La City : histoire de la plus mythique des places financières au monde

« The City has extracted privileges and freedoms from rules and laws to which the rest of Britain must submit » – Nicholas Shaxson

 

La critique faite par le journaliste Shaxson sous-entend que la cité londonienne communément appelée couramment « la City » ou « Square Mile », jouit encore de privilèges dont ne peut se targuer le reste de la Grande-Bretagne. D’où peut donc venir cette scission entre le cœur londonien et le reste du pays ? Est-ce dû à son histoire, à ses caractéristiques ? Ces privilèges accordés implicitement à la City devront-ils disparaître au fur et à mesure que la menace du Brexit s’épanche sur l’île britannique et son économie ?

 

Le quartier le plus ancestral de la Grande-Bretagne

Avant que la Cité de Londres ne devienne la plus grande place financière du monde, elle fut « Londinium », l’un des bastions des Romains à l’antiquité et une place centrale du commerce maritime romain puisqu’elle borde la Tamise : déjà lors, ce lieu était réputé pour les échanges de marchandises puisque l’un de ses quartiers fut appelé « Lundenwic » signifiant « London Market » en latin. À mesure que l’Empire romain entre dans son ère de déclin, la City est abandonnée jusqu’à ce que les royaumes unifiés britanniques la reconstruisent pour en faire une cité royale et religieuse et ceci, sous l’égide du premier roi d’Angleterre, Alfred le Grand. Cette place déjà mythique à l’époque, prévalait sur la ville de Londres, du fait de son ancienneté et de sa symbolique –qui reste forte encore aujourd’hui. Londres put tomber que la sa cité resta debout, si ce n’est lors du Great fire of London de 1666 où elle dû être rénovée. Jusqu’alors, elle peut être vue comme le cœur de Londres non pas comme une entité prévalant sur le reste du territoire britannique ; mais cela n’est sans compter sur son développement qui apparaît dès le XVIème siècle.

 

LA4Lire aussi : M&A : Londres vs Paris — où débuter sa carrière ?

 

La City, joyau financier de la couronne britannique

 

Effectivement, ce quartier britannique devient le cœur des activités bancaires et financières européennes avec la création de la Royal Exchange en 1565 par Sir Thomas Gresham qui représente encore aujourd’hui le point névralgique de la Cité de Londres et de la finance britannique. La Banque d’Angleterre, créée en 1694 transite en 1734 dans le même quartier, de même que le marché de l’assurance conquis par le mastodonte Lloyd’s Coffee House, établi à moins de cent mètres des deux autres entités financières. Le quartier jouit au XVIIIème siècle de l’essor de l’industrie, de cette révolution industrielle : Londres s’élargit et sa cité voit ses activités financières croître de façon vertigineuse du fait d’un besoin de financement très élevé de la part des entreprises anglaises mais pas que. En effet, la révolution industrielle nécessite de larges financements pour l’État dans les projets de développement urbain avec un fort potentiel de capital public.

De plus, le Square Mile devient le reflet de la puissance britannique (première mondiale au XIXème siècle) et assoit son pouvoir sur les colonies britanniques mais aussi sur les autres pays du monde : la City est considérée comme reine du monde financier tant ses pouvoirs sont importants. Le système monétaire international de l’époque était en faveur de la Grande-Bretagne avec l’hégémonie de l’or et de la livre sterling : par exemple, si elle connaissait un déficit extérieur, la Banque d’Angleterre augmentait son taux de réserve ce qui rendait le Square Mile plus attractif que les autres places financières et donc provoquait un afflux de capitaux vers ce dernier, amenant ainsi une contraction de l’activité dans le tiers-monde pour un regain sur le territoire britannique. Ainsi, le quartier britannique semblait bénéficier d’un pouvoir immense, financier, sur le reste du monde, chose qui perdurera même après le déclin de l’économie britannique au profit de celle américaine au XXème siècle.

 

    TÉLÉCHARGE LE GUIDE DE LA FINANCE GRATUITEMENT

Rédigé par des pro, ce guide décrit les métiers de la finance et t'aidera à y voir + clair dans ton orientation !

 

Un symbole plus qu’un hub financier

 

Nous ne pouvons pas parler de la City sans évoquer l’institution qui la définit : la Bourse londonienne. En 1697, John Castaing publie une liste de prix, The Course of the Exchange and other things au sein du Jonathant’s Cofee- House qui deviendra « Stock Exchange » en 1773. La bourse est créée en 1776 –officiellement en 1801- et se déploie réellement à partir de 1835 avec la « railway mania » qui correspond à la croissance des réseaux ferrés européens et à la mainmise de ces derniers par l’Angleterre. Les titres étaient alors peu spécialisés du fait du monopole des marchés régionaux (bourse de Liverpool et de Manchester) permis par des entreprises peu ou moyennement grandes qui n’évoluaient pas au-delà de l’échelle régionale. Toutefois, sur la bourse de Londres on pouvait retrouver les grandes banques britanniques – 59 sont cotées en 1836 – qui émettent alors des billets de banque, de la monnaie scripturale et souscrivent des actions. Depuis, la plus grande place financière du monde a toujours fait en sorte de se développer et de rester dynamique malgré la concurrence américaine puis asiatique à la fin du XXème siècle. Elle initie la vague de déréglementation financière avec le « Big Bang » de 1986 sous Thatcher, change de locaux en 2004, à Paternoster Square. Par ailleurs, le NASDAQ a voulu s’emparer de la Bourse londonienne en 2006 et 2007 mais sans succès. Aujourd’hui, elle est bien loin de la place où ne s’échangeaient que les actions simples de compagnies ferroviaires puisqu’il existe en son sein quatre grands marchés : les marchés d’actions, les services de négociation de valeurs mobilières, les marchés de produits dérivés et ceux d’information sur les données des marchés (prix, informations sur les entreprises cotées…). La City est in fine caractérisée avant tout par la Bourse de Londres.

 

Un microcosme politique, architectural et financier

La place financière britannique est bien singulière si on observe sa gouvernance qui est fort unique. En effet, elle a un modèle politique exclusif puisque le quartier est administré par la City of London Corporation elle-même régie par le Lord Maire de Londres et divisée en deux corps : la Cour d’Aldermen et la Cour du Conseil Commun. Elle a par ailleurs non pas un shérif en chef mais deux shérifs, un Lord Maire plutôt qu’un Lord Lieutenant. Le quartier est constitué de 25 wards reprenant le modèle d’un gouvernement moyen-âgeux qui permet une forte autonomie d’un quartier au sein d’une grande ville, Londres en l’occurrence. Les élections sont également uniques puisque l’électorat n’est autre que les businessmen qui occupent les bureaux de la City et les quelques résidents du quartier (10 000 pour 513 000 commuters i.e qui y travaillent seulement).

Le quartier se différencie également du reste du territoire par sa délimitation géographique et son architecture. Déjà, les Romains l’avaient isolée par des murs, aujourd’hui, la City ayant grandi, les frontières entre le Grand Londres et la City sont représentées par des statues draconiennes. Par ailleurs, le quartier d’affaires est reconnu par les gratte-ciels facilement reconnaissables de par leurs formes : le 20 Fenchurch Street appelé le « Talkie-Walkie », le Leadenhall Building surnommé le « Cheesegrater » et le 30 St Mary Axe prénommé le « Gherkin » sont les plus connus. La finance a ainsi pris le pas également sur l’architecture et transparaît donc un peu partout au sein de cette place londonienne, notamment du côté est, puisque l’ouest est connu pour accueillir les cabinets d’avocats d’affaires les plus prestigieux dont quatre du « Magic Circle » : Linklaters, Slaughter & May, Allen & Overy et Freshfields Bruckhaus Deringer.

Cependant, la finance est bien ce qui définit la City, notamment si on s’appuie sur les statistiques qui y sont affiliées. En 2019, ¾ de ses employés travaillent dans le domaine de la finance. Ce dernier est le secteur dont le taux de croissance des emplois est le plus élevé (+16% entre 2016 et 2017). De plus, il est le pôle le plus productif du secteur des services avec une moyenne de 100 000 livres sterling/employé. Enfin, on recense plus de 23 580 entreprises ancrées dans la City dont 265 qui emploient plus de 250 employés et représentent plus de 50% des emplois du quartier : par ailleurs, 75% de ces firmes sont des entités financières. La City est bien un microcosme avant tout financier.

 

LA4Lire aussi : Le Luxembourg, futur hub financier européen ?

 

Une hégémonie financière qui tend à s’effacer ?

 

Prestigieuse est l’histoire de la City mais son futur est-il aussi imposant et lumineux ? Rien n’est moins sûr. Déjà, sur l’île britannique et plus particulièrement Londres, a émergé un nouveau centre financier qui pourrait parvenir à faire de l’ombre à cette place célèbre place : Canary Wharf, dans le secteur de Tower Hamlets. Ce hub financier a amené des entreprises initialement installées dans le Square Mile à changer de bureaux pour des raisons financières, d’attractivité et politiques (politiques de planification de la Corporation). Cependant, au lieu d’une confrontation entre les deux quartiers d’affaires, il semble plus probable qu’ils communiquent, se lient et fusionnent pour ne devenir qu’un. C’est là une idée partagée par Sir George Lacobescu, le CEO de Canary Wharf Group.

Par ailleurs, l’attractivité du Square Mile tendrait à s’effacer quelque peu du fait du Brexit, amenant d’autres places financières européennes à jouir d’un regain d’activité ; c’est déjà le cas pour le Luxembourg, Francfort ou Paris qui accueillent depuis 2019 quelques sections de banques autrefois installées au sein de la City : Goldman Sachs, UBS, HSBC, … Toutefois le nombre de ces migrations d’emplois reste limité et devrait le rester si une union entre la City et Canary Wharf se fait à moyen terme et si la première offre toujours autant d’avantages fiscaux aux entreprises qui y sont : rappelons-le, la cité londonienne est considérée par certains comme l’un des plus grands paradis fiscaux du monde et cela devrait continuer…car après tout, est-ce que le Royaume-Uni a intérêt à perdre son plus précieux joyau au profit d’une transparence fiscale quémandée par un groupe d’Etats qui n’est pas lié physiquement et qui ne sera plus lié d’aucune autre manière d’ici quelque temps ? On peut largement en douter.

 

Ulysse M’Boudi, étudiant à l’EDHEC Business School et contributeur du blog AlumnEye

 


Le Luxembourg, futur hub financier européen ?

Alors que les conditions pour le Brexit ne sont toujours pas fixées et que l’échéance est régulièrement reportée, de nombreux journalistes et professionnels du secteur financier tentent de prédire la grande capitale européenne qui tirera parti de la sortie de l’UE du Royaume-Uni. Les places financières de Paris et Francfort apparaissent fréquemment comme les premiers points de chute pour les institutions financières établies à Londres. Néanmoins, selon Nicolas Mackel – CEO de l’agence de développement de la place financière Luxembourg for Finance – le Luxembourg pourrait bien ressortir comme l’un des principaux gagnants du Brexit. Le pays présente les avantages d’une « stabilité économique, politique et sociale », « du caractère international de la place » et du support « des autorités à l’égard des acteurs financiers ». En tout cas, le Grand-Duché ne manque pas d’atouts et avance de réelles opportunités de carrière dans la finance. 

 

Luxembourg, centre névralgique européen pour la gestion privée

 

Depuis plusieurs décennies, le Luxembourg offre des services d’expertise en matière de banque privée et de gestion de patrimoine. Du fait de sa situation géographique privilégiée, le Grand-Duché bénéficie d’avantages concurrentiels majeurs qui en font une plateforme européenne et transfrontalière de référence dans le secteur de la gestion privée. La place luxembourgeoise agit comme guichet unique pour la gestion de patrimoine, en concentrant un ensemble de savoir-faire et produits nécessaires pour servir une clientèle internationale. En particulier, le Luxembourg emploie de nombreux professionnels et spécialistes qui lui permettent de répondre à des problématiques patrimoniales complexes, souvent dans un contexte de multiples juridictions. L’offre se concentre notamment sur :

  • Le conseil en investissement financier
  • La gestion d’actifs
  • La stratégie patrimoniale
  • La gestion immobilière
  • Les successions et transmissions
  • Le family office
  • La philanthropie

À titre illustratif, depuis 2008, le secteur de la banque privée au Luxembourg a affiché 35% de croissance. En 2019, il comptabilise 360 milliards d’euros d’actifs sous gestion et 42% des actifs des clients conseillés proviennent de pays non européens.

Les clients cherchent avant tout au Luxembourg selon Jeanne Duvoux – Directrice de Société Générale Private Banking Luxembourg – « une stabilité et des moyens de diversification ».  Cette clientèle comprend notamment des entrepreneurs qui se sont structurés à l’international avec des filiales dans différents pays et qui sont à la recherche d’un point d’ancrage au Luxembourg. Il s’agit également de grands patrimoines qui cherchent une diversification au risque pays en particulier pour des raisons géopolitiques, et qui vont donc trouver au Luxembourg des moyens de sécuriser leurs actifs. Ces familles fortunées sont très bien organisées, de manière presque professionnelle, et se structurent souvent sous la forme de family office. Elles souhaitent ainsi trouver au Luxembourg des services à forte valeur ajoutée pour aider leur family office à structurer leur capital. Les banques privées présentes au Grand-Duché s’adressent donc également aux intermédiaires financiers et juridiques – fiduciaires et family offices en particulier – dans le cadre d’une relation BtoB afin de proposer des solutions patrimoniales complètes.

 

Si le Luxembourg attire autant les grandes fortunes internationales, c’est parce qu’il profite d’une grande stabilité économique et politique. Le gouvernement plutôt « pro-business » et réactif favorise une transposition rapide des directives européennes. Il assure une orientation positive des règlementations en faveur des activités financières. Le Luxembourg offre aussi une expertise de très grande qualité, la fameuse « boite à outils » luxembourgeoise qui fournit les instruments appropriés en termes de structuration du patrimoine.  Chaque client peut ainsi trouver une solution adaptée à son cas, en fonction de son pays de résidence et de son organisation patrimoniale.  Par conséquent, le pays jouit d’une concentration d’expertises (spécialistes en investissements, intermédiaires financiers, fiduciaires, avocats, experts-comptables) et d’une grande ouverture du fait de sa taille, qui permet de conseiller les clients sur des sujets multi-juridictionnels, avec des compétences fiscales et une capacité à traiter les clients selon leur langue d’origine et les spécificités de leur pays de résidence.  Le Luxembourg est donc un hub idéal pour une banque privée qui souhaite se développer sur une clientèle internationale, en fonctionnant comme une plateforme qui utilise l’ensemble de l’écosystème luxembourgeois. Ainsi, beaucoup de banques se structurent à partir du Luxembourg autour d’organisations plus légères comme des bureaux de représentation ou des succursales qui permettent d’avoir des points de contact avec les clients, de comprendre les spécificités du pays tout en utilisant les capacités de la banque au Luxembourg. Par exemple, Société Générale Private Banking Luxembourg a ouvert un bureau de représentation à Milan en 2017 et à Francfort cette année car l’Allemagne se dessine comme le marché le plus important pour la gestion de fortune en Union Européenne. Enfin, la présence d’équipes internationales fortement qualifiées, le déploiement de solutions technologiques avancées et le large portefeuille d’expertises disponibles au Luxembourg en font clairement le leader européen de la gestion de fortune.

 

LA4Lire aussi : Qu’est ce que la Banque Privée (Private Banking) ? Interview AlumnEye

 

Le Luxembourg, berceau des fonds d’investissement, des fonds alternatifs et des fintechs

 

En outre, le Luxembourg permet aux investisseurs privés et institutionnels d’ouvrir leurs investissements à d’autres classes d’actifscomme l’immobilier, l’art, la philanthropie mais également le private equity et les fonds d’investissement internationaux.

Pionnier dans la mise en place des règlementations européennes applicables aux fonds, le Luxembourg joue un rôle fondamental dans l’administration des fonds. La place luxembourgeoise favorise particulièrement l’ouverture des fonds à l’international et donne accès à ces investissements aussi bien aux clients privés fortunés qu’aux institutionnels européens. Les fonds qui sont domiciliés au Luxembourg sont répartis sur de nombreuses zones géographiques, en particulier l’Europe, l’Asie et l’Amérique Latine. Les plus grandes sociétés de gestion d’actifs (par exemple M&G Investments, Janus Henderson) opèrent pour leurs fonds internationaux depuis Luxembourg. Le Grand-Duché offre un éventail large de compétences dans ce domaine et dispose notamment d’une « boite à outils » propre à l’administration des fonds. Parmi ces outils, on trouve par exemple :

– Les OPCVM (organismes de placement collectif en valeurs mobilières) – fonds réglementés qui s’adressent aussi bien aux clients particuliers qu’aux investisseurs

– Les FIS (fonds d’investissement spécialisés) – créés en 2007 par le Luxembourg, ce sont des fonds réservés aux institutionnels et aux investisseurs avertis, ils ont pour atout leur grande souplesse tant du point de vue de la formation que de l’utilisation des véhicules d’investissement

– La SICAR (société d’investissement en capital-risque) – fonds spécialisés dans le private equity

– Les OPC (organismes de placement collectif) – fonds réglementés qui investissent pour le compte d’un grand nombre d’épargnants

– Le FIAR (fonds d’investissement alternatif réservé) – nouveau fonds voté en 2016 au Luxembourg qui présente des caractéristiques proches du FIS (fonds d’investissement spécialisé) mais bénéficie également d’une grande flexibilité car moins règlementé et d’une grande rapidité de lancement.

Ainsi, d’après la CSSF (Commission de Surveillance du Secteur Financier), les actifs sous gestion dans les fonds d’investissement au Luxembourg s’élevaient à 4300 milliards d’euros. Le Luxembourg s’illustre particulièrement dans les organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPVCM). Fin juin 2018, le Luxembourg détenait environ 36% de parts de marché dans les OPCVM européens, totalisant 3,5 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Les fonds des OPCVM luxembourgeois jouissent de leur orientation très internationale et du haut niveau de protection qu’ils offrent aux investisseurs. Cette caractéristique émane notamment de décisions politiques favorisant le business puisque le Luxembourg fut le premier pays en 1988 à intégrer les directives relatives aux OPCVM dans le cadre de son droit national.

Le Grand-Duché occupe également une place de choix pour les sociétés de gestion de fonds alternatifs, qu’il s’agisse du capital-investissement, du capital-risque, des fonds spéculatifs ou des fonds immobiliers. La présence d’institutions renommées comme 3i, Blackstone, et The Caryle Group confirme la domination croissante du Luxembourg dans l’administration de fonds alternatifs. L’écosystème financier du pays a permis l’émergence de structures qui facilitent les acquisitions de capital-investissement et d’actifs immobiliers. Les fonds alternatifs font preuve également d’une grande adaptabilité dans un contexte transfrontalier avec des juridictions différentes. Le degré élevé de réglementation garantit un environnement de gestion sain pour les fonds alternatifs. L’entrée en vigueur en 2013 de la directive relative aux gestionnaires de fonds d’investissement alternatifs (Alternative Investment Managers Directive) renforce particulièrement le rôle du Luxembourg en tant que plateforme globale de gestion alternative et confirme la qualité des règlementations pour ces types d’investissement.

Enfin, en ce qui concerne les fintechs, le Luxembourg représente une véritable passerelle pour les sociétés étrangères désireuses de se développer sur les marchés européens. Le Luxembourg abrite notamment les sièges de grandes entreprises de paiement électronique et d’e-commerce telles qu’Amazon, Rakuten et Paypal. Une plateforme nationale dédiée aux fintechs, la LHoFT (Luxembourg House of Financial Technology) a pour objectif d’animer le secteur des fintechs en stimulant l’innovation par le biais des projets de coopération, en favorisant l’intégration des sociétés internationales en collaboration avec les régulateurs et en participant au développement des différentes sources de financement.

 

    LES SECRETS DU RECRUTEMENT EN FINANCE

Obtiens gratuitement 30 min de vidéo pour comprendre comment faire la différence sur des milliers de candidats.

 

Perspectives offertes par le Brexit pour la Place Luxembourgeoise ?

 

Quelles que soient les issues négociées pour le Brexit, les institutions financières doivent se préparer à relocaliser certaines de leurs activités afin d’anticiper la perte de leurs droits relatifs au passeport financier européen. Le Luxembourg a annoncé l’arrivée de 52 institutions financières qui ont décidé d’y placer stratégiquement certaines de leurs activités. Parmi ces établissements, on compte 25 gestionnaires d’actifs (dont Jupiter Asset Management par exemple), 13 sociétés d’assurance (AIG, Hiscox), 8 banques (renforcement de JP Morgan Chase) et 6 entreprises de services de paiement (Alipay, Revolut). Ces arrivées ne bouleversent pas fondamentalement le secteur financier au Luxembourg mais elles confirment bien entendu qu’il est l’une des places fortes en Europe pour la finance. En particulier pour certaines activités dont la gestion de fortune, l’administration de fonds d’investissement, les assurances et les services de paiement.

L’importance de ces relocalisations donne de nouvelles perspectives à la place financière luxembourgeoise non pas tant par le nombre de firmes qui prévoient de s’y installer que par les potentiels développements que ces entreprises vont exporter au Luxembourg dans leurs différents domaines de prédilection. Ces changements stratégiques ne feront que renforcer l’écosystème financier de la Place. Dans le secteur des fonds par exemple, un certain nombre d’entreprises n’ont pas seulement renforcé leurs activités existantes, elles y ont également développé de nouveaux services en particulier des services de conseils en investissement financier en lien avec les entrées en vigueur des réglementations MIFID2. L’importance prise par le Luxembourg est également soulignée dans le domaine du capital-investissement et du capital-risque.

Certaines sociétés de private equity (comme le géant suédois EQT) ne considèrent plus seulement le Luxembourg pour des fonctions administratives mais également pour la prise de décisions. Elles ont en effet déplacé ces fonctions stratégiques de Londres vers Luxembourg. C’est notamment l’un des messages que souhaite faire passer Rajaa Mekouar-Schneider – Présidente de Luxembourg Private Equity & Venture Capital Association – car selon elle, « le Luxembourg est désormais un hub pour le private equity à l’échelle européenne. Les acteurs du secteur n’y viennent plus seulement pour des structures d’administration, on y trouve aussi de plus en plus d’équipes qui prennent les décisions d’investissement et affichent une vraie substance ».

Ainsi, en tant que solution alternative post-Brexit, le Luxembourg pourrait bien se positionner pour devenir l’un des grands acteurs de la finance européenne. Cette potentielle montée en puissance de la place luxembourgeoise sera source d’opportunités pour des carrières en finance.

 

LA4Lire aussi : Où vont les banques après le Brexit ?

 

Luxembourg : quelles opportunités de carrière en finance ?

 

La croissance exponentielle du private equity au Luxembourg et l’accélération des levées de fonds avant le Brexit ont considérablement dopé les perspectives de recrutement, et en particulier dans ce domaine. Les mouvements et les relocalisations de firmes londoniennes vers le Luxembourg contribueront au développement des activités financières de prédilection du Luxembourg et seront créatrices de perspectives d’emploi. Dans le contexte du Brexit, les fonds d’investissement et les asset managers entrent en concurrence pour attirer les talents. Entre janvier et octobre 2018, les offres d’embauches dans le private equity au Luxembourg, qui emploie déjà 6 000 professionnels environ, ont atteint un sommet à 900 demandes. Avant, il s’agissait principalement d’emplois dans le back-office. À présent, des opportunités existent aussi dans la compliance, le risque et de plus en plus dans les métiers liés à l’investissement.

Il est vrai que le Luxembourg offre de nombreux avantages pour une carrière en finance. Parmi les points forts de la place luxembourgeoise, on peut citer en premier lieu la stabilité économique, politique et sociale. Dans le cadre du renforcement des règlementations européennes, le Luxembourg confirme son leadership dans certains secteurs financiers, en particulier la gestion de fortune, la gestion d’actifs et les fonds d’investissements et alternatifs mais aussi la compliance et le risk management.  Le pays démontre aussi un environnement de travail international, idéal pour développer sa carrière en finance. La présence d’équipes multiculturelles en fait un pays multilingue avec l’anglais comme langue dominante. Finalement, le Grand-Duché offre, dans une région transfrontalière, un cadre de vie plutôt agréable avec des salaires élevés, même si le charme de Paris ou la grandeur de Londres pourrait manquer à certaines personnes.

 

 

Yael Jacob, contributeur du blog Alumneye


Uber, une IPO face aux exigences de la bourse

L’entrée en bourse de la plateforme de VTC Uber le 10 mai dernier était l’une des plus médiatisées depuis celle de Facebook en 2012, et l’agitation de la première séance fut à la hauteur des attentes. Dans un contexte difficile, le cours a perdu 7,6% le premier jour malgré le choix d’un prix d’entrée de 45$, dans la partie basse de la fourchette fournie en avril (44-50$). Le titre essuie même une deuxième chute de 10,75% trois jours après son introduction, et est aujourd’hui stabilisé aux alentours de 41$. Si les plus optimistes visaient en début d’année une valorisation de 100Md$, Uber s’est lancé à 82,4Md$, et ne vaut aujourd’hui « plus que » 72,4Md$. Alors pourquoi une telle régression pour cette start-up qui a toujours été érigée en porte-étendard des licornes de la tech ?

 

Un business model boulimique

 

Uberiser  : « déstabiliser et transformer avec un modèle économique innovant tirant parti des nouvelles technologies » selon le Petit Robert. Deux ans avant son entrée en bourse, Uber fait son entrée dans le dictionnaire français. Si cette introduction d’un autre type fait moins parler d’elle à son époque que l’IPO aujourd’hui, elle peint parfaitement l’importance et l’influence de la licorne de San Francisco qui vient tout juste de souffler ses dix bougies. Dès sa création, Uber remet en cause et disrupte le secteur d’activité du transport urbain. Pionnière de son genre, l’entreprise profite de l’absence de régulation pour étendre son empire à une vitesse incroyable : elle réalise aujourd’hui 14 millions de courses quotidiennes sur les 5 continents, et génère 11Md$ de chiffre d’affaires en 2018.

Uber se construit sur une stratégie agressive, qui consiste à asphyxier le marché en l’inondant de prix ultra-compétitifs. De fait, Uber se targue de posséder 60% de parts de marché aux États-Unis, Canada, Europe, Australie, Nouvelle-Zélande et Amérique Latine. Seuls quelques concurrents sont en mesure de contrer le géant américain : Didi Chuxing en Chine, Lyft aux États-Unis, Ola en Inde et dans une moindre mesure Hailo au Royaume Uni et Taxify en Europe. Cette boulimie de parts de marché s’est bien évidemment construite à coups de milliards levés auprès d’investisseurs prestigieux. Jeff Bezos, les fonds Menlo Venture et Lowercase Capital ainsi que Goldman Sachs sont les premiers à investir significativement dès 2011. Suivent TPG et Google Ventures en 2013, puis deux grandes levées de fonds en 2014 rassemblent notamment BlackRock, Benchmark Capital, Wellington Management, Summit Partners et Baidu pour un total de 2,4Md$. Le dernier investissement marquant est l’œuvre du fond souverain saoudien, pour 3,5Md$ en 2016. On note finalement les investissements plus tardifs de Microsoft Ventures, Paypal, Tencent, SoftBank et même du rappeur Jay-Z.

Cette stratégie agressive s’est aussi accompagnée de nombreux différents judiciaires avec les autorités locales, allant même jusqu’à son exclusion de certains pays (Hongrie, Danemark, Turquie) ou encore son impressionnante interdiction temporaire à Londres en 2017. Mais lorsque certains pays ont résisté à Uber grâce à leurs spécificités locales ou régulations accrues, l’américain n’a pas hésité à sortir le chéquier. Uber détient 20% de Didi Chuxing en contrepartie de sa cession d’activité en Chine ou encore 37% d’un conglomérat avec le russe Yandex. Dernièrement Uber a annoncé l’acquisition du concurrent Careem présent au Moyen-Orient pour 3,1Md$.

Pour s’assurer de la fidélité de ses chauffeurs et du maintien de prix bas, Uber consent continuellement à des efforts financiers, qui se traduisent par des salaires légèrement plus élevés que ses concurrents et des promotions pour ses clients.  En outre, le natif de San Francisco multiplie les campagnes de communication, les lancements de nouveaux services et les frais juridiques en tout genre. Toutefois, cette accumulation de coûts n’a jamais permis à Uber d’être rentable, qui construit donc son succès sur une stratégie de cash-burn.

 

LA4Lire aussi : Qu’est ce que l’Equity Capital Market (ECM) ?

 

Une IPO turbulente

Comme en atteste la dégringolade du titre Uber, l’entrée en bourse de la licorne américaine n’a pas été très bien accueillie par les marchés. Plusieurs facteurs externes peuvent évidemment nuancer cette déconvenue, à l’image d’une guerre commerciale sino-américaine toujours plus indécise. Les investisseurs ont aussi sûrement été refroidis par l’IPO catastrophique du concurrent Lyft, qui a perdu près de 30% depuis ses débuts en mars. A ce climat économique maussade s’est couplée une grève massive des chauffeurs Uber à travers le monde, sur qui cette entrée en bourse devrait alourdir la pression. A travers ses débuts difficiles, l’entreprise semble aussi payer sa réputation parfois jugée trop sulfureuse, comme en attestent le #DeleteUber lancé en 2017, les procès en cours ou autres frasques l’entourant.

En ouvrant son capital au grand public, Uber se lance donc dans le grand bain du monde financier, et la discipline qui la caractérise. La première publication des résultats a confirmé les pertes opérationnelles : 4Md$ en 2017, 3Md$ en 2018, pour un total d’environ 8Md$ depuis sa créations.  Matthew Kennedy de Renaissance Capital déclarait d’ailleurs le jour de l’ouverture : « Uber perd de l’argent. Ça ne dit sans doute rien à la Silicon Valley mais ça parle à Wall Street ». Jusqu’à présent, les fonds de Venture Capital et investisseurs privés ont accompagné Uber dans sa croissance, avec l’appétence toute particulière pour le risque qui les caractérise, et les potentiels forts rendements associés.  A titre d’exemple, l’investissement initial de Jeff Bezos de 3M$ vaut aujourd’hui 400M$… Mais la bourse raisonne tout autrement : plus rationnelle, plus exigeante et parfois plus court-termiste. Un fond classique passe autant de temps à prospecter qu’à évaluer les cibles, tandis que le marché se concentre quasi-exclusivement sur la production de KPI. A ce titre les pertes abyssales, l’incapacité à se montrer rentable, et le léger ralentissement de la croissance ont été lourdement sanctionnés par le marché.

Dans le document officiel émis quelques jours avant l’IPO, le CEO Dara Khosrowshahi déclarait : « les dépenses opérationnelles risquent d’augmenter considérablement à l’avenir, ce qui pourrait nous empêcher de dégager des profits ». De son côté, Uber ne semble donc pas prêt à abandonner son modèle de croissance qui a jusque-là fait sa réussite : « nous sommes prêts à faire des sacrifices financiers à court terme si cela signifie augmenter nos chances de faire davantage de profits à long terme ».

 

    ENTRETIEN EN FINANCE : PRÉPARE LES BRAINTEASERS

Découvre gratuitement les Brainteasers posés en entretien avec les réponses détaillées par un pro de la finance.

 

Un futur encore vague

 

Si Uber est aujourd’hui reconnu pour ses services de VTC, qui comptent pour 80% de ses revenus, l’américain développe une stratégie bien plus globale. Ce dernier a lancé via l’acquisition de JumpBike ses services de location de vélos dans plusieurs grandes villes. Sa prise de participation conjointe avec Google dans Lime s’est agrémentée d’un partenariat, qui permet désormais de réserver une trottinette depuis l’application Uber, et inversement. La réunification de tous ces services dans une seule application vise à faire d’Uber une plateforme complète de mobilité urbaine.

Outre cette évolution, Uber compte trois autres axes de croissance notables : UberEats (livraison de repas), UberFreight (fret) et Uber Av (véhicules autonomes). UberEats devrait apporter 20% de chiffre d’affaires supplémentaire malgré la grande concurrence sur ce secteur. UberFreight est lui encore peu développé, et la maison mère ne dispose que de peu d’expertise dans ce domaine. Uber Av est quant à lui un cas à part, aussi complexe que les enjeux qui l’entourent. Il ne fait aucun doute que des taxis sans chauffeurs circuleront bientôt en ville, la technologie de voiture autonome étant presque mature. Ceci permettrait à Uber de s’affranchir de ses chauffeurs, d’augmenter ainsi considérablement sa marge, et serait un grand pas vers la rentabilité. Seulement ce secteur est ultra-concurrentiel et Google semble avoir un temps d’avance via sa filiale Waymo. Notamment soutenu par Toyota, Uber est donc en concurrence frontale avec le géant américain (qui l’accuse de violation de brevet), et a vu ses desseins retardés par un décès lors d’essais en mars 2018.

Toutes ces pistes de diversification devraient permettre à Uber de continuer à afficher une croissance à deux chiffres pour de nombreuses années, mais ne garantissent nullement un passage à la rentabilité. Au contraire ces filiales font l’objet d’investissements massifs, qui, à l’image du taxi autonome, ont des rendements futurs très incertains. En faisant lourdement chuter le titre d’Uber dès son entrée, la bourse a conjointement sanctionné ses lourdes pertes au présent et le flou qui concerne son futur.

 

LA4Lire aussi : Saudi Aramco : l’IPO du siècle

 

Suite à la première clôture douloureuse du titre d’Uber, Dara Khosrowshahi écrivit dans une lettre à ses employés : « N’oubliez pas que les IPO de Facebook et d’Amazon étaient extrêmement compliquées. Et regardez ce qu’ils sont devenus. Nous allons suivre le même chemin ». Miser aujourd’hui sur Uber, c’est regarder le futur plutôt que de juger son présent. Se dire que le VTC n’est peut-être qu’une étape, en attendant la révolution des voitures volantes. Cette mentalité propre aux fonds VC a longtemps permis à Uber de se développer en enchainant les levées de fonds. Mais aujourd’hui les marchés, sous le signe de la raison et du pragmatisme financier, se montrent bien plus exigeants et prudents face au manque de résultats et de visibilité. Si Uber continuera sans nul doute à dépenser massivement comme il l’a fait jusqu’à aujourd’hui, l’œil des marchés pourrait l’aider à considérer de façon plus rationnelle et mesurée ses investissements. Si la bourse ne manquera donc pas de continuer à sanctionner le manque de rentabilité, elle pourrait aussi accompagner Uber à l’âge de la raison, pour devenir l’Amazon du transport ?

 

Théophile Augustin, étudiant à HEI Lille et contributeur du blog AlumnEye

 


Quel avenir pour les banques privées ?

Le Forum de la Gestion Privée organisé par l’Agefi Actifs s’est tenu en avril 2019 à Paris avec comme principal enjeu la nécessité pour les acteurs du secteur – cabinets de conseil en gestion de patrimoine, family offices, banques privées, boutiques indépendantes de gestion – de restructurer profondément leur modèle économique. L’entrée en vigueur de règlementations plus sévères comme MIFID2 et l’arrivée en masse d’outils de gestion digitaux ont en effet engendré une hausse généralisée des coûts d’exploitation ainsi qu’une baisse de la rentabilité. Dès lors, les banques privées devront faire des choix importants et chaque établissement devra développer des stratégies pertinentes en vue de se différencier et d’être plus compétitif sur un marché devenu très concurrentiel.

 

Le choix d’une montée en gamme pour palier le problème de rentabilité

 

De nombreux établissements ont redéfini les critères d’entrée à leur service de gestion privée et beaucoup d’acteurs du secteur considèrent que le choix d’une montée en gamme constitue une solution d’avenir au problème de rentabilité. A ce titre, le seuil d’accès aux services des banques privées a beaucoup augmenté. Il y a dix ans environ, le ticket d’entrée moyen se situait entre 100k€ et 200k€ d’avoirs sous gestion. Avec ces tranches de liquidités à placer, les banques réalisaient suffisamment de marge pour accorder du temps et des services d’expertise (ingénieurs patrimoniaux, conseillers en investissements financiers) à leurs clients. Aujourd’hui, le choix d’une montée en gamme pour certains établissements a placé le ticket d’entrée moyen à environ 1 million d’euros. Cette orientation n’est pas uniquement stratégique, elle est avant tout nécessaire pour les banques qui veulent maintenir leurs taux de rentabilité à des niveaux acceptables. Il s’agit de l’orientation prise par exemple par la Banque Neuflize OBC. Laurent Garret, Président du directoire de Neuflize OBC, et présent au Forum de la Gestion Privée 2019, explique notamment que l’établissement a fait ce choix, justifié entre autres par le nombre restreint de clients qu’elle conseille (moins de 30 000). Aussi, indique-t-il que dans la continuité de cette stratégie la banque a dû céder ses portefeuilles de clients dont les actifs sous gestion sont inférieurs à 500 000 euros. Ainsi, la montée en gamme permettra aux banques privées d’améliorer leur rentabilité et de recentrer leur modèle d’affaires sur la gestion de fortune plutôt que d’adopter un modèle hybride partagé entre la gestion haut de gamme et les services « mass affluent ». D’autres banques choisiront en fonction de leur modèle d’activité de faire du volume pour compenser les faibles marges.

 

Une clientèle très concentrée : convaincre les nouvelles générations comme objectif

 

La clientèle conseillée en gestion privée est habituellement composée d’anciennes familles d’industriels, de riches héritiers ou d’entrepreneurs, des femmes et des hommes souvent dans la « force de l’âge ». Cette clientèle fortunée est très fortement concentrée puisqu’environ 80% des clients ont plus de 60 ans. Les banques ont donc également pour défi de séduire de nouveaux clients, plus jeunes, qui garantiront un avenir à la gestion privée. Elles doivent à la fois conserver leur clientèle historique, sur laquelle repose encore majoritairement leur réputation, et attirer les nouvelles générations, que ce soit par des nouveaux moyens de prospection ou par le jeu des transmissions et successions, qui restent cependant rares. Ainsi, d’ici à 10 ans, la moitié des nouvelles fortunes françaises seront des millenials. D’une part, ces jeunes générations qui souvent, se sont constituées des fortunes très rapidement, ne sont pas forcément renseignées sur les outils financiers et la gestion de patrimoine. D’autre part, la crise de 2008 a marqué les esprits de beaucoup de ces jeunes qui ont un regard méfiant sur les banques et les marchés financiers. Par conséquent, les nouvelles générations auront besoin d’être accompagnées. Les banquiers privés devront néanmoins s’adapter à une nouvelle clientèle peu habituée au classicisme et au conservatisme des banques privées, et qui est surtout adepte des nouvelles technologies, des applications mobiles et de la consommation instantanée à bas coût. Ils devront également donner plus de sens aux produits d’investissement qu’ils préconisent. En effet, les millenials ne sont certes que 36% à faire des dons (environ 69% et 71% pour les deux générations antérieures), ils sont en revanche plus enclins (32% contre 14% pour leurs aïeux) à investir dans des entreprises et des projets qui ont un impact sociétal visible ou quantifiable. Ainsi, l’un des objectifs de la gestion privée sera d’attirer et de garder ces potentiels clients en proposant des produits et des conseils en phase avec leurs attentes.

 

LA4Lire aussi : Front Office et Asset Management ? Les conseils de Tamila Chaouche, ex-JP Morgan

 

Les banques privées doivent s’accommoder à la règlementation

 

La gestion privée est avant tout un métier de conseil, qui demande de facto de consacrer du temps aux clients. Les nouvelles réglementations ont significativement accru pour les conseillers la durée passée à effectuer des tâches administratives afin d’être en ligne avec les nouvelles obligations réglementaires. Pour faire face à ces exigences, les banques ont également été contraintes de mobiliser davantage de moyens financiers pour atteindre les objectifs de conformité, que ce soit par le recrutement de personnel en compliance ou de systèmes informatiques capables d’intégrer ces changements règlementaires. La baisse de productivité des conseillers ainsi que la croissance des sommes allouées à la conformité ont fait tout naturellement chuter les marges des banques privées. La gestion privée était pourtant considérée jusqu’à peu comme une activité lucrative pour les établissements bancaires et autres sociétés indépendantes. L’introduction de nouvelles directives comme MIFID2 (entrée en vigueur en janvier 2018) a profondément changé l’approche client des sociétés de gestion privée, érodant au passage leurs marges. Les obligations de transparence concernant les frais de gestion, ont par exemple contraint les établissements à baisser leurs tarifs. Les conséquences de MIFID2 sont aussi une modification de la structure de rémunération des banques selon qu’elles offrent un service de gestion sous mandat, de conseil indépendant (rétrocession alors interdite sous MIFID2) ou de conseil non indépendant (rétrocession autorisée si la qualité du service est améliorée et que le client en est informé). Ce renforcement de la règlementation représentera implicitement un autre défi pour les banques privées : celui d’attirer et de recruter de nouveaux talents. Le métier de banquier privé perçu autrefois comme prestigieux ne fait plus autant rêver les jeunes diplômés qui sont souvent dissuadés d’embrasser une carrière en gestion privée à cause de l’importance prise par l’aspect règlementaire.

 

    TÉLÉCHARGE LE GUIDE DE LA FINANCE GRATUITEMENT

Rédigé par des pro, ce guide décrit les métiers de la finance et t'aidera à y voir + clair dans ton orientation !

 

La banque privée doit-elle et peut-elle devenir digitale ?

 

Aussi, l’arrivée du digital et des diverses applications de conseil ont-elles eu pour conséquence une augmentation du nombre d’acteurs, réduisant mécaniquement les parts de marché potentielles pour les établissements traditionnels. Emmanuel D’Orsay, Directeur de la Gestion Privée chez UBS France, relevait notamment en 2013 que « la concurrence s’est renforcée ces dix dernières années au sein du secteur. Alors que le retour sur actifs gérés s’élevait à environ 2 % dans le début des années 2000, ce rendement avoisine désormais les 1 % ». Les établissements de gestion privée auront pour défi de rationaliser et restructurer leurs activités. L’arrivée de la digitalisation dans le monde feutré et conservateur des banques privées a entrainé la démocratisation de certains services qu’auparavant, seules ces banques spécialisées pouvaient offrir. L’émergence de fintechs comme Yomoni, Nalo ou Altaprofits a rendu la gestion de patrimoine accessible à de nombreux clients privés. Par exemple, la fintech Altaprofits, pionnière dans les contrats d’assurance vie en ligne (création en 1999), propose depuis 2018 « gestion suivie », un nouvel outil qui optimise la gestion d’un contrat d’assurance vie. François Leneveu, Président du directoire d’Altaprofits, annonce que la mise au point de « ce service novateur et gratuit, réservé d’ordinaire aux assets managers » a requis deux ans de développement. Le client peut choisir un profil selon différents indicateurs de rendement et de risque. En fonction de l’évolution des marchés boursiers, l’utilisateur reçoit des alertes et a la possibilité d’effectuer des arbitrages afin de suivre ses objectifs de rentabilité. De son côté, Yomoni, fintech fondée en 2015 et spécialisée dans la gestion d’épargne en ligne, a lancé en juin 2018 son service Yomoni Society, qui en plus de conseiller les clients sur l’ensemble de leur patrimoine, intègre désormais la gestion des titres non cotés dans les PEA et les holdings patrimoniales. Les banques privées doivent donc rattraper leur retard en matière de digitalisation et de rationalisation des services proposés face à de nouveaux acteurs plus agiles. Les services à faible valeur ajoutée particulièrement et, pouvant être « industrialisés » comme les tâches administratives (l’ouverture de compte, les process KYC, la signature électronique, les services de coffre-fort numérique), le seront par le biais des nouvelles technologies. Afin de réaliser des économies, les banques devront être capables de déployer rapidement des solutions technologiques à l’instar de Société Générale Private Banking qui a mis en place Synoé, un service digital de conseil en investissement, en particulier pour certains contrats d’assurance vie, personnalisé et adapté au profil des clients. Jean-François Mazaud, directeur de Société Générale Private Banking, indique que ces nouveaux outils amélioreront l’efficacité des banquiers privés, tout en permettant à la banque d’« augmenter le nombre de points de contact avec les clients ». Ces solutions permettront aussi d’amortir les coûts relatifs aux contraintes réglementaires. Dans ce contexte de digitalisation, les divisions Private Banking adossées à de grands établissements bénéficieront sans aucun doute d’économies d’échelles. Les grandes entités comme Société Générale, BNP ou Crédit Agricole pourront ainsi réutiliser et adapter à la clientèle de banque privée – via leurs divisions SG Private Banking, BNP Banque Privée ou CA Indosuez Wealth Management) – certaines solutions digitales qu’elles ont déjà déployées lors de leurs développements Retail. Néanmoins, les outils digitaux ne devront être utilisés que dans un objectif de maîtrise des coûts et de soutien aux banquiers privés, tout en facilitant l’expérience client.

 

LA4Lire aussi : Blockchain : les entreprises sont-elles prêtes ?

 

Le jeu des consolidations pour les établissements indépendants

 

Les plus petites structures comme les cabinets de conseil en gestion de patrimoine (Lonlay&Associés, Haussmann Patrimoine à Paris, Financière Galilée à Strasbourg par exemple) et les banques privées indépendantes devront donc redoubler d’efforts pour suivre le rythme imposé par les grands groupes. Il n’est alors pas étonnant de lire dans les quotidiens suisses qu’un certain nombre d’établissements ont tout simplement disparu ou présentent des difficultés croissantes dans leurs bilans. KPMG a par exemple annoncé dans une étude publiée en 2018, qu’environ un quart des établissements suisses actifs seraient encore fragiles, conséquence des pressions et profondes transformations que subit le secteur. Ces structures limitées, ne pouvant pas réaliser d’économies d’échelles, seront dans l’obligation d’adopter de nouvelles orientations pour leur business model, ou de se rapprocher d’autres entités dans un objectif de mutualisation des coûts et de création de synergies. Le mariage en 2016 des deux banques historiques Martin Maurel et Rothschild&Co en est un exemple, même s’il est vrai que leur volume de gestion était bien plus conséquent que celui de nombreuses autres structures. L’objectif de cette fusion était alors la création de l’une des plus importantes banques privées indépendantes en France, capitalisant sur les expertises, la qualité et la complémentarité des équipes existantes dans chacune des entités. L’intégration de la banque dans le groupe Rothschild a finalement été bénéfique puisque la hausse des revenus de Martin Maurel a participé à l’augmentation du résultat de la division banque privée, contribuant environ à la moitié des 200 millions d’euros de hausse du CA que le groupe Rothschild avait annoncé pour l’année 2017. D’autres banques indépendantes, bien plus petites, ont décidé de résister au « tsunami digital » en revendiquant leur culture familiale et entrepreneuriale, leur structure à taille humaine et un usage raisonné des outils technologiques. On peut citer deux anciennes banques privées indépendantes françaises dont le capital est encore majoritairement détenu par leur famille fondatrice : les établissements Banque Hottinguer et Banque Wormser Frères. Dans ces institutions, quelques banquiers privés et gérants servent une poignée de clients très fortunés qui bénéficient de services de pointe en matière d’ingénierie patrimoniale et de financement. Ces banques privées privilégient une relation forte et privilégiée, souvent depuis longtemps, avec chacun de leurs clients. La clientèle prestigieuse que ces banques ont su fidéliser sur le long terme, leur permet de se distinguer et de perdurer à l’ère du « tout-digital » et des règlementations renforcées.

 

Dans le cadre des règlementations prudentielles Bâle 3, on pouvait supposer que les divisions Private Banking des établissements bancaires seraient attractives puisqu’elles sont sources de dépôts non négligeables. En adoptant néanmoins une approche holistique de la gestion privée, on constate rapidement que le secteur connait des difficultés en raison des règlementations toujours plus contraignantes, des rentabilités en baisse et d’une hausse générale des coûts fixes dans un contexte de digitalisation croissante des activités. Les institutions pratiquant la gestion privée devront alors rapidement opérer des consolidations et des réorganisations, en gardant comme ligne de conduite la recherche de rentabilité. N’ayant cependant pas vocation à devenir des banques digitales, les banques privées devront in fine maintenir au centre de leurs préoccupations l’expertise en matière d’ingénierie patrimoniale et de conseil en investissement ainsi que la disponibilité des conseillers et la qualité des services sur-mesure délivrés à leurs clients. Pour faire face aux nombreux challenges qui s’annoncent, conduire les changements de leur modèle économique de sorte à préserver leur rentabilité tout en satisfaisant pleinement les exigences fortes liées à leur activité sera une nécessité.

 

Yael Jacob, contributeur du blog Alumneye

 


Le rôle des sociétés de courtage de matières premières

En quoi consiste l’activité de courtage des matières premières ?

L’activité d’une maison de trading de matières premières peut se scinder en deux parties : la première est le transport et le stockage de matières premières – elles peuvent être agricoles (cacao, sucre, porc, etc.) comme énergétiques (pétrole, etc.) – et la seconde est le trading sur ces matières premières, afin d’exploiter au mieux les contrats qui se nouent avec les producteurs, les raffineries et les compagnies (minières, agricoles, etc.). Le marché des matières premières n’est pas fonction que de l’activité économique globale, puisque des variables indépendantes doivent être comptabilisées comme le temps, la météo, la température ou encore les tensions géopolitiques. Dès lors, les producteurs veulent savoir d’office à quel prix vendre et les consommateurs à quel prix acheter puisqu’il y a toujours un risque inhérent à la valeur future des matières premières. Prenons le pétrole : si son prix augmente drastiquement, une compagnie aérienne ne l’ayant pas anticipé verra ses marges se réduire sur le prix des billets d’avions puisque ces derniers sont déterminés jusqu’à six mois à l’avance et 30% de leur montant en moyenne dépend du prix du kérosène.

De facto, couvrir ce risque est indispensable afin de limiter les potentielles pertes, et c’est exactement ce que permet la financiarisation du marché des matières premières. En gelant la variation des prix futurs des matières premières avec un prix fixe dès aujourd’hui, les producteurs et consommateurs limitent leur perte, mais les agents financiers peuvent dégager des profits. En effet, le courtage sur les matières premières revient à spéculer et à faire de l’arbitrage entre le prix anticipé du cours de la matière première et le prix fixé dans le contrat : si on estime un prix futur supérieur au prix fixé en amont, alors on achètera aujourd’hui pour revendre la matière première en t+1 et ainsi dégager un profit égal à la différence des 2 prix. Les cours des matières premières pouvant être très volatiles (le baril de pétrole a vu son prix baisser de 19% en 2018, le cacao augmenter de 28%), ce type d’opérations peut dès lors se révéler très rentable.

Le trading de « commodities » (matières premières) inclut de nombreuses ressources : les produits agricoles, les métaux, les ressources énergétiques, la viande… Comme les produits échangés sont physiques, chaque acteur a besoin d’infrastructures afin de gérer le stockage et la livraison. Cette hybridité est propre au courtage de matières premières et se retrouve dans les stratégies même de trading. En effet, les entreprises de trading peuvent jouer sur la spécificité des produits physiques pour générer des marges lors des arbitrages. Par exemple, elles peuvent acheter deux produits pour un coût X qu’elles mélangent ou raffinent pour obtenir un nouveau produit qu’elles revendent à un prix P, avec P > X + coûts de transformation : il s’agit alors d’arbitrage qualitatif. D’autres techniques d’arbitrage peuvent être mentionnées comme celle géographique qui revient à acheter la matière première dans un pays en surplus pour la revendre dans un pays où la ressource est en pénurie ; encore une fois, il convient d’intégrer tous les coûts subsidiaires à la transaction i.e les transports, le stockage, les réglementations douanières etc.

    TÉLÉCHARGE LE GUIDE DE LA FINANCE GRATUITEMENT

Rédigé par des pro, ce guide décrit les métiers de la finance et t'aidera à y voir + clair dans ton orientation !

LA4Lire aussi : Trafigura, sur la voie de la rédemption ?

 

Une influence sur le cours des matières premières ?

Ces actifs de matières premières, au cœur même des activités de couverture et de spéculation, prennent la forme de produits dérivés de type future : il s’agit d’un contrat à terme qui permet d’éviter l’incertitude liée à la volatilité des marchés i.e un contrat entre deux parties dans lequel elles s’engagent sur un prix pour une quantité déterminée d’un sous-jacent, à une date future. Pour le pétrole par exemple, les contrats expirent chaque mois avec plus de 300 000 contrats négociés quotidiennement et une volatilité propre à cette ressource. La financiarisation du marché des matières premières a mis en évidence la part considérable de la spéculation sur les marchés à terme, étant donné qu’on n’est plus obligé d’acheter réellement du pétrole ou du blé puis de le stocker et de le vendre, puisque les prix futurs permettent d’outrepasser ces activités : tout le monde peut spéculer dessus et donc influer sur le prix. Cette spéculation, sous l’effet de la masse, joue sur le prix inhérent de la matière première : si on anticipe une baisse du cours, on vend ladite matière première et son prix baisse de facto et inversement si ce sont des anticipations haussières.

De là à envisager une influence directe et significative sur les prix des matières premières ? Devant le poids d’acteurs financiers échangeant des volumes conséquents d’actifs relatifs aux ressources naturelles ou raffinées, certains estiment que les producteurs n’ont plus la maîtrise des prix de leurs propres récoltes et produits et donc, doivent se soumettre à la loi du marché, ce qui peut amener des tensions sociales fortes avec des manifestations ou des insurrections (comme cela s’est vu dans les pays arabes avec la hausse du prix des ressources naturelles à la genèse du Printemps arabe). Tensions produisant un effet pervers car accentuant la volatilité sur ces marchés, et donc la spéculation.

Cependant, plusieurs mécanismes permettent de tempérer ces accusations. Les agents financiers qui traitent des futures de matières premières sont experts dans leur domaine et connaissent l’industrie sur le bout des doigts. De plus, les contrats de futures ne passent pas par des marchés OTC (over the counter i.e de gré à gré) mais bien par des chambres de compensation afin de limiter les effets de rumeurs et améliorer la transparence du marché. A cela, on peut ajouter les directives bâloises et européennes quant à la régulation des marchés de dérivés des matières premières sous le couvert de la directive MIF2 de 2017 : elle limite les positions sur les dérivés des matières premières d’échéance courte (spot month) ou longue (all other months) et exige une plus forte transparence avec des déclarations hebdomadaires sur les positions prises dans la semaine (en plus de la déclaration journalière). Dès lors, bien qu’importante, la spéculation se voit limitée autant que possible.

 

Les entreprises de courtage ont un impact non négligeable sur le marché des matières premières et le prix de celles-ci mais sans être pour autant les vecteurs de l’instabilité et de la volatilité inhérentes à de tels marchés. Les grands trends qui influencent ces deux dernières caractéristiques sont le climat d’une part puisqu’il touche l’écosystème des plantations et donc de la récolte des matières premières ; et d’autre part les tensions géopolitiques. En effet, les zones d’exploitation des matières premières se retrouvent dans des pays de fortes tensions géopolitiques : on peut penser au détroit d’Ormuz car il menace la production pétrolière mondiale en détenant les îles stratégiques au centre du détroit, ou encore au caoutchouc nigérian qui est la proie des forces gouvernementales et des trusts étrangères.

LA4Lire aussi : Qu’est-ce que le métier de Quant en Finance de Marché ?

 

Ulysse M’Boudi, étudiant à l’EDHEC Business School et contributeur du blog AlumnEye


2019, année sombre pour le M&A ?

Les Mega-Deals, opérations de fusions-acquisitions à plus de 10Md$, ont toujours revêtu une importance particulière dans le milieu du M&A. En effet, ces opérations suscitent une fascination du fait des montants en jeu – parfois une centaine de milliards de dollars – et sont érigées en porte-étendard par les entreprises et banques qui les concluent. Toutefois, par leur taille et leur complexité, ces deals relèvent d’enjeux stratégiques extrêmement importants, dépassant souvent la frontière du politique. Ainsi, les pays essaient de garder la main sur ces Mega-Deals grâce à diverses lois, des organes régulateurs et un pouvoir de contrôle sur les investissements étrangers. Les autorités publiques ont en règle générale un poids important dans ces opérations. Un facteur clef du lancement d’une telle opération est donc la confiance que le CEO accorde aux organes régulateurs qui doivent accepter le Méga-Deal. Mais comme le montre l’actualité récente, le monde est bousculé par de nouvelles tensions (Brexit, guerre commerciale sino-américaine, etc.), et les volontés politiques des grandes nations semblent de plus en plus imprévisibles.

 

Un accroissement des incertitudes politiques entre les grandes puissances

En septembre dernier, Dirk Albersmeier, co-directeur M&A EMEA chez JPM, annonçait la chose suivante : “les Mega-Deals vont devenir plus compliqués et nous pensons qu’ils vont diminuer”. En effet, d’un point de vue statistique, 12 des 15 plus importantes opérations ont été réalisées dans les 5 premiers mois de 2018 en Europe, et leur raréfaction peut paraitre inquiétante.

Parmi les moyens dont disposent les Etats pour contrôler les opérations financières, le dispositif d’antitrust occupe une place toute particulière. Un objectif de ce dispositif, incarné en France par l’Autorité de la Concurrence, est de déceler des éventuelles positions dominantes que pourrait provoquer une fusion-acquisition. Or, passé un chiffre d’affaires seuil, les pays européens doivent aussi se soumettre aux réglementations de la Commission Européenne en la matière. Et à l’image de la fusion Alstom-Siemens contrecarrée par cette dernière en février dernier, les politiques des pays du vieux continent ne sont pas toujours alignées. Soutenue corps et âmes par la France et l’Allemagne, cette opération avait comme objectif principal de créer un géant industriel de taille à rivaliser au groupe chinois CRRC. Mais l’organe de décision européenne a tardivement invoqué le principe d’antritust, et souligné le manque de cohésion au niveau européen.

De surcroit, et quel que soit son issue, le Brexit ne fera qu’appauvrir les relations économiques et politiques avec le reste de l’Europe. Bien qu’annoncée depuis longtemps et anticipée par les acteurs concernés, cette séparation ne devrait pas favoriser un climat de confiance avec d’éventuels investisseurs étrangers.

Enfin, de l’autre côté de l’Atlantique, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine oppose les deux plus grandes puissances économiques mondiales. Cette querelle montée crescendo depuis la première hausse des taxes douanières américaines en janvier 2018 semble s’être stabilisée, comme en atteste la récente invitation de Trump à signer un accord commercial. Elle n’en reste cependant pas moins néfaste aux opérations financières entre ces deux pays, qui peuvent faire l’objet de représailles ou de tractations.

 

LA4Lire aussi : Faire carrière en M&A : les conseils d’Irakli, ex-banquier chez Rothschild

 

Une nouvelle forme de protectionnisme

Cette guerre commerciale avait par exemple amené le président américain à exercer son veto sur le rachat de MoneyGram par Ant Financial Services, filière financière du groupe chinois Alibaba. Si ce droit de veto exercé par le biais du CFIUS (Committee on Foreign Investment in the United States) n’est que rarement utilisé, il est hautement symbolique du pouvoir et de l’interventionnisme des autorités américaines dans les Mega-Deals.

Parallèlement, Bercy a annoncé le 1er janvier 2019 avoir élargi son rayon d’action de contrôle d’opérations financières à de nouveaux secteurs. A l’énergie, les transports et la santé, se sont entre autres ajoutés l’IA, l’aérospatiale et la robotique. Tout investissement réalisé par un investisseur étranger dans ces secteurs est désormais soumis à une autorisation préalable de Bercy, qui reflète une tendance de contrôle et de méfiance plus largement européenne, notamment vis-à-vis des investisseurs chinois.

Tous ces mouvements politiques semblent dessiner une nouvelle forme de protectionnisme, et ajoutent un risque certain à tout Méga-Deal dans ces secteurs ou zones géographiques sensibles. S’en suit logiquement une baisse de confiance des décideurs financiers, qui ont de plus en plus de mal à quantifier le risque d’un éventuel refus de la transaction par une organisation politique.

Enfin, un ralentissement des opérations des investisseurs chinois a été observé ces derniers temps. A ce climat politique incertain s’ajoute notamment un léger retrait du gouvernement, qui aurait senti qu’une part de leurs dernières transactions n’aurait pas été effectuée à des prix compétitifs.

Ainsi, à l’image d’une fusion franco-allemande loupée, l’accroissement d’incertitudes politiques, le renforcement d’un certain protectionnisme et la temporisation des investisseurs chinois semblent dessiner un destin sombre aux Mega-Deals dans les prochaines années.

 

LA4Lire aussi : Tesla au centre de l’attention, enfin une méga-acquisition pour Apple ?

 

Un climat économique toujours favorable aux opérations de M&A

Mais malgré tous ces mauvais signaux, les analystes sont confiants pour le futur proche du M&A. La plupart s’accordent à dire que 2019 sera une année stable (voire en léger progrès selon Deloitte), et qu’un accroissement des opérations Mid-Cap (1 à 10Md$) compensera le déclin des Mega-Deals. Cet accroissement des opérations Mid-Cap est dû à la combinaison de plusieurs facteurs macroéconomiques qui devraient entretenir un climat favorable à leurs réalisations.

En effet, les taux des banques centrales se maintiennent à un niveau extrêmement bas depuis maintenant plusieurs années et favorisent grandement les opérations de fusions-acquisitions. La FED a d’ailleurs tout récemment annoncé qu’elle sortait de son cycle de montée des taux (après quatre hausses consécutives en 2018), tandis que la BCE a elle repoussé une éventuelle hausse à 2020. Un autre point clef est la croissance organique faible pressentie par la banque mondiale : elle devrait être de 2,9% en 2019 (vs 3% en 2018), avec un ralentissement notable des Etats-Unis (2,5% vs 2,9% en 2018) et de la Chine (6,2% vs 6,5% en 2018). Pour poursuivre leurs développements, les entreprises vont donc devoir se tourner vers une croissance non-organique ou vers les marchés émergents (4,7% de croissance prévue). Selon le cabinet EY, les 3 principales raisons d’un achat sont d’ailleurs l’entrée dans un nouveau marché, la réponse au changement de comportement de clients ou l’acquisition de « talents ». De plus, l’importance croissante prise par les entreprises de la Tech amène des enjeux supplémentaires et des acquisitions parfois très agressives sur ces compagnies aux valorisations élevées.

Enfin, on notera tout de même que l’année 2019 a commencé sur les chapeaux de roue avec l’OPA en cours du groupe pharmaceutique BMS sur son compatriote américain Celgene pour près de 74Md$, le rachat de Fox’s Entertainment par Disney pour 71Md$ ou encore la fusion des banques BB&T et SunTrust pour 66Md$. Ces trois exemples ont déjà surpassé le plus gros deal de 2018, qui était le rachat de Express Scripts Holding Co par Cigna pour 69Md$. Toutes ces opérations 100% américaines rappellent aussi que les marchés domestiques restent très porteurs, et qu’à l’image du feu vert finalement accordé par la justice fédérale américaine pour la fusion d’AT&T et de Time Warner (85Md$, offre de rachat lancée en 2016), les autorités restent clémentes.

 

 

En définitive, le paysage du M&A se voit inexorablement modifié, le nombre de Mega-Deals traités étant directement impacté par un climat politique incertain. S’il n’est pas exclu, et on l’espère, que ces tensions internationales décroissent dans les années à venir, cette situation amène à de nouveaux enjeux. Les décideurs financiers devront sûrement se montrer plus prudents vis-à-vis des décisions des autorités politiques, mais bénéficieront de conditions toujours porteuses à l’image de la bonne visibilité sur le maintien de taux bas. Dans un climat globalement confiant, les opérations Mid-Caps devraient se multiplier et compenser une raréfaction des Méga-Deals. Que les acteurs se rassurent donc, le M&A a encore de beaux jours devant lui…

 

Théophile Augustin, étudiant à HEI Lille et contributeur du blog AlumnEye