Goldman Sachs : l’heure du virage stratégique a sonné

La plus célèbre des banques américaines verra le 1er octobre David Solomon succéder à Lloyd Blankfein à sa tête.  Une occasion unique de revenir à la fois sur le chemin parcouru depuis l’accession du courtier du Bronx mais aussi de tenter de projeter le futur de Goldman Sachs avec cette passation qui résonne comme un changement de cycle stratégique pour la banque.

 

Lloyd Blankfein, le self-made-man

Ce natif du Bronx, qui admet chaque année volontiers devant les summer interns qu’il n’a jamais voulu travailler chez Goldman Sachs, se retirera de son siège de CEO le 1er octobre et de membre du conseil d’administration à la fin de l’année au profit de David Solomon jusqu’alors Co-COO.

A lui seul, il incarne la culture de la firme que Steve Bannon, ancien conseiller au président américain Donald Trump et ancien de Goldman Sachs résumait ainsi : « Goldman Sachs représente l’excellence et la méritocratie, peu importe d’où vous venez, de quelle école vous sortez, quelle est votre religion ou votre origine, ce qui compte c’est votre capacité de travail, votre intelligence et votre sens du service. ». Issu d’une famille modeste installée à New-York, il est diplômé de l’université d’Harvard et commence sa carrière chez J. Aron comme courtier en matières premières (commodities). S’il avoue avoir échoué à un premier entretien chez Goldman Sachs au moment de débuter sa carrière, il intègre finalement la banque en 1982 après le rachat par cette dernière de son employeur.

Grâce à la culture de promotion interne et au poids stratégique que les activités de commodities trading représentaient durant le début des années 2000, Lloyd Blankfein accède au poste de CEO de Goldman Sachs en 2006.

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Bilan sur fond de crise

Il succède alors à Henry Paulson qui devient directeur du trésor américain pour les deux dernières années de l’administration G. W. Bush. Ce réseau impalpable « Goldman » sera vivement dénoncé lorsqu’au moment de la crise des subprimes, le « plan Paulson » propose de racheter les titres toxiques à hauteur de 700Mds$ aux banques.  Ce plan a largement contribué à maintenir en vie Goldman Sachs dont Lloyd Blankfein annonce des bénéfices records pour l’année 2009 de 13,3Mds$, 6 fois plus élevés qu’en 2008. Au milieu de cette grave crise, il dira « Le système financier nous a conduit vers la crise, il nous en sortira aussi ». En effet, cette période a vu Merrill Lynch perdre son indépendance après son rachat par Bank of America, et Lehman Brothers ou encore Bear Stearns disparaître purement et simplement de la place financière mondiale. Les médias américains ont pris l’habitude de régulièrement dénoncer les collusions entre les membres de la banque et le monde politique sous la bannière « government Sachs ».

Lloyd Blankfein transmet donc, et ce malgré la maladie, une banque qui sort paradoxalement renforcée de la crise, dont l’influence continue de s’étendre bien au-delà des administrations américaines successives. On se souvient des déclarations de François Hollande, le 14 juillet 2016, condamnant le choix de José-Manuel Barroso (ancien président de la commission européenne) de rejoindre Goldman Sachs au moment où l’implication de l’établissement dans le maquillage des comptes publics grecs était avérée. Le 17 juillet 2018 Lloyd Blankfein a officiellement adoubé son successeur en plus d’annoncer un bénéfice trimestriel inédit depuis 2009 (2,6Mds$), et met fin à ses 36 années passées chez Goldman Sachs. Il referme aussi un cycle initié dans les années 1960, celui des traders, qui a fait la réputation de Goldman Sachs, et qui voit aujourd’hui le modèle remis en question par la technologie et la proéminence du conseil financier.

 

David Solomon, le futur de Goldman Sachs

L’annonce officielle du nouveau dirigeant était scrutée depuis des mois par les analystes et le grand public. La culture de Goldman Sachs a toujours été jusque-là de puiser dans son vivier de talents, à l’image de Lloyd Blankfein ayant effectué une immense partie de sa carrière au sein de l’établissement. Harvey Schwartz, qui était depuis 2017 le nouveau Co-COO de la banque et lui aussi ancien de J. Aron avait à cet égard manifesté son intérêt pour le poste en posant un ultimatum pour être nommé CEO, avant de voir cette stratégie échouer et devoir présenter sa démission en février 2018.

David Solomon a donc été officiellement intronisé le 17 juillet 2018, où à la suite de nombreux articles de presse nous avons pu en apprendre davantage sur ce banquier iconoclaste, qui ne manque pas de nous faire penser au Français Matthieu Pigasse responsable mondial des fusions-acquisitions chez Lazard. Fin gastronome, DJ la nuit, ce natif de Hartsdale dans l’état de New York est un banquier d’affaires qui, après un passage chez Bearn Stearns, rejoint Goldman Sachs en 1999. Là, il prend la tête de la division « Investment Banking » et participe en 2007 à l’introduction en Bourse de LuLulemon Athletica. L’anecdote raconte que lors du jour J, D. Solomon et son équipe étaient habillés de la tête aux pieds avec les vêtements de la marque plutôt qu’en costume.

En parallèle de sa carrière professionnelle et sous le nom de DJ D-Sol, il multiplie les sets avec ses platines aux Bahamas ou bien dans les soirées privées de la fashion week de New-York. Son nouveau morceau « Don’t stop believing » lui permet d’avoir plus de 550,000 visites par mois sur son compte Spotify, et on peut suivre ses performances et pérégrinations via son compte Instagram djdsolmusic. Il est évident que son profil tranche nettement avec la sobriété des cadres de Wall Street, même s’il doute lorsqu’on l’interroge que ce sera suffisant pour améliorer l’image de la finance : « Je ne sais pas si le fait de voir un président de Goldman Sachs mixer dans un club va changer la perception de l’industrie. Nous avons beaucoup de travail à faire à ce sujet ».

 

Une banque qui doit se réinventer

Il hérite en effet d’une banque qui fait face à de nombreux défis stratégiques, puisque la branche trading qui a fait sa réputation est en perte de vitesse, et qu’il faut donc trouver de nouveaux relais de croissance. L’ouverture de la banque aux particuliers qui jusqu’ici était impensable est en train d’être mise en place, et pour réussir ce défi il faudra nécessairement que l’image de Goldman Sachs soit lavée des scandales de la décennie passée. Il devra réussir dans le monde post-crise, dont les contraintes pèsent davantage sur l’industrie financière. En effet, il devrait demander aux responsables de chaque division un budget prévisionnel sur trois années afin de piloter la gestion des activités, manière d’insuffler de la rigueur dans ses équipes.

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Le changement appelé par cette nomination est donc énorme et sera mené par un banquier et non plus un courtier dans un monde où les opérations de haut de bilan prennent de plus en plus d’importance. Le 17 juillet 2018, après l’annonce de cette nomination et des bénéfices trimestriels records (+44% rapporté à la même période l’an dernier), le titre Goldman Sachs a plongé de 1,54%. Le doute du marché quant au futur de l’entreprise est acté, et D. Solomon, qui prêche depuis de nombreuses années pour une stratégie de diversification, devra réussir à réinventer la prestigieuse banque américaine. Nul doute que le top management qui suivra la prise de fonction de D. Solomon intensifiera les changements qu’il a déjà apportés : utilisation de la technologie dans le trading, migration de sales du desk corporate-trading vers la division Investment Banking pour améliorer la relation client.

Le nouveau CEO devrait voir ses premiers jours ressembler à une course contre la montre, les analystes et les observateurs estimant que la banque accuse un certain retard. Mike Mayo, qui suit le titre Goldman Sachs depuis 15 ans pour Wells Fargo, a déclaré « le plan de croissance de l’entreprise devrait faire partie de la catégorie : mieux vaut tard que jamais ».

Guillaume Baziadoly


Le Venture Capital dans les Biotechs : un pari vraiment trop risqué ?

D’abord concentrées sur l’Internet, les start-ups ont rapidement imposé des tendances. Désormais, on parle d’intelligence artificielle, de Big Data, de Réalité Virtuelle, et de plus en plus de biotechnologies. Ces entreprises spécialisées dans les technologies médicales élaborent des systèmes d’assistance destinés au corps médical, ainsi que des médicaments d’origine organique. Depuis 2016, le nombre de création de biotech a explosé (+21%, de 6 500 en 2016 à 7 900 en 2017).

Si des grands noms comme Teva ou Biogen vous parlent, peut-être êtes-vous moins familier aux canaux d’investissement qui ont permis leur décollage : les fonds de Capital-Risque.

Relativement jeune pour le public européen, l’activité de Venture Capital s’apparente pourtant au Private Equity. Ce qui les distingue est le type d’entreprise dans lesquelles elles opèrent : alors que le PE vise des entreprises ayant atteint un certain degré de maturité, les VC accompagnent des sociétés nouvelles, notamment des startups. Le risque d’un investissement en Capital-Risque est donc bien plus élevé qu’en PE, poussant l’investisseur à chercher LA perle rare, qui offrira un potentiel de croissance exponentielle.

Ces deux dernières années, les VC ont investi massivement dans les Biotech, portant cette industrie parmi les secteurs « tendance » du moment.

L’année 2017 s’annonçait pourtant rude pour les entreprises en biotechnologie. Ces sociétés – souvent des startups fondées dans la Silicon Valley – fabriquent des médicaments à partir d’organismes biologiques, ce qui les différencie du domaine pharmaceutique, s’appuyant sur la synthèse chimique. Elles tentent aussi de faire évoluer les méthodes médicales en créant des technologies pour aider médecins et patients dans la thérapie et le dépistage des maladies.

Cette industrie a connu une forte expansion entre 2015 et 2016 (+1 400 créations d’entreprises en un an), mais les investisseurs s’attendaient à une chute pour 2017, anticipant une fin de cycle.

Contre toute attente, l’année 2017 a débuté sur l’acquisition par Johnson & Johnson (leader pharmaceutique aux US) de Swiss Bellwether Actellion (startup cofondée en 1997 par deux français) pour 30 milliards de dollars. En parallèle, 38 biotech ont été introduites en bourse l’année dernière, résultant en une capitalisation boursière du marché à 300 milliards de dollars (+53% par rapport à 2016).  S’en est suivi un élargissement du marché, avec un assouplissement des taxes appliquées aux investissements dans les biotech aux US (la Californie a opté pour une exonération partielle sur les ventes et R&D).

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De l’art du « pitch » ?

Si les dernières années ont été fructueuses, les projets entrepris dans l’industrie se sont largement complexifiés. Les fonds de Venture Capital (Capital-Risque en anglais) se heurtent désormais à un problème de stratégie : comment analyser le potentiel d’une jeune pousse, alors que ses technologies sont très – voire trop – pointues ?

Par exemple, Benjamin Hadida, fondateur de Nextbiotix, a levé 7 millions d’euros en 2018 auprès de Auriga Partners, avec pour pitch de « ramener la composante du microbiote intestinal dans l’équation de la prise en charge des patients » (source : les Echos). Difficile donc d’y voir clair pour les VC quand des projets de plus en plus complexes leur sont présentés, bien que certains sont désormais spécialisés en biotechnologies.

D’ailleurs, le début d’année a malheureusement démontré ce défaut d’analyse…

Le projet mensonger d’une personnalité hors norme

Elizabeth Holmes, alors qu’elle étudie la chimie à Stanford, fonde en 2003 (à 19 ans) la startup biotech Theranos. Avec sa gestuelle empruntée à Steve Jobs, entrée dans le classement Forbes comme milliardaire la plus jeune au monde, elle a tout de la nouvelle étoile montante de la Silicon Valley.

Son projet : réduire le volume de sang dans les échantillons cliniques et en accélérer l’analyse, le tout à très bas coût.  Une idée « disruptive », qui n’a pas manqué de séduire les fonds d’investissements. Pas moins de 17 fonds en Capital-Risque comme Draper Associates et Jupiter VC ont mordu à l’hameçon. Résultat, plus de 700 millions de dollars collectés, et une valorisation de la société estimée à 10 milliards de dollars en 2014.

Face à cette réussite fulgurante, John Carreyou, enquêteur au WSJ s’est intéressé de près à Theranos, s’interrogeant sur la validité de sa technologie. A partir de là, Holmes connaîtra une batterie d’avertissements de la part des autorités médicales et juridiques, ainsi que de la SEC.

A l’origine de ces débâcles, une accusation envers Holmes, qui aurait largement menti sur sa technologie et exagéré ses capacités. Elle aurait notamment avancé pour argument de vente que l’armée américaine avait adopté sa technologie en Afghanistan. Pis encore, elle aurait divulgué de fausses informations quant aux tests de ses analyses sanguines en 2015… qu’elle n’avait en fait pas menés.

Finalement, Holmes se verra inculpée pour fraude élaborée sur plusieurs années (« elaborate, years-long fraud », Forbes), écopera d’une amende de 500 000$, et d’une interdiction de diriger une entreprise cotée pendant 10 ans – y compris la sienne. La société échappera de près à la banqueroute à la suite de ces révélations.

Bien qu’elle se soit engagée à rembourser ses investisseurs à hauteur de 19 millions de dollars de participation en actions, il semble improbable que ceux-ci recouvrent totalement leur mise.

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Une mise en garde aux investisseurs

« Cette histoire est une leçon importante pour la Silicon Valley », déclarera ensuite Jina Choi, officier régional à la SEC de San Francisco. Derrière ce scandale se trouve un problème dans les stratégies d’investissements, notamment en Capital-Risque : les startups développent une expertise dans des domaines de plus en plus complexes à un rythme soutenu, que les financiers ne peuvent pas toujours suivre sans l’appui de spécialistes.

Cette relative « naïveté » des investisseurs trouve aussi sa source dans le statut des startupers de la Silicon Valley : par leur renommée mondiale, ces « petits génies » de la tech obtiennent facilement crédit auprès des investisseurs.

D’un côté, les VC n’ont pas forcément les capacités techniques pour analyser en profondeur un projet. De l’autre, certains entrepreneurs font l’objet d’une fascination du grand public, dont les investisseurs doivent tant bien que mal faire abstraction pour mener à bien des levées de fonds.

 

Comment échapper à cette difficulté structurelle ? Certains fonds n’hésitent pas à recruter des profils atypiques issus notamment du milieu médical en échange de rémunérations alléchantes. Par exemple, SV Life Science – un fonds gérant plus de 2 milliards de dollars – s’est vu conseillé par Dev Mishra, docteur en médecine et ancien patron d’une biotech (Cayenne Medical). Bien que la plupart des managers en VC soient issus de banques d’investissement, ces profils sont la clef de stratégies gagnantes. D’autres fonds sont dirigés par d’anciens médecins, reconvertis en investisseurs experts dans le marché médical. Sachant que le marché biotech est peu corrélé aux marchés classiques, leur analyse peut se montrer aussi pertinente que celle d’analystes en banque d’affaires.

Comme le dit Ward Capoen, Analyste chez Candriam (gestionnaire d’actifs européen) :

« En cas de crise financière, on ne vendra pas moins de médicaments contre le cancer. »

Ainsi, les VC pourront se protéger des projets mensongers en restant à la pointe du domaine biotech. En se munissant d’experts, les fonds peuvent distinguer les projets d’avenir des fraudes. Le point positif repose sur la relative jeunesse du marché biotech, et son potentiel de croissance quasi infini.

 

Raphaël Hassid, étudiant à l’EDHEC Business School


Blockchain, crypto, ICO : au-delà du buzz

Par Clément Jeanneau, cofondateur de Blockchain Partner, auteur du rapport « L’Age du web décentralisé » (avril 2018)

Impossible de ne pas avoir entendu parler de cryptomonnaies, des levées de fonds en ICO (Initial Coin Offering) ou de blockchain ces derniers mois. Après une envolée vertigineuse, les cryptomonnaies ont subi une forte correction début 2018. Est-ce la fin d’une « bulle sans fondement », comme l’affirment de nombreux économistes ? Et s’il fallait plutôt, à l’inverse, considérer les cryptomonnaies sous un tout autre angle ?

Evoluant dans le domaine des cryptomonnaies depuis plusieurs années, je suis régulièrement interrogé par des proches ou des journalistes sur les variations de leurs cours et sur mes pronostics d’évolution pour les semaines à venir. Ma réponse est toujours la même : ces variations sont, le plus souvent, anecdotiques, et ne méritent pas que l’on s’y intéresse d’aussi près. Personne, ou presque, ne se souviendra dans un mois que les cours ont aujourd’hui baissé ou monté.

Les cryptomonnaies sont le plus souvent abordées en surface, sous l’angle de leurs cours. Ce qui mérite bien plus d’attention est ce que les cryptomonnaies vont permettre.

 

Une nouvelle économie numérique

Depuis plusieurs mois, il est beaucoup question d’intelligence artificielle (IA), présentée comme l’innovation de rupture par excellence. Ma conviction est la suivante : l’intelligence artificielle est une nouvelle étape de l’économie numérique, alors que la blockchain et les cryptomonnaies forment une nouvelle économie numérique à elles seules. Ces dernières permettent de rebattre entièrement les cartes, ce qui n’est pas le cas de l’IA qui consolidera parfois, si ce n’est souvent, des positions déjà existantes.

La blockchain et les cryptomonnaies ne concernent en effet pas juste les applications numériques (comme le sont Facebook, Google, etc.) : elles touchent aussi, et surtout, à la structure même d’Internet, via la création de nouveaux protocoles (comme l’est par exemple Http, à l’origine du web actuel), c’est-à-dire les couches situées sous les applications.

Cette nouvelle économie numérique repose sur de nouvelles règles, permet l’émergence de nouveaux business models, et fera ainsi apparaître de nouveaux acteurs, et donc, de nouveaux champions.

Pour la comprendre, il faut d’abord voir de quoi l’on parle.

Plutôt que de parler (uniquement) de cryptomonnaies, il est préférable d’employer le mot de cryptoactifs, qui va au-delà des seules cryptomonnaies. Les cryptoactifs constitue une nouvelle classe d’actifs à part entière. Celle-ci englobe deux notions : les cryptomonnaies d’un côté, et un « ovni » encore méconnu, appelé token.

Les tokens sont le cœur de cette nouvelle économie numérique. De la même façon la blockchain a fait beaucoup parler depuis deux ans, les tokens deviendront le hot topic des deux prochaines années.

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What are you token about ?

Comprendre les tokens implique de partir du problème qu’ils résolvent. Fondamentalement, ils permettent de faire une grande chose qu’Internet ne permet pas.

Aujourd’hui, lorsqu’on envoie un fichier sur Internet (document écrit, vidéo, chanson…), le destinataire ne reçoit en réalité pas le fichier en lui-même, mais une copie. Le fichier est conservé par l’émetteur. Ce système, qui fonctionne bien pour les fichiers échangés d’habitude, n’est pas viable pour les actifs de valeur fondés sur de la rareté : si l’on envoie 1 euro à un autre internaute et que l’on conserve en même temps cet euro, celui-ci perd de sa valeur. Internet tel qu’il est conçu empêche donc de pouvoir s’envoyer de la rareté numérique en pair à pair, sans devoir passer par une autorité centrale comme une banque.

C’est ce problème que résolvent les cryptoactifs dont les tokens. Un token est donc est un actif numérique qui peut être échangé entre deux individus sur Internet sans intermédiaire, et sans être dupliqué.

Il a 3 autres particularités :

1/ Un token est toujours personnalisable par son auteur. Autrement dit, il peut représenter ce que son auteur veut : un droit d’usage d’un service (sans token, le service ne sera alors pas utilisable) ; un moyen de paiement (le token sera alors la seule façon de payer pour un service donné) ; un droit de vote (pour la gouvernance d’une organisation) ; etc.

2/ N’importe qui peut créer et émettre son propre token. Ainsi il est possible de dire que les tokens sont à la valeur ce qu’Internet a été à l’information. Grâce à Internet, n’importe qui peut publier et échanger l’information qu’il veut, instantanément, auprès du monde entier, sans besoin d’autorisation préalable. Avec les tokens, n’importe qui peut créer de la valeur et l’échanger à qui il veut instantanément, sans besoin d’autorisation préalable.

3/ Les tokens sont vendable et achetable à tout moment sur des plateformes, au prix fixé par l’offre et la demande : ils sont donc extrêmement liquides.

Illustration: Storj est un service de stockage cloud décentralisé qui n’est utilisable qu’en faisant usage d’un token appelé Storjcoin. Tout utilisateur peut louer l’espace libre de son ordinateur sur le réseau en échange de Storjcoin, et inversement peut acheter de l’espace de stockage sur le réseau Storj contre des Storjcoin. En résumé, lorsqu’un utilisateur achète ou reçoit des Storjcoin, il peut ensuite soit acheter de l’espace sur le réseau (à un coût censé être moindre qu’avec les services existants, et sans devoir placer ses fichiers chez un tiers de confiance), soit les garder dans une perspective de spéculation pour réaliser ensuite une plus-value, soit les convertir dans sa monnaie traditionnelle (euro, dollar…).

Avec les tokens, les règles de l’économie numérique sont renversées. Les tokens, lorsqu’ils seront intégrés au modèle d’applications dites décentralisées, permettront par exemple à des services numériques d’émerger et de se développer bien plus facilement, et ainsi de lutter contre l’effet dominateur dont bénéficient aujourd’hui les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon).

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Une bataille mondiale déjà engagée

On dit souvent que la data est le pétrole du web actuel. Le token est le pétrole du web de demain. Ses implications iront même bien au-delà du web, d’où le fait que l’on parle de plus en plus de « token économie » :

– il deviendra possible de « tokeniser » des actifs traditionnels, c’est-à-dire digitaliser des actifs financiers, immobiliers, etc., sous forme de tokens. Ce mécanisme permettra de créer des fractions de propriété d’actifs et de se les échanger de façon quasi-instantanée. La digitalisation des actifs sous forme de tokens rendue possible par la blockchain constituera le pendant de la digitalisation de l’information rendue possible par Internet.

– les entreprises pourront elles-mêmes émettre leurs propres tokens, et donc ouvrir la voie à de nouveaux modèles d’affaires. Futuriste ? Pas tant que ça : en mars, le PDG de Carrefour, Alexandre Bompard, confiait, à propos des cryptoactifs et tokens, « beaucoup y réfléchir en ce moment. On ne pourra pas passer à côté de cette transformation-là. Ce n’est pas une mode, ça ne va pas passer ».

Partout dans le monde, bien loin des préoccupations liées aux cours des cryptomonnaies, des dizaines de milliers d’individus travaillent d’ores et déjà sur cette token économie. Une bataille mondiale s’est engagée, dont nous ne sommes qu’aux prémices. En Russie, Vladimir Poutine a rencontré dès juin 2017 le fondateur de la blockchain appelée Ethereum, sur laquelle sont construits la majorité des tokens actuels. Aux Etats-Unis, d’après Naval Ravikant, un des grands noms de la « Silicon Valley », « la blockchain est en train d’aspirer les talents de la Silicon Valley plus vite que tous les booms depuis Internet ». Il ajoute, malicieux, que « le jeune Bill Gates construirait aujourd’hui une startup blockchain »…Une façon de dire que les opportunités de cette nouvelle économie numérique, qui rebat les cartes, sont considérables pour tout entrepreneur passionné. Dans les années 1990, la France et l’Europe ont laissé passer le train de la révolution Internet. Saurons-nous, cette fois-ci, (ré)agir à temps ?

Pour en savoir plus :

-« L’Age du web décentralisé », premier rapport en France sur les cryptoactifs et la token économie (avril 2018) : https://www.thedigitalnewdeal.org/lage-du-web-decentralise/

-« Le web de demain sera décentralisé », TEDx donné en février 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=ISYmB5HBpP4

-Intervention devant la commission des finances de l’Assemblée Nationale (23 avril 2018) : https://bit.ly/2qZah37


Le CEO Jamie Dimon décrypte les challenges de JPMorgan

Le 05 Avril 2018, James « Jamie » Dimon, le PDG de J.P. Morgan, a rendu public sa lettre annuelle destinée aux actionnaires. Il nous explique quels sont, selon lui, les leviers de croissance sur lesquels la banque peut s’appuyer mais aussi les risques les plus importants auxquels elle va devoir faire face. Son opinion sur la politique publique américaine et les solutions qu’il développe font de cette lettre un « must read » avant vos entretiens.

 

Les 3 points importants à retenir de cette lettre sont :

    • Les raisons pour lesquelles la croissance organique est la meilleur façon de croître
    • La mise en application de cette stratégie de croissance, division par division, pays par pays
    • Les moyens qui vont être mis en oeuvre pour contre-carrer la mauvaise politique publique américaine

Vous pouvez la retrouver en cliquant sur le lien ci-dessous ! 

Jamie Dimon – sa lettre aux actionnaires de JPMorgan

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M&A : les transactions qui ont marqué l'histoire

« Quand une femme vous résiste il suffit de revenir avec un bouquet de fleur plus gros ». C’est avec ces propos qu’en février 2000, Klaus Esser, dirigeant de Mannesman expliquait comment il avait réussi à convaincre Hutchison Whampoa de lui céder sa filiale Orange. Cette citation illustre bien l’état d’esprit adopté ces 20 dernières années par les multinationales désireuses d’affirmer leur position au travers d’acquisitions et pour des montants toujours plus importants.

L’année 2017 s’annonce quant à elle comme une année record en termes de deals M&A : Danone acquiert un géant du bio américain, Whitewave, pour un montant de 11,4 milliards de dollars du groupe, Unibail-Rodamco rachète son concurrent australien Westfield pour 24 milliards de dollars ou encore Essilor qui rachète l’italien Luxottica (Ray Ban) pour un montant de 46 milliards d’euros.

Cette hausse est due au regain de confiance dans les milieux d’affaires avec notamment la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle. De plus, le climat favorable est porté par des politiques pro-entreprises et des conditions de financement facilitées par les marchés. Les transactions M&A ont bondi de 50% en 2017 pour atteindre près de 245,8 milliards de dollars. Ces montants stratosphériques ne suffisent pourtant pas pour figurer parmi les plus importantes fusions et acquisitions de l’histoire. Pour dire, 8 des plus importantes transactions totalisent près de 993 milliards de dollars à elles seules. L’occasion de faire un retour sur ces opérations qui ont marqué l’histoire.

 

Exxon – Mobil : 85,6 milliards de dollars

Secteur : Energy, Oil & Gas
Date opération : novembre 1999
Banques impliquées : JP Morgan, Goldman Sachs

En 1998, Exxon est la 2ème plus importante compagnie pétrolière. Elle initie alors l’acquisition de Mobil Corp pour 85,6 milliards de dollars afin de consolider sa position et devenir le n°1 mondial du pétrole. Mais pour affirmer sa position, le nouveau groupe a dû se plier aux exigences des autorités de la concurrence et faire des sacrifices. En Europe notamment, le groupe s’est retiré du raffinage et de la distribution de produits pétroliers. Aux États-Unis, il a dû céder plus de 2000 stations-service. Cependant, il s’agit toutefois de la plus grosse transaction industrielle jamais réalisé.

 

Pfizer – Warner Lambert : 88,9 milliards de dollars

Secteur : Pharma & Healthcare
Date opération :  juin 2000
Principales banques impliquées : Bank of America, Goldman Sachs, Guggenheim

Le secteur pharmaceutique se démarque également par son dynamisme et ses montants colossaux engagés. C’est le cas notamment de l’entreprise américaine Pfizer qui rachetait son concurrent Américain Warner-Lambert en 2000, pour devenir le n°1 mondial du secteur pharmaceutique.
L’entreprise Warner-Lambert, également le résultat d’une fusion, était reconnue pour son médicament Liptor, le plus vendu au monde dans les années 90. Cette fusion a donné lieu au plus grand centre mondial de recherche pharmaceutique.

 

Royal Dutch Petroleum – Shell Transport & Trading : 95,4 milliards de dollars

Secteur : Energy, Oil & Gas
Date opération : juillet 2005
Principales banques impliquées : Citi, Rothschild, Deutsche Bank, ABN Amro

L’entreprise pétrolière britannique Shell Transport and Trading ainsi que l’entreprise néerlandaise Royal Dutch étaient liées dès 1907. Il s’agit ici plus d’une rationalisation d’entités que d’une conquête. En effet, c’est en 2005 que l’unification des 2 sièges sociaux eu lieu, regroupant ainsi les deux entreprises en une seule entité juridique. L’opération de fusion aboutit à la création d’une nouvelle structure dénommée Royal Dutch Shell. Celle-ci est cotée à la bourse de Londres mais son siège social reste aux Pays-Bas.

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RFS Holdings – ABN Amro : 100 milliards de dollars

Secteur d’activité : Energy, Oil & Gas
Date de l’opération : octobre 2007
Principales banques impliquées : Goldman Sachs, Merill Lynch, Barclays

Le rachat de ABN Armo par le pool bancaire constitué de Royal Bank of Scotland, Fortis et Banco Santander demeure encore aujourd’hui la plus grosse opération dans le secteur bancaire. L’achat de ABN Amro par le pool mené par RBS reste une opération aujourd’hui très critiquée. En effet, la crise financière de 2008 a fragilisé les banques ayant participé à l’opération, si bien que l’état britannique a dû acquérir 81% du capital de RBS pour éviter sa chute. Fortis et Santander ont également été affaiblies par cette opération et ont dû faire appel à une aide financière de l’Union Européenne.

 

AB Inbev- SABMiller : 110,3 milliards de dollars

Secteur d’activité : Financial services
Date opération : novembre 2015
Principales banques impliquées : Lazard, Deutsche Bank, BNP Paribas, Morgan Stanley, J.P. Morgan

Traditionnellement le marché des spiritueux est un marché très fragmenté et soumis à une forte concurrence international. Les grandes entreprises ont dû réagir face à l’émergence de nombreux producteurs indépendants. AB Inbev, elle-même issue d’une fusion entre l’entreprise belge Interbrew et le brésilien AmBev, a racheté le brasseur anglais SABMiller (entreprise issue de la fusion entre le sud-africain South African Brewries et Miller) pour un montant de 110,3 milliards de dollars.

Aujourd’hui la nouvelle entité formée détient un nombre impressionnant de marques : Corona, Leffe, Stella Artois, Fosters, Hoegarden, et d’autres.

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Rachat des parts de Vodafone par Verizon : 130 milliards de dollars

Secteur d’activité : Technology, Media & Telecommunications
Date opération : février 2014
Principales banques impliquées : JPMorgan, Morgan Stanley, Goldman Sachs, UBS, Merill Lynch

Après la crise financière de 2008, les opérations de fusions-acquisitions battent de l’aile. Il faudra attendre 2013 pour revoir un gain spectaculaire, et c’est une fois de plus le secteur des télécommunications qui se fait entendre, puisque Verizon rachète 45% des actions de sa filiale Verizon Wireless détenues par Vodafone. Grâce à cette transaction, Verizon contrôle désormais la totalité de sa filiale mobile. Cette opération a permis à l’opérateur de consolider sa position de leader sur le marché américain avec près de 116 millions d’abonnés.

 

AOL – Time Warner : 181 milliards de dollars

Secteur d’activité : Technology, Media & Telecommunications
Date opération : janvier 2000
Principales banques impliquées : Goldman Sachs, Merrill Lynch, Salomon Smith Barney, Morgan Stanley

Time Warner rêve de créer un empire mêlant média et nouvelles technologies. C’est dans cette optique qu’en janvier 2000 Time Warner et American On Line (AOL) ont décidé de fusionner pour un montant de 181 milliards de dollars. Deux mondes se rencontrent, d’un côté AOL, leader d’internet et fournisseur d’accès, et de l’autre, Time Warner, champion du divertissement. AOL avait un chiffre d’affaires de 4,8 milliards de dollars en 1999 avec une capitalisation boursière de 164 milliards de dollars, soit deux fois celle de Time Warner (73 milliards de dollars). Ce rapprochement historique par son montant sera aussi l’un des plus gros échecs de l’histoire. L’opération s’est finalisée peu avant l’éclatement de la bulle internet. En 2002, AOL enregistre une perte de 100 milliards de dollars, un autre record. Ce mariage qui s’annonçait comme l’opération du siècle voit fin en 2009 lorsque Time Warner se sépare d’AOL.

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Vodafone AirTouch – Mannesmann AG : 202 milliards de dollars

Secteur d’activité : Technology, Media & Telecommunications
Date opération : février 2000
Principales banques impliquées : Warburg Dillon Read, Morgan Stanley, Merrill Lynch, JP Morgan and Deutsche Bank

En Février 2000, Vodafone, entreprise britannique dans le secteur des télécommunications, achètait son concurrent Mannesmann, spécialisé dans la téléphonie mobile. Au plus haut de la bulle internet, les valorisations d’entreprises atteignaient des montants colossaux, mais Vodafone AirTouch souhaitait à tout prix racheter son concurrent Allemand. Une première offre en titre est effectuée, valorisant Mannesman à 106 milliards de dollars. L’offre est ensuite portée à 137 puis à 202 milliards, en faisant aujourd’hui l’opération la plus importante de l’histoire. Vodafon multiplie par la suite les acquisitions internationales en Espagne, en Irlande ou encore au Japon. L’entreprise s’impose ainsi comme le leader incontestable de la téléphonie mobile dans le monde.

Mamadou Dembele


Saudi Aramco : l'IPO du siècle

En ce début d’année, le Financial Times a recensé les événements qui marqueront 2018. Cette dernière sera rythmée par de nombreuses élections présidentielles (Russie, Brésil, Venezuela…), des événements sportifs comme les Jeux Olympiques d’hiver en Corée du Sud, ou la coupe du monde de football en Russie, mais aussi des faits économiques d’ampleur internationale. Le plus attendu par les investisseurs du monde entier n’est autre que l’introduction en bourse de la compagnie saoudienne d’hydrocarbures Aramco.

En effet, cette IPO, qualifiée « d’opération du siècle » en raison du montant sans précédent (100 milliards de dollars) que cette dernière permettra de lever pour l’entreprise saoudienne, aura aussi son importance stratégique dans le plan de transformation économique Vision 2030 mené par l’Arabie Saoudite.

 

Saudi Aramco, première compagnie pétrolière au monde

 

Saudi Aramco, officiellement Saudi Arabian Oil Company, est l’entreprise nationale saoudienne spécialisée dans l’exploitation d’hydrocarbures. Créée en 1933 et dirigée par Amin H. Nasser, elle possède la quasi-totalité des réserves du royaume, lui permettant de surclasser ses concurrents.

À titre comparatif, ses réserves prouvées sont estimées à 267 milliards de barils grâce notamment au site de Ghawar, le plus important gisement mondial contre 25 milliards de barils pour son principal concurrent, l’américain Exxon Mobil. Cela permet au géant saoudien d’extraire près de cinq fois plus de barils par  jour à des coûts dérisoires se situant entre deux et quatre dollars par baril.

 

Une IPO de tous les records

 

Afin de préparer son introduction avec une volonté de transparence vis-à-vis des investisseurs, Saudi Aramco a commencé l’année passée par une forte restructuration financière. En effet, étant une société publique, les dirigeants se sont attelés à séparer les comptes de l’entreprise de ceux du royaume mais aussi à redéfinir les activités du groupe.

Dans le but de ressembler à une entreprise pétrolière plus traditionnelle et non étatique, cette dernière se devait de dresser une limite entre les travaux réalisés au nom du gouvernement et ceux exécutés pour son propre développement. En ce début d’année, l’entreprise a également modifié ses statuts pour devenir une société par actions. 

Cette phase étant terminée, l’IPO semble se préciser. Elle devrait avoir lieu au second semestre et concernera environ 5% du capital de la compagnie. Malgré cette infime part, elle permettra de lever jusqu’à 100 milliards de dollars (84 milliards d’euros), balayant au passage le précédent record de 25 milliards de dollars détenu par Alibaba lors de son introduction en bourse en 2014.

Et ce ne sera pas le seul record pour Aramco, qui, à la suite de cette opération, devrait être valorisée à 2,000 milliards de dollars (1,683 milliards d’euros), ce qui constitue de très loin la plus forte valorisation au monde. Les comparatifs sur le marché n’existent pas, elle sera supérieure aux trois plus fortes valorisations (Apple, Alphabet et Microsoft) réunies.

Seul le PIB des sept premières puissances économiques mondiales lui est supérieur.

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Une course effrénée pour les banques et les bourses mondiales

 

Compte tenu de ces chiffres vertigineux, l’ensemble des grandes banques mondiales s’est précipité pour réaliser cette opération. Mais le 30 mars 2017, le groupe pétrolier public a désigné JP Morgan, Morgan Stanley et HSBC, toutes anglo-saxonnes, pour être les book runners de l’opération. Ces banques rejoignent Moelis & Co. et Evercore retenues en tant que conseillers financiers indépendants et chargés de définir le calendrier de cette introduction. S’ajoutent aussi à ce grand projet les établissements saoudiens NCB Capital et Samba Capital, qui représenteront les banques de conseil locales ainsi que le cabinet d’avocats White & Case.

Cependant, les bourses qui accueilleront cette opération sont encore inconnues et la bataille fait rage. Il est certain que la bourse de Ryad, Tadawul, accueillera une partie de ce capital. Khalid Abdullah Al Hussan, le patron de cette place boursière, a même affirmé : « Nous voulons obtenir l’exclusivité de la cotation d’Aramco ». Toutefois, selon de nombreux analystes, une introduction uniquement locale ne permettra pas aux autorités saoudiennes de réaliser leurs objectifs.

Ils doivent alors penser à une introduction multiple, et sur une place étrangère au minimum. Les critères de choix comprennent notamment la profondeur de la place financière en termes de volume d’échange quotidien et de capitalisation boursière, mais aussi les exigences légales en matière de cotation.

Les autorités saoudiennes ont néanmoins une préférence pour le NYSE, non seulement pour son nombre record d’investisseurs, mais aussi dans le but d’entretenir les liens déjà très forts entre les pouvoirs Saoudien et Américain depuis le pacte du Quincy. Pour rappel, ce dernier garantit la protection de la famille saoudienne en contrepartie d’une garantie de l’approvisionnement en pétrole des Etats-Unis. Donald Trump a même expressément invité Aramco à suivre cette voie.

 

Londres fait également les yeux doux à l’Arabie Saoudite puisque cela lui permettrait de montrer à l’ensemble des investisseurs mondiaux que, malgré le Brexit, la City demeure une place forte et attractive. Cette dernière remplit les critères de Ryad et possède l’avantage d’être très tournée vers les matières premières avec notamment la cotation de nombreuses compagnies minières (BHP, Rio Tinto, …). Afin d’appuyer sa candidature, le gouvernement britannique a mis en place une garantie à hauteur de 2 milliards de dollars pour faciliter les achats d’Aramco au Royaume-Uni.

La dernière place susceptible d’accueillir cette cotation est Hong-Kong pour des raisons commerciales. En effet, cet accord permettrait de pérenniser et sécuriser les échanges entre Ryad et Pékin. A l’heure actuelle, l’Arabie Saoudite est le premier exportateur de pétrole vers la Chine.

L’hypothèse d’un placement privé est également à l’étude.

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Pierre angulaire du programme Vision 2030

 

Le 25 avril 2016, le prince héritier Mohammed Ben Salmane Al Saoud, et également président du Conseil suprême d’Aramco, a annoncé la création du plan Vision 2030.

Celui-ci a l’ambitieux projet de restructurer la société saoudienne à l’aide de réformes économiques, politiques et sociales.

Les réformes économiques auront pour principal objectif de diversifier les activités du royaume et mettre fin à l’ultra-dépendance vis-à-vis de l’or noir (en 2015, 90 % des recettes publiques du pays provenaient du pétrole). En effet, depuis la baisse brutale des cours du pétrole, l’Arabie Saoudite connaît un ralentissement de sa croissance et est en proie à des difficultés budgétaires avec l’apparition d’un déficit qui est aujourd’hui évalué à 72 milliards de riyals, soit 16,3 milliards d’euros.

Cependant, cette volonté de transition a un coût exorbitant et pour la financer, l’Arabie Saoudite souhaite mettre en place le plus grand fonds souverain au monde, à l’instar de la Norvège qui a créé en 1990 un fonds souverain permettant de capitaliser ses revenus pétroliers présents pour en faire profiter son économie future. Ce fonds est aujourd’hui évalué à 1 000 milliards de dollars, soit 2,7 fois son propre PIB.

Pour alimenter son fonds, l’Arabie Saoudite compte sur l’IPO d’Aramco. Celle-ci lui permettra de se doter d’une puissance financière évaluée à 2.000 milliards de dollars, et ainsi de pouvoir mener à bien l’ensemble de ses projets, comme celui lancé en octobre 2017, appelé NEOM. Ce projet oeuvre à créer la “nouvelle Silicon Valley” c’est-à-dire une gigantesque cité économique, 2 fois plus grande que la région Île-de-France, ultra-connectée, offrant des conditions de vie inédites et dont la population pourrait être majoritairement des robots. 

L’IPO d’Aramco est démesurée tant sur les montants propres à l’opération que sur les ambitions du régime saoudien. Elle est scrutée et attendue par l’ensemble des acteurs du marché. Néanmoins, le prince héritier Mohammed Ben Salmane Al Saoud a prévenu  que « seuls les rêveurs sont les bienvenus”.

 

 

Adrien Thery, étudiant à EDHEC Business School et contributeur du blog AlumnEye