe DaGrosa via son fonds GACP (Bordeaux) ou James Pallotta (AS Roma). Le co-fondateur de 23 Capital, Jason Traub résume : « nous voyons davantage d’acteurs financiers dans le football désormais ».

Enfin, le football féminin incarne lui aussi un potentiel extrêmement fort. A cet égard, les succès de l’Olympique Lyonnais mené par l’homme d’affaires Jean-Michel Aulas sont significatifs. Ebru Köksal, Senior Advisor à J. Stern & Co et Chief Executive Order du club turc de Galatasaray est d’ailleurs très enthousiaste à ce sujet : « si j’avais 10 millions d’euros à investir, je les mettrais dans le football féminin. Le potentiel de croissance est incroyable, la concurrence est moindre et il est toujours plus facile de partir d’une page blanche ».

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Un équilibre précaire : peut-on parler d’une bulle spéculative ?

La financiarisation du football est donc constatée, mais elle repose sur un équilibre fragile. Elle se base en effet grandement sur l’inflation des revenus et par ce biais, du prix des transferts. Le journaliste Pierre Rondeau décrit la situation : « tant que le prix des transferts est corrélé, il n’y a pas de bulle. Seulement il est possible que ces revenus chutent, notamment via les droits télé et dans ce cas, le football pourrait exploser ». Au moment où les droits télévisuels atteignent des sommets, il semble en effet difficile d’envisager comment les chaînes vont pouvoir continuer à payer de tels montants alors que les audiences ne suivent pas. Dans le cas où des acteurs se retireraient, une situation de monopole baisserait également ces revenus. Plusieurs théoriciens considèrent que les GAFAM pourraient alors rentrer dans le jeu du football, compensant cette perte de fonds. Toutefois leur pouvoir de négociation serait alors bien supérieur ; il existe donc un risque réel de perte des revenus qui financent les transferts.

Le football n’est pas à l’abri d’une bulle spéculative, qui remettrait profondément en cause toutes les synergies financières qui tendent à s’y installer. D’autre part, de nombreux acteurs s’interrogent : est-ce que la financiarisation ne dénature pas le football ? Certes, elle impose des logiques financières qui nuisent à la stabilité des effectifs ou à « l’amour du maillot », pourtant elle ne semble pas incompatible avec le football, comme le remarque Bastien Drut. « A Lille, tout le monde sait que le club se prête à un véritable trading de joueurs. Pourtant le club va battre cette saison son record d’abonnements, grâce aux bons résultats de la saison précédente. C’est seulement quand les résultats sportifs ne suivent pas que c’est réellement problématique ».

En résumé, l’utilisation de logiques financières peut aller de pair avec l’essence même du football, en apportant prospérité et opportunités de développement. Toutefois il semble nécessaire de renforcer les réglementations autour de cette financiarisation. La participation aux clubs doit s’inscrire dans de réelles logiques d’investissement de long terme, car le risque d’une bulle spéculative est aujourd’hui réel. Le fair-play financier mis en place par l’UEFA en 2012 avait principalement pour but d’empêcher les dérives financières mais à l’heure où les clubs disposent de fonds quasi illimités, son fonctionnement apparaît inapproprié. Il conviendrait davantage d’interroger la valeur réelle des joueurs transférés, mais aussi les inégalités croissantes qui régissent le football.

Avant tout, cette financiarisation du football semble lier de manière croissante l’économie du football à l’économie mondiale. Bastien Drut résume cette situation avec l’exemple du transfert de Cristiano Ronaldo du Real Madrid à la Juventus Turin : « Au moment du transfert de Ronaldo, tout le monde a parlé du montant et du salaire, mais personne n’a souligné que la Juventus avait doublé ses ressources économiques en cinq ans. Alors certes il y a un problème de répartition des recettes, qui sont portées vers les grands clubs, mais on ne peut vraiment pas parler d’une bulle spéculative. Dans l’optique d’une récession mondiale, les revenus des clubs pourraient stagner voire diminuer et là le problème se poserait en d’autres termes ».

Une preuve sans doute que même lorsque vous regarderez tranquillement votre PSG-OM du dimanche, la finance et l’économie auront une place essentielle sur le terrain.

 

Nathan Granier, étudiant à l’ESCP Europe et contributeur du blog AlumnEye

 


Les premiers pas de Christine Lagarde à la tête de la BCE

Le 19 octobre 2019, Christine Lagarde a été nommée à la tête de la Banque Centrale Européenne (BCE). Auparavant, le Conseil européen réuni à Bruxelles avait officialisé le remplacement de l’Italien Mario Draghi en ce 1er novembre « pour un mandat non-renouvelable de huit ans », selon un communiqué. Si la nomination de Christine Lagarde apparaît désormais davantage comme une évidence, les défis qui l’attendent ne sont pas moindres. Son profil de non-économiste divise, et nombreux s’accordent à dire que son prédécesseur lui aurait savonné la planche. Récemment, le conseil des gouverneurs est apparu divisé sur les nouvelles mesures de soutien à l’économie. L’arrivée de Christine Lagarde s’inscrit non seulement comme un changement de gouvernance, mais illustre bien les enjeux actuels et futurs de la BCE.

LA4Lire aussi : Christine Lagarde, de la fusion acquisition au FMI

Une entrée en sobriété appréciée

Pour son tweet de bienvenue, la nouvelle présidente de la BCE a fait sobre : « Je remercie sincèrement les dirigeants européens. J’ai hâte de travailler avec les employés talentueux pour garder les prix stables et protéger les banques ». La sobriété et l’humilité, maîtres mots des débuts réussis de Christine Lagarde à la BCE. Auditionnée début septembre par les eurodéputés, elle a passé les épreuves haut la main : « Je me suis préparée autant que j’ai pu mais l’expérience s’acquiert au fil du temps » a-t-elle concédé. Se qualifiant même de « débutante », elle n’a pas encore pris de réel positionnement stratégique, suivant surtout les pas de Mario Draghi.

L’économiste italien termine un mandat mouvementé à la tête du BCE. En 2011, celui qu’on nommait « Super Mario » a sauvé l’Union économique et monétaire en abaissant le taux refi (taux de refinancement auprès de la BCE). Il reste surtout célèbre pour avoir engagé le 22 janvier 2015, la BCE pour la première fois dans un mouvement de quantitatif easing d’environ 2 800 milliards d’euros. Pour autant, Mario Draghi a échoué à relancer la croissance européenne durablement. En septembre, il a annoncé la reprise des achats de titres de dettes publique. Cette fuite en avant des politiques monétaires expansives a offert un nouveau surnom à l’italien, baptisé par le quotidien allemand Bild « Draghila », le comte qui siphonne les comptes des épargnants.

Si Christine Lagarde a déclaré devoir poursuivre la politique expansionniste pour le moment, le Quantitative Easing est-il pour autant sans fin ?

 

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Les priorités pour Christine Lagarde

« Il est clair que la politique monétaire a besoin de rester très accommodante dans un avenir prévisible » a-t-elle précisé dans des réponses écrites au Parlement européen au cours de sa nomination. Elle a même ajouté que la BCE n’avait pas encore atteint le « plancher » de sa politique en matière de taux d’intérêt. Certes la faible expansion économique de la zone euro plébiscite les mesures de soutien, pour autant elles sont devenues une facilité. Si la BCE applique continuellement des mesures expansionnistes, elle risque de discréditer durablement sa monnaie.

L’inefficacité de la politique monétaire renforce la défiance des agents économiques, restreignant de facto leurs dépenses d’investissement et leur confiance. Le plus inquiétant demeure les conséquences des taux bas sur les marchés financiers et leurs répercussions pour les investisseurs. Pour Christine Lagarde, il paraît « clair que des taux bas ont des implications pour le secteur bancaire et la stabilité financière en général ». Préserver la crédibilité de l’Euro, rassurer l’Allemagne et son secteur bancaire ; la BCE est confrontée à défis majeurs !

Pour ses premiers pas, la nouvelle présidente a pris ses positions, mais elle a également tenté de se démarquer de son prédécesseur. Christine Lagarde a déclaré vouloir mettre davantage l’accent sur l’égalité des sexes, l’action pour le climat et renouveler la communication de la Banque Centrale, jugée trop « technocratique ». D’autre part, elle table pour l’heure sur un « impact limité » du Brexit sur l’accès aux services du secteur financier en zone euro.

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A-t-elle vraiment l’expérience pour réussir ?

L’arrivée de Christine Lagarde à la tête de la Banque Centrale Européenne vient conclure un parcours absolument brillant. Après été plusieurs fois ministre et à la tête du FMI pendant huit ans, il est certain qu’elle dispose d’une véritable stature internationale. Sa connaissance des rouages politiques européens ainsi que ses capacités de management seront ses principaux atouts à la tête de la BCE. Néanmoins, Christine Lagarde n’est ni une économiste, ni une banquière centrale de formation. Ses prédécesseurs (Draghi, Trichet ou Duisenberg) avaient tous occupé le poste de banquier central dans leurs pays respectifs.

Pour Alice Lévine, stratégiste en chef pour la banque américaine BNY Mellon Investment : « elle est davantage une figure politique qu’économiste ». A titre d’exemple, elle avait eu des déclarations peu inspirées au moment de la crise des Subprimes : « La crise de l’immobilier et la crise financière ne semblent pas avoir d’effet sur l’économie réelle américaine. Il n’y a pas de raisons de penser qu’on aura un effet sur l’économie réelle française ». Beaucoup soulignent le risque d’avoir une non-spécialiste à la tête de BCE, puisqu’il convient d’y prendre des décisions rapides et souvent techniques.

En l’espèce, Christine Lagarde n’est pas une spécialiste sans pour autant être une « débutante » comme elle l’a modestement évoqué. Ce profil peut néanmoins pleinement réussir car comme l’a récemment suggéré l’ancien Président de la BCE, Jean-Claude Trichet : « la BCE ne peut pas tout ». L’une des priorités pour la Banque Centrale est de rétablir la confiance des consommateurs, des investisseurs, mais surtout des épargnants et des financiers professionnels. Elle doit également être en mesure d’amener des pays tel que l’Allemagne à faire preuve de plus de solidarité afin de soutenir la croissance, en assouplissant son orthodoxie budgétaire. Au micro de RTL, Christine Lagarde a déjà envoyé un message fort aux pays en excédent budgétaire en soulignant qu’ils « n’ont pas vraiment fait les efforts nécessaires » pour consolider une croissance, pendant que les banques centrales « ont fait leur boulot ».

A l’heure où les économistes et les experts manquent d’innovation et d’instruments, le charisme et l’expérience managériale de Christine Lagarde ne pourraient-ils donc pas apporter un second souffle à la BCE ? En matière de politique monétaire, les nouvelles politiques de forward guidance et le mandat de Mario Draghi montrent toute l’importance des effets d’annonce. En 2012, « Super Mario » avait sauvé l’Euro affirmant à Londres que la Banque Centrale ferait « tout ce qui est nécessaire ». Toute la question demeure de savoir si Christine Lagarde sentira elle aussi les bons coups. Il demeure certain que la nouvelle présidente de la BCE, et plus globalement la Banque Centrale, ne pourra pas redresser la zone Euro seule.

 

Nathan Granier, étudiant à l’ESCP Europe et contributeur du blog AlumnEye

 


Ouverture du marché des capitaux chinois : serpent de mer ou virage historique ?

Depuis son adhésion à l’OMC en 2001, la Chine a su démontrer qu’elle était une puissance commerciale largement intégrée aux échanges de marchandises internationaux. A l’inverse, l’accès à ses marchés financiers demeure relativement limité pour les investisseurs étrangers. Toutefois, une série d’annonces récentes de la part du gouvernement chinois laisse espérer une ouverture significative de ces marchés courant 2020. Quelles en seraient les modalités ? Quel potentiel pour les investisseurs ? Quels enjeux pour la Chine, dans le contexte d’une guerre commerciale avec les Etats-Unis ?

 

Une demande de réciprocité de la part des acteurs financiers étrangers

Tout d’abord, pour ce qui touche aux marchés financiers chinois, il convient de différencier le marché « offshore », de petite taille et ouvert aux capitaux étrangers notamment via la place financière de Hong Kong, et le marché « onshore », le marché domestique, de bien plus grande taille et encore largement fermé aux investisseurs étrangers. C’est donc de ce dernier qu’il est avant tout question quand il s’agit d’évoquer une ouverture du marché chinois.

Jusqu’à récemment, les barrières légales à l’établissement de participations étrangères en Chine constituaient un facteur de dissuasion pour les groupes financiers étrangers, notamment les banques. Ainsi, la décennie 2010 a été marquée par le retrait plus ou moins complet de Chine de la quasi-totalité des grandes banques, à l’image de Citigroup, Bank of America, UBS ou encore Goldman Sachs. Seule HSBC a maintenu une assise significative dans l’empire du Milieu, avec une participation de 19% dans BoCom (Bank of Communications), la 5e banque chinoise. En conséquence, la part de marché des banques étrangères en Chine s’élevait à seulement 1,5% en 2016, laissant aux établissements chinois le quasi-monopole du marché onshore.

Dans le même temps, ces derniers entreprennent des plans massifs de prises de participations dans des établissements étrangers, à l’instar de ICBC (Industrial and Commercial Bank of China), la première banque chinoise ainsi que du monde en termes d’actifs. Le Luxembourg, par exemple, constitue une terre de prédilection pour les sociétés financières chinoises souhaitant s’implanter en Europe, avec près de 500 employés répartis entre 7 établissements, faisant du grand-duché la première destination européenne. La prise de contrôle de la Banque d’investissement à Luxembourg (BIL) par le chinois Legend Holding Corporation en septembre 2017 pour un montant de près d’1,5 milliard d’euros en est l’illustration.

Aussi, l’ouverture du marché chinois des capitaux est souhaitée de longue date par les acteurs financiers occidentaux au nom du principe de réciprocité. Or, les structures financières héritées du modèle communiste d’économie administrée en République populaire de Chine ont longtemps impliqué une fermeture quasi totale du marché chinois onshore qui interdisait cette réciprocité. Ce marché a bien fini par se diriger – graduellement et timidement – vers davantage d’ouverture depuis le tournant du XXIe siècle, mais son accès reste très limité en raison des difficultés à rapatrier les actifs investis, de l’accès restreint au yuan ou encore d’une réglementation fiscale dissuasive.

C’est pourquoi l’annonce du vice-ministre des Finances Zhu Guangyao début novembre 2017, lors du dernier jour de la visite d’Etat de Donald Trump en Chine, s’assimile à une petite révolution dans le secteur financier : Pékin s’engage à assouplir prochainement les réglementations en vigueur afin de permette à des sociétés étrangères de prendre le contrôle de sociétés financières chinoises (banques, sociétés d’assurance et de gestion d’actifs). Ces réglementations empêchaient jusqu’à lors les investisseurs étrangers de détenir plus de 20% d’une banque chinoise, 49% dans le cas des fonds d’investissement. Ils étaient donc contraints de s’associer à un partenaire local, dans le cadre d’une coentreprise (joint-venture). Les annonces de 2017 ouvrent la porte à des participations majoritaires possibles jusqu’à 51%, avec l’objectif de supprimer ce plafond à horizon 2021.

En juillet 2019, alors que la guerre commerciale entamée avec les Etats-Unis début 2018 fait rage, les autorités chinoises précisent le calendrier de cet assouplissement réglementaire, désormais prévu pour l’année 2020 – soit un an avant la date prévue initialement. Cette annonce intervient moins d’une semaine après la publication par le Bureau national des statistiques (BNS) des chiffres de la croissance pour le 2e trimestre 2019 (6,2%), qui signent sa plus faible performance depuis 1992 – première année de publication des chiffres de la croissance trimestrielle en Chine. Les annonces de Pékin soulignent un besoin d’oxygène pour l’économie chinoise, sévèrement affectée par l’augmentation des droits de douane sur une partie significative de ses exportations vers les Etats-Unis.

 

Le marché obligataire : premier aperçu d’une ouverture aux capitaux étrangers

Depuis quelques années, le marché obligataire chinois constitue un exemple précoce et édifiant de ce processus d’ouverture du marché aux investisseurs étrangers.

Le marché obligataire interbancaire chinois (CIBM, sur lequel s’échangent des titres de dette à court terme) est le 3e mondial, derrière les Etats-Unis et le Japon. Les investissements étrangers de ce marché obligataire chinois – qui pèse au total environ $13 000 milliards – ont été multipliés par 3 depuis 2016, pour atteindre aujourd’hui plus de $300 milliards, et devraient s’élever à $450 milliards d’ici 2021, d’après Standard & Poor’s.

On peut y voir l’effet de deux principaux dispositifs introduits en 2011 puis 2017 par la PBC (People’s Bank of China, la banque centrale chinoise) visant à ouvrir les marchés obligataires – notamment le marché obligataire interbancaire – qui faisaient auparavant l’objet d’importantes barrières à l’entrée. Autre facteur accélérant : l’inclusion de la dette d’Etat chinoise dans plusieurs indices d’ampleur mondiale, à commencer par l’incontournable Bloomberg Barclays Global Aggregate Index dès avril 2019, quand d’autres, tels que le FTSE Russell’s World Governement Index, le JPMorgan Government Bond Index-Emerging Markets (GBI-EM) ou encore le Citi World Government Bond Index pourraient l’imiter prochainement.

L’appétence des investisseurs étrangers pour l’obligataire chinois trouve sa source dans les taux particulièrement attractifs de 3,3% pour les obligations à 10 ans de l’Etat, considérées d’autant plus rentables dans le contexte actuel de taux faibles voire négatifs dans la plupart des pays occidentaux. A titre de comparaison, d’après Bloomberg, le taux d’intérêt sur l’emprunt d’Etat à 10 ans s’élève à 1,7% aux Etats-Unis (Treasury Bonds), 0,7% au Royaume-Uni, -0,19% au Japon et -0,39% en Allemagne. On comprend alors l’intérêt que suscite la dette d’Etat chinoise pour les investisseurs occidentaux désespérément en quête de rendement.

Cependant, les progrès de l’ouverture du marché obligataire ne doivent pas faire oublier qu’il s’agit en l’occurrence de titres de créance et non de propriété (actions), sujet sur lequel les autorités chinoises se montrent plus frileuses.

LA4Lire aussi : Qu’est ce que le Debt Capital Market (DCM) ?

 

Un grand potentiel pour le marché boursier

La Chine abrite le 2e marché actions de la planète, mais celui-ci, onshore, reste encore largement fermé aux investisseurs étrangers.

Depuis l’ouverture des Bourses de Shanghai et de Shenzen en 1990, le marché chinois des actions s’est timidement ouvert aux investisseurs étrangers. Cette tendance s’est accélérée avec le lancement du programme « Stock Connect » en 2014, qui relie ces deux places financières à celle de Hong Kong afin de faciliter les échanges de titres entre ces trois marchés. Les actions chinoises incluses dans les indices d’actions mondiaux de référence MSCI n’étaient jusqu’à récemment que des actions de type H, c’est-à-dire cotées à Hong Kong ou à New York respectivement en monnaie locale – à l’image des géants de l’internet Alibaba et Tencent, cotés au Nasdaq, donc sur des marchés offshore.

Le mois de juin 2018 constitue à cet égard un tournant, dans la mesure où il voit apparaître pour la première dans les indices MSCI plus de 220 actions chinoises de type A cotées sur le marché onshore, libellées en yuans – l’unité de compte de la monnaie chinoise (le remninbi). Même si ce premier pas est significatif, il ne concerne pour l’instant que 5% des actions du marché onshore.

Dans la perspective d’une ouverture durable du marché des actions chinoises, les investisseurs étrangers peuvent y trouver trois principaux avantages. D’abord, il est extrêmement diversifié – avec une quinzaine de secteurs clés – contrairement aux marchés boursiers de la plupart des pays émergents, ce qui permet une bonne répartition du risque. Ensuite, étant encore majoritairement dominé par les investisseurs nationaux, il est largement décorrélé des autres marchés boursiers mondiaux, c’est-à-dire qu’il est moins fortement affecté par les fluctuations internationales. Enfin, sa valorisation est relativement faible, avec un PER (price-earning ratio, « cours sur bénéfices » en français) moyen de 13,6 pour le CSI 300 – le principal indice boursier de Chine continentale, coté à Shanghai et Shenzen – contre 22,8 pour le S&P 500 américain.

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Un marché convoité par les géants de l’asset management

Avec ses 1,4 milliards d’habitants et une classe moyenne en plein essor dont le patrimoine total devrait croître de $3 000 milliards d’ici 2023 selon le Boston Consulting Group, les gestionnaires d’actifs voient eux aussi en la Chine un marché onshore stratégique.

D’après une information publiée il y a un mois par le très informé Wall Street Journal, l’américain BlackRock serait déjà en négociation avec le géant de l’internet Tencent pour asseoir son assise en Chine dans le cadre d’une ouverture du marché des capitaux. En effet, le premier gestionnaire d’actifs au monde, avec 6 800 milliards de dollars d’actifs sous gestion, cherche depuis longtemps à s’implanter durablement en Chine. La société gère déjà quelques fonds locaux pour le compte de clients chinois fortunés et d’investisseurs institutionnels et possède plusieurs fonds étrangers qui détiennent des actions et obligations chinoises. Pour autant, au même titre que la plupart des asset manager étrangers, elle n’est toujours pas autorisée à proposer ses produits phares tels que les ETF en Chine. Les ETF (Exchange-Traded Funds, « Fonds négociés en bourses » en français), qui constituent près d’un tiers des actifs de BlackRock, sont des fonds indiciels, c’est-à-dire qu’ils permettent d’investir sur l’ensemble des actions composant un indice boursier. Cet instrument financier se veut accessible à tous les investisseurs – car pratique à utiliser – et est censé leur apporter davantage de sécurité que les actions par la diversification du risque qu’il implique. BlackRock espère tirer parti de l’ouverture du marché chinois des capitaux annoncé pour l’année prochaine en y déployant ses ETF auprès des investisseurs. Dans le cadre d’un éventuel partenariat avec Tencent, le géant technologique chinois fournirait la plateforme de diffusion des instruments et portefeuilles élaborés par l’asset manager américain.

BlackRock n’est pas le seul à convoiter le marché chinois. Il y a quelques mois, son concurrent Vanguard a annoncé la création d’une joint-venture avec Ant Financial Services Group, une filiale du géant Alibaba, avec le même objectif : distribuer les produits proposés par Vanguard aux résidents chinois. Le lancement de cette initiative est toujours suspendu à l’approbation du régulateur chinois.

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Les enjeux d’une ouverture pour la Chine

Au tournant des années 2010, la Chine a amorcé une mutation de son modèle de développement. En effet, après près de trois décennies – en particulier la décennie 2000 – axées sur l’industrie exportatrice et les investissements directs à l’étranger, l’empire du Milieu met désormais davantage l’accent sur le développement des services et l’émergence d’une classe moyenne, souhaitant ainsi privilégier un mode de croissance qualitatif à un modèle quantitatif. Ce dernier a produit différents problèmes structurels – impact environnemental, surcapacités de production, endettement important, déséquilibres sur le marché de l’immobilier, etc. – qu’il convient désormais de régler, tout en poursuivant les politiques de R&D visant à asseoir le leadership technologique du pays tout en renforçant sa puissance géopolitique en Asie, Afrique et Europe au travers de l’initiative « One belt, one road » (OBOR).

Ce nouveau paradigme de croissance constitue à l’évidence un potentiel de rendement important pour les investisseurs étrangers, et la Chine compte en tirer parti pour servir plusieurs objectifs : monétaire, financier et économique.

En premier lieu, l’ouverture des marchés financiers constitue un moyen d’imposer le renminbi comme monnaie internationale. Intégré dans le panier des réserves de monnaie du FMI à l’automne 2016, il ne représente que 2% des réserves de change mondiales à l’été 2019, contre 4,5% pour la livre sterling, 5,5% pour le yen, 20% pour l’euro et 62% pour le dollar américain. Pourtant, la confiance des investisseurs dans la monnaie chinoise est largement tributaire de sa capacité à se maintenir à un niveau satisfaisant. Aussi, le dépassement du seuil symbolique – jamais percé depuis 2008 – de 7 yuans pour un dollar début août 2019, a constitué pour les investisseurs un signal d’alerte qui souligne les incertitudes entourant encore les marchés financiers chinois.

Ensuite, la volonté de la Chine d’ouvrir son marché onshore s’explique par un besoin de liquidité, qui lui fait de plus en plus défaut. En particulier, dans le cas du marché interbancaire, la liquidité est entravée par les pratiques actuelles de détention des titres de créances par les banques. En effet, les banques commerciales chinoises ont pour habitude de conserver ces titres jusqu’à leur échéance, d’où de faibles volumes de trading, sources d’une faible liquidité qui peut s’avérer risqué en cas de credit crunch – un resserrement du crédit de la part des banques. Ce besoin de liquidité se conjugue au problème de l’endettement massif des entreprises d’Etat et des autorités locales.

Enfin, l’ouverture aux capitaux étrangers est aussi pour la Chine un moyen de diversifier les sources de financement de son économie. En effet, les investisseurs sur les bourses chinoises sont encore à 85% des particuliers. Il existe par ailleurs une demande de la part des épargnants chinois en faveur de nouveaux investissements, exposés aux marchés financiers mondiaux.

En somme, l’ouverture financière chinoise correspond moins à une faveur faite aux investisseurs étrangers qu’à un besoin structurel interne, même si les conséquences néfastes de la guerre commerciale sur l’économie chinoise semblent devoir accélérer les choses. Cette ouverture est inéluctable et la lenteur du processus ne tient qu’à la rigidité et à la complexité du cadre réglementaire en vigueur, censé rester conforme aux objectifs politiques définis par le Parti communiste, qui fêtait il y a un mois le 70e anniversaire de son arrivée au pouvoir. Quoi qu’il en soit, si la décennie 2000 a été celle de l’expansion de la puissance économique et commerciale chinoise, la décennie 2020 sera indubitablement marquée par l’explosion de sa puissance financière, dans le sillage de l’ouverture de ses marchés onshore.

 

Nathanaël Zobel-Pantalacci, étudiant à Grenoble Ecole de Management et contributeur du blog AlumnEye

 


La Suisse, une place financière toujours d’actualité ?

En dépit de la levée du secret bancaire dans la confédération helvétique en 2018, le pays est toujours aujourd’hui l’une des principales places financières mondiales, avec une spécialisation marquée dans la gestion de fortune. Décryptage d’un hub financier historique prompt à évoluer avec son temps, à l’heure où les cryptomonnaies et la finance durable émergent aux yeux des acteurs du secteur comme des thématiques incontournables. Dans ce contexte, quelles perspectives de carrière s’offrent aux jeunes diplômés ?

 

Tour d’horizon de l’industrie financière suisse

La puissance de cette place financière se décline principalement à travers deux cités, Genève (en Suisse romande) et Zurich (en Suisse alémanique), ainsi que d’autres comme Bâle ou Lugano, bien que dans une moindre mesure.

Les deux premières ont chacune un profil très international et sont davantage complémentaires que concurrentes. D’après le directeur de la Fondation Genève Place Financière (FGPF), Edouard Cuendet, il y a « une seule place financière suisse, avec deux centres ». Quand Genève est tournée avant tout vers la gestion de fortune, l’accueil de nombreuses banques étrangères et le trading de matières premières, Zurich s’impose comme le leader sur la gestion d’actifs, la banque d’investissement et le secteur de l’assurance.

Les marchés cibles varient également d’un centre à l’autre : alors que Genève vise en premier lieu le monde francophone et le Moyen-Orient, Zurich concentre ses activités sur les pays Anglo-Saxons et l’Asie.

La place financière zurichoise est plus puissante que son homologue genevoise. En 2019, le Global Financial Centers Index (GFCI) classe Zurich au 8e rang mondial des places financières tandis que Genève occupe le 28e rang. Au niveau européen, Zurich se classe en seconde position derrière Londres, et Genève prend la 5e place, après Francfort et Paris, mais devant Luxembourg. Comment expliquer ce statut privilégié de la Suisse (0,1% de la population du globe) au sein des principales places financières mondiales ?

 

De la naissance du taux intérêt à celle du secret bancaire

En mars 2009, l’exécutif fédéral annonce la fin prochaine du secret bancaire en Suisse, une pratique bancaire vieille de plus d’un siècle, consacrée juridiquement dans l’article 47 de la Loi fédérale sur les banques et les caisses d’épargne de 1934, mais de facto appliquée depuis la fin du XIXème siècle. L’abolition de ce particularisme helvétique prend effet début 2018 et se manifeste dès lors par des échanges automatiques de renseignements sur les comptes de ses clients étrangers avec près de 40 pays, dont ceux de l’Union Européenne.

Pourtant, le GFCI montre que la place financière suisse demeure influente au niveau international. En effet, outre le secret bancaire, l’attrait de la Suisse pour les détenteurs de capitaux a très tôt reposé sur les niveaux peu égalés de stabilité et d’expertise qu’elle représentait pour eux. Par ailleurs, ce pays au système politique libéral et décentralisé présente un cadre juridique favorable à l’entrée de capitaux.

Pour comprendre cette réalité, faisons un petit détour par l’histoire. Genève émerge en tant que place financière notable à la fin du XIVème siècle, stimulée par la décision de son prince-évêque d’autoriser le prêt à taux d’intérêt, pratique largement récusée dans les autres foyers de la chrétienté européenne. Cette tradition du taux d’intérêt est renforcée avec l’apparition du calvinisme au XIVème siècle. A en croire le sociologue et économiste allemand Max Weber, « l’éthique protestante », individualiste et favorable à l’esprit d’épargne, aurait été un facteur déterminant dans le développement du capitalisme en Suisse et dans les autres pays marqués par la culture protestante.

Toujours est-il que les volumes de capitaux significatifs laissés en dépôt par les épargnants locaux et étrangers renforcent la réputation des cités helvètes en matière de gestion de fonds, d’où l’apparition d’activités de gestion de fortune dès le XVIème siècle dans toute la Suisse (également à Bâle et Zurich), puis la naissance de la banque privée telle qu’on la connaît aujourd’hui au début du XVIIIème siècle. A la fin du XIXème siècle, le pays possède une industrie financière solide avec un réseau développé d’établissements de crédit. Mais à en croire l’économiste Gabriel Zucman, c’est au lendemain de la Première Guerre mondiale que la place financière suisse décolle pour de bon.

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L’âge d’or de la place financière suisse

En effet, alors que les grandes fortunes européennes avaient bénéficié d’un XIXème siècle libéral sur le plan fiscal, le début des années 1920 marque un tournant radical avec la mise en place de taux d’impôts significativement élevés visant à financer les énormes déficits publics laissés par la guerre dans les pays européens. A titre d’exemple, le taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu en France passe à 50% en 1920, puis 72% en 1924. Ce phénomène constitue un facteur majeur de l’explosion du secteur de la gestion de fortune en Suisse, dont le système financier est déjà solide, et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, la neutralité perpétuelle du pays affirmée lors du Congrès de Vienne en 1815 lui a évité les dommages infligés par la Grande Guerre à ses voisins européens, d’où une grande confiance dans les établissements bancaires suisses. Par ailleurs, les banques y sont très profitables dans la mesure où, s’étant cartellisées sous le nom d’Association suisse des banquiers en 1912, elles sont en position d’imposer des taux d’intérêt élevés au gouvernement helvétique. Enfin, la création de la Banque nationale suisse (BNS) en 1907 offre au système financier un prêteur en dernier ressort pour les banques, gage de stabilité. La pratique du secret bancaire – d’abord de façon tacite, puis comme contrainte réglementaire à partir de 1934 – explique l’attrait des grandes fortunes pour la Suisse, qui ne communique pas les noms de ses clients étrangers aux autorités fiscales de leur pays d’origine. Ainsi, entre 1920 et 1938, le montant des avoirs étrangers sous gestion dans les banques suisses passe de 10 à 125 milliards de francs suisses.

Après une fin des années 1940 marquée par une première tentative internationale – infructueuse – de faire pression sur le secret bancaire suisse, la banque privée suisse connaît son apogée entre les années 1950 et 1970. Si les années 1980 voient l’émergence – ou réémergence dans le cas de Londres – de nouvelles places financières spécialisées dans la banque privée telles que Luxembourg, Hong Kong ou Singapour, Gabriel Zucman affirme qu’il convient de nuancer la concurrence dont serait victime la Suisse du fait de cette émergence. En effet, les chiffres montrent que les montants d’actifs étrangers sous gestion par les gérants de fortune suisses n’ont cessé d’augmenter depuis la fin du XXème siècle, jusqu’à atteindre plus de 1 800 milliards d’euros aujourd’hui. Par ailleurs, les établissements installés au Luxembourg ou à Singapour ne sont souvent que les filiales d’établissements de gestion de fortune suisses.

En 1996, deux commissions d’enquête internationales partent à l’assaut du secret bancaire helvétique. La première, présidée par l’ancien banquier central américain Paul Volker, a pour objet d’identifier les comptes dits « en déshérence » appartenant aux victimes de la Shoah et de leurs héritiers. En se penchant sur les archives de plus de 250 établissements suisses ayant eu des activités de banque privée pendant la Seconde Guerre mondiale, la Commission Volker met au jour une quantité inédite d’informations sur les montants gérés par les banques suisses. La seconde commission, présidée par l’historien français Jean-François Bergier, cherche à déterminer le rôle joué par la Suisse pendant la guerre. Dans ce cadre, Bergier est en mesure d’établir l’ampleur des avoirs gérés par les sept plus importantes banques suisses au cours du XXème siècle qui, par des jeux de fusions et d’acquisitions, se trouvent aujourd’hui être UBS et Crédit Suisse, les deux plus gros acteurs nationaux du secteur. Le travail de ces commissions constitue donc le premier coup dur porté au secret bancaire helvétique.

 

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Les vents contraires de la décennie 2010

Dans le sillage de la crise financière mondiale de 2008, le secteur financier suisse essuie des atteintes à sa compétitivité au cours de la première partie de la décennie 2010 : la levée effective du secret bancaire, la mise en application des accords Bâle III et la suppression du taux plancher du franc suisse par rapport à l’euro en 2015.

Comme évoqué précédemment, la levée totale du secret bancaire en Suisse est actée en 2009 et prend effet moins de dix ans plus tard en 2018. Elle se concrétise notamment dans un contexte de litiges juridiques de plus en plus fréquents et coûteux pour les banques suisses avec plusieurs pays, à commencer par les Etats-Unis, qui n’hésitent pas à employer les grands moyens pour obtenir l’identité des américains détenteurs d’un compte en Suisse. Ainsi, la justice américaine a menacé UBS et Crédit Suisse de leur retirer leur licence bancaire aux Etats-Unis, ce qui reviendrait à mettre en péril la survie de ces établissements dont les activités de banque d’investissement sont d’une importance significative outre-Atlantique. Cette pression des autorités américaines s’accompagne d’amendes impressionnantes à l’égard de ces géants suisses, 780 millions de dollars pour UBS en 2009 et 2,6 milliards pour Crédit Suisse en 2014. Dès 2018, ces groupes bancaires n’ont plus le choix, la loi s’applique strictement : le partage d’informations est désormais obligatoire.

Ensuite, le mouvement de réglementation financière décidé par le G20 à la suite du raz-de-marée de 2008 a notamment accouché des accords Bâle III. Le Comité de Bâle a été fondé en 1974 sous l’égide de la Banque des règlements internationaux (BRI), qui siège à Bâle, afin de coordonner la supervision bancaire au niveau mondial. Les accords Bâle III, publiés en décembre 2010, se veulent plus contraignants que les accords Bâle I (1988) et Bâle II (2004), qui avaient introduit deux types de ratios de solvabilité pour les établissements bancaires, respectivement les ratios Cooke et McDonough, visant à garantir la solidité financière des banques. Cette nouvelle norme prudentielle internationale est censée s’appliquer graduellement jusqu’en 2022. La longueur de la période entre la publication de cette nouvelle norme et sa mise en application provient des réticences de plusieurs pays à l’appliquer pleinement, notamment en Europe et aux Etats-Unis, dans la mesure où cela revient à entamer la compétitivité de leurs établissements bancaires, et la Suisse, dont le secteur financier représente près de 12% de son PIB, ne fait pas exception.

Enfin, le 15 janvier 2015, la BNS décide de mettre fin au taux plancher de 1,20 franc suisse pour un euro introduit en 2011 (il s’agissait alors pour la banque centrale helvète de pallier la surévaluation du franc suisse), considérant que cette mesure n’est plus nécessaire. Cette décision a pour conséquence l’envolée du franc suisse par rapport à l’euro, d’où des pertes de changes accusées par les banques suisses sur les valeurs en dépôt en devises étrangères, ce qui concerne au premier chef le secteur de la banque privée.

Pourtant, un rapport du cabinet Bakbasel commandé par l’Association suisse des banquiers, s’il reconnaît les effets négatifs à court terme de ces évolutions réglementaires sur le secteur financier suisse, attribue également son essoufflement aux conséquences globales de la crise de 2008. Il décrit même cette évolution réglementaire comme une aubaine sensée permettre à la place financière helvétique de se réinventer à moyen terme. Au-delà des mots, il avance le chiffre de 2% de croissance à long terme du secteur, c’est-à-dire davantage que l’ensemble de l’économie suisse.

En fait, c’est un tableau en demi-teinte qui se dessine pour le secteur bancaire suisse : si elles ont repris des couleurs à l’occasion du mouvement de reprise économique mondiale initié en 2017, avec des performances financières très satisfaisantes (en particulier dans le domaine de la gestion de fortune), toutes les banques suisses ne bénéficient pas de façon égale de ce redémarrage. En effet, les évolutions récentes se font au détriment des petites banques privées indépendantes (moins de 5 milliards de francs suisses sous gestion) et des géants bancaires suisses. Les premières sont victimes d’un accroissement des coûts dans un contexte d’inflation réglementaire et sont donc de plus en plus nombreuses à être absorbées par des banques privées de plus grande taille, telles que l’Union Bancaire Privée. Selon Christian Hintermann, expert du secteur bancaire chez KPMG, il risque de ne rester qu’une soixantaine de banques privées en Suisse d’ici à 2025. Leur nombre est déjà passé de 163 en 2010 à 101 en 2019. Les secondes, quant à elles, sont souvent engagées dans de vastes plans de restructuration, à l’image de UBS et Crédit Suisse, dont les effectifs, s’ils restent très importants, sont à la baisse ces dernières années.

En fait, plutôt que d’être victime d’une amputation brutale de ses activités suite à la fin du secret bancaire, le secteur financier suisse connaît plutôt une transition en douceur vers de nouveaux secteurs, notamment les fintechs et la finance dite « durable ».

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Un paysage qui se transforme avec son époque

En effet, depuis quelques années, la Suisse cherche à s’imposer comme un leader dans le secteur des cryptomonnaies, et ce avec l’appui enthousiaste des autorités fédérales. Ainsi, le ministre de l’économie Johann Schneider-Ammann annonçait en janvier 2018 vouloir que la Suisse devienne la « crypto-nation ». Ce projet se concrétise déjà à travers l’existence d’une « Crypto Valley » suisse dans le canton de Zoug, qui s’affiche comme un hub dynamique dans l’émission et la gestion des cryptomonnaies, en particulier le bitcoin et l’ethereum (qui a d’ailleurs été créé à Zoug en 2014), avec l’implantation de nombreuses start-ups du secteur de la blockchain.

De même, Facebook a annoncé en juin 2019 que le consortium chargé dès 2020 de gérer sa nouvelle cryptomonnaie, le libra, serait basé à Genève, non en Californie. On peut voir dans cette décision la volonté de profiter d’un écosystème juridique favorable (même après la levée du secret bancaire), fiscalement avantageux et bénéficiant d’importantes ressources en capital humain. Bien sûr, on peut aussi y déceler la volonté d’afficher une neutralité de circonstance, à l’heure où la méfiance à l’égard des grands groupes du numérique est à son comble. Quoi qu’il en soit, cette décision confirme le statut « blockchain-friendly » revendiqué par la confédération helvétique.

Preuve en est, fin août 2019, le gendarme financier suisse, la FINMA, a accordé des licences bancaires à deux acteurs suisses des cryptomonnaies, SEBA et Sygnum. Cette démarche d’ouverture aux technologies de la blockchain constitue un précédent en Europe, où l’ambiance générale reste à la méfiance envers ces modes de règlement non-conventionnels. Chacune portée par des anciens de chez UBS, ces nouvelles crypto-banques prévoient de faire circuler des bitcoins et des ethers, convertibles en euros, dollars et francs suisses. Pour autant, l’anonymat inhérent à ce type de technologie présente à l’évidence des risques d’opacité des transactions, c’est pourquoi la FINMA avance avec prudence, en contraignant ces établissements à limiter les échanges de tokens (jetons numériques) entre leurs propres clients, afin d’être certains de pouvoir identifier l’origine et la destination de ces transferts.

En matière de finance « durable », des initiatives existent, bien que timides pour l’heure. Un premier pas, symbolique, a été franchi en avril 2018 avec l’installation à Genève du siège du nouveau réseau des places financières durables, le FC4S (Financial Centres for Sustainability), créé sous l’égide du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP). Cette démarche se veut complémentaire de l’étroit maillage de start-ups spécialisées dans les fintechs et le microcrédit à Genève et dans toute la Suisse. Les prochains chantiers de cette nouvelle institution sont relatifs à la finance verte, en particulier les obligations vertes, qui présentent un fort potentiel de développement dans un écosystème de gestion privée qui a jusqu’ici été peu ouvert à cette perspective.

Ainsi, de nouveaux relais de croissance semblent apparaître face aux risques d’obsolescence des modèles de banque traditionnels. A l’évidence, la digitalisation, les cryptomonnaies ou encore la finance verte font partie des défis que doivent relever les banques suisses pour surmonter la perte de compétitivité liée au nouveau cadre réglementaire. Somme toute, une transition semble nécessaire pour que la place financière suisse conserve sa puissance historique.

 

Opportunités de carrière : Zurich ou Genève ?

Quoi qu’il en soit, malgré les incertitudes entourant l’avenir des grandes banques suisses, l’heure est plutôt à l’amélioration du marché de l’emploi sur ce secteur. Cette embellie concerne davantage les banques privées indépendantes (dont le solde d’emploi est positif) que les grandes banques suisses et les banques étrangères (qui perdent des emplois en net). Ainsi, si UBS reste en tête des effectifs bancaires genevois avec près de 2000 employés dans la ville de Calvin, elle est talonnée par plusieurs banques privées dont le recrutement est plus soutenu ces dernières années, à l’image de Pictet & Cie (plus de 1 900 employés à Genève, avec 500 milliards de CHF d’actifs sous gestion), Lombard Odier (plus de 1 400 employés, avec 260 milliards d’actifs sous gestion) ou encore l’Union Bancaire Privée (plus de 800 employés, avec près de 140 milliards d’actifs sous gestion). Les autres grandes banques, suisses et étrangères, représentent des effectifs certes importants (plus de 1 500 employés pour HSBC, 1 400 pour BNP Paribas Suisse ou encore 1 300 pour Crédit Suisse), mais la dynamique de recrutement n’est pas à leur avantage, sachant que la Suisse détient près de 28% du marché mondial de la banque privée.

La dynamique actuelle est portée par un mouvement qui capitalise sur la reprise économique mondiale de 2017. En revanche, la place suisse peut difficilement espérer tirer profit du désamour des grandes banques pour la City à l’occasion du Brexit, dans la mesure où la Suisse n’est pas membre de l’UE, quand d’autres villes centres financiers tels que Paris, Francfort ou Luxembourg espèrent toutes se tailler la part du lion dans cette nouvelle opportunité représentée par l’affaiblissement de la place londonienne.

Reste à savoir quel parti prendre entre Genève et Zurich. Comme évoqué précédemment, ces deux centres financiers ont des spécificités fortes qui méritent d’être soulignées. Aussi, la comparaison se fait à l’aune de plusieurs critères.

En matière de dynamisme du marché de l’emploi, les premiers mois de 2019 donnent l’avantage à Genève avec une hausse de plus de 12% de l’emploi en finance entre janvier et février, contre près de 7% pour Zurich, selon le Swiss Job Index publié par le cabinet de recrutement Michael Page. Les secteurs de la gestion des crédits et des risques apparaissent comme les moteurs de cette forte croissance en début d’année. En revanche, en termes absolus, la cité suisse alémanique bat Genève à plate couture : le secteur financier à Zurich emploie plus de 90 000 personnes, notamment réparties à travers 120 banques, contre près de 36 000 emplois à Genève, qui compte 104 banques.

Pour ce qui touche au nombre de secteurs couverts, Zurich domine son homologue de suisse romande, abritant un vaste éventail d’activités allant de la banque d’investissement à l’asset management, à travers deux grands établissements suisses, UBS et Crédit Suisse. Le domaine de l’assurance est également très développé, avec des groupes tels que le Zurich Insurance Group. Ainsi, Genève se concentre sur un plus petit nombre de secteurs, à commencer par la banque privée, avec également le regroupement d’activités comme le trading de matières premières, activité qui connaît une croissance impressionnante à Genève depuis le début des années 2000. Le secteur compte près de 550 sociétés en Suisse, la plupart concentrées dans les régions de Genève, Zoug et Lugano, avec des acteurs de poids (en particulier dans le domaine des produits pétroliers), tels que Glencore, Trasfigura, Vitol, Gunvor ou encore Mercuria. D’ailleurs, la différence entre Genève et Zurich en matière de secteurs couverts n’est pas si figée, sachant que le géant Goldman Sachs a annoncé son retour à Genève en juin 2019, pour des activités de banque d’investissement, gestion de fortune et asset management, alors qu’elle est implantée à Zurich depuis la fin des années 1970, où elle emploie une centaine d’employés.

Enfin, la question du salaire n’apparaît pas particulièrement discriminante entre Genève et Zurich. A l’évidence, ils sont bien plus élevés que ceux pratiqués en France ou même en Europe. La contrepartie à ces salaires suisses attractifs est un coût de la vie particulièrement élevé dans la confédération (logement, frais médicaux, etc. sans compter le taux d’imposition significatif qui y est pratiqué), l’un des plus élevés en Europe, en particulier dans ces centres financiers. A titre d’exemple, le coût de la vie à Zurich est similaire au coût de la vie à Paris. Pourtant, le salaire moyen (toutes activités confondues) à Zurich est près de 60% supérieur à celui de Paris. Toutes choses égales par ailleurs, même si les rémunérations y ont quelque peu perdu de leur attrait au cours des dernières années, travailler en Suisse dans le secteur de la finance reste encore souvent bien plus avantageux qu’ailleurs.

 

Nathanaël Zobel-Pantalacci, étudiant à Grenoble Ecole de Management et contributeur du blog AlumnEye