Comment la Banque mondiale contribue à réduire la pauvreté dans le monde ?

Depuis 1978, la sortie annuelle du World Development Report ou Rapport sur le développement dans le monde est un évènement particulièrement attendu par beaucoup de gouvernements mondiaux. Ces réflexions de la Banque mondiale sur un thème particulier du développement économique (services publics, agriculture, pauvreté, etc.) sont une référence dans le domaine et servent de base aux calculs des principaux indicateurs mondiaux de développement (IDH par exemple).

Le rapport de l’année 2020 s’intitule : « le commerce au service du développement à l’ère de la mondialisation des chaînes de valeur ». Ce dernier est disponible gratuitement dans son intégralité (293 pages en anglais) en ligne. Il existe une version abrégée de 19 pages en anglais, arabe, espagnol, français, portugais, russe et mandarin.

 

Présentation de la Banque mondiale

Contrairement à ce que l’on peut penser au premier abord, la Banque mondiale n’est pas une banque au sens traditionnel du terme. Il s’agit en effet d’une institution financière internationale qui est une source de fonds et de savoir pour les pays en voie de développement. La Banque mondiale accorde ainsi des prêts à effet de levier et accompagne les gouvernements dans des projets d’investissements de grande ampleur. Le groupe compte aujourd’hui 189 pays membres, des collaborateurs issus de plus de 170 pays, plus de 130 antennes à travers le monde et est le premier prêteur d’argent d’origine publique au monde.

Le Groupe de la Banque mondiale, dont le siège est situé à Washington, est en réalité constitué de 5 institutions :

  • La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) ;
  • L’Association internationale de développement (IDA) ;
  • La Société financière internationale (IFC) ;
  • L’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA) ;
  • Le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI).

Il faut donc rigoureusement distinguer le Groupe de la Banque mondiale qui comprend 5 institutions financières et la Banque mondiale qui comprend uniquement les deux premières organisations (BIRD et IDA). Le fonctionnement de la BIRD est assuré par le versement d’une cotisation de la part des États membres. L’IDA se concentre quant à elle exclusivement sur les pays les moins développés de la planète. De plus, environ la moitié des employés de la Banque mondiale travaille sur des projets de l’IDA qui distribue ses fonds sous forme de dons à hauteur de 20%, le reste prenant la forme de prêts à taux d’intérêt faible ou nul. En 2014, les cinq premiers emprunteurs étaient l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, le Nigeria et l’Éthiopie. L’Association internationale pour le développement accorde des prêts à long terme (échéances de 20, 35 ou 40 ans, assorties d’un délai de grâce de 10 ans, avant de devoir commencer à rembourser le principal) aux pays les plus pauvres de la planète. Les crédits à long terme et sans intérêt de l’IDA servent à financer des programmes qui vont permettre de construire les institutions, les infrastructures et le capital humain que requiert un développement à la fois équitable et soutenable sur le plan environnemental.

Depuis sa création, l’IDA a prêté 500 milliards de dollars à 108 pays, dont la moitié à des pays africains, ciblant des projets de développement dans des domaines tels que l’éducation, la santé, les dispositifs de sécurité sociale, l’approvisionnement en eau potable et l’assainissement (36 %), la loi, la justice et l’administration publique (23 %), les infrastructures (14 %), l’agriculture et le développement rural (8 %). Au cours de l’exercice 2019, la BIRD a réalisé des engagements d’un montant total de 23,2 milliards de dollars et l’IDA 21,9 milliards de dollars.

Créée en 1945, la Banque mondiale avait pour objectif initial d’aider l’Europe et le Japon dans leur reconstruction au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Face au rattrapage économique rapide de ces deux zones, elle se fixa pour nouvel objectif d’accompagner et d’encourager les croissances des pays en développement et des pays les moins avancés principalement en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. Les Etats-Unis étant le principal actionnaire, c’est le gouvernement américain qui est chargé de désigner le président du Groupe de la Banque mondiale. Ce dernier est nommé pour un mandat de 5 ans.

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Les missions du groupe

Les missions de la Banque mondiale ont beaucoup évolué au fil des années mais elles sont aujourd’hui très claires : « Mettre fin à la pauvreté extrême : faire en sorte que la part de la population mondiale vivant avec moins de 1,90 USD par jour passe sous la barre des 3 % d’ici 2030. Promouvoir une prospérité partagée : favoriser, dans chaque pays, l’augmentation des revenus des 40 % les plus pauvres ». Elle a donc délaissé son objectif unique de croissance économique et se focalise également sur le développement durable, la dette et les pandémies notamment. De plus, la charte fondatrice du groupe stipule que les prêts sont accordés en fonction de considérations purement économiques. Depuis les années 2000, il est admis que le régime politique du pays bénéficiaire est largement pris en compte.

Plus précisément, la Banque mondiale a pour mission de financer et soutenir des projets que des investisseurs classiques n’oseraient pas financer : reconstruction de zones dévastées par des conflits ou des catastrophes, protection du climat, etc. Ces prêts à taux préférentiels sont accordés principalement à ses pays membres en difficulté. En échange, la Banque mondiale réclame que des dispositions politiques dites « d’ajustement structurel » soient prises dans ces pays ; les plus communes étant :

  • Dispositions contre la corruption, la bureaucratie et l’emprise de clans sur l’économie ;
  • Meilleure diffusion du savoir et encouragement de l’innovation ;
  • Amélioration générale des infrastructures et du système fiscal du pays cible.

 

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Quels métiers peut-on y exercer ?

La Banque mondiale est un important employeur de chercheurs : un quart de ses 10 000 collaborateurs ont un doctorat. Ces derniers conduisent d’important travaux de recherches en rapport avec le développement de chaque pays. On retrouve ainsi beaucoup d’économistes qui peuvent être spécialisés sur certains secteurs (agriculture, industrie, etc.) ou sur des zones géographiques.

La Banque mondiale compte également beaucoup de consultants. La BIRD en emploie un grand nombre à destination des pays à revenu intermédiaire et des pays pauvres solvables. On trouve aussi des analystes financiers, des spécialistes sectoriels (énergie, santé, éducation, climat, transports, secteur privé, secteur public, etc.) qui sont souvent associés à des consultants dans les équipes. Tous ces postes ont plusieurs grades qui conduisent naturellement à des fonctions d’encadrement dans les antennes mondiales du groupe (directeur ou économiste en chef pour une région par exemple). La Banque mondiale emploie également des développeurs, des analystes IT et des data scientists pour gérer les importants flux de données et produire des analyses « data driven ».

Les fonctions supports en comptabilité, droit, ressources humaines, communication sont évidemment pourvues. Il est aussi intéressant de signaler que le groupe compte beaucoup de traducteurs dans beaucoup de langues différentes puisque les équipes sont profondément internationales et peuvent intervenir dans plusieurs pays à la fois. Cependant, les employés de la Banque mondiale sont aussi très souvent polyglottes : certains parlent couramment 4 voire 5 langues !

 

Secteurs couverts et investissements phares

Les premiers projets financés par la Banque mondiale étaient de grands projets d’infrastructures comme des routes, des aéroports et des centrales électriques. Historiquement, le premier prêt approuvé officiellement par la Banque mondiale est un prêt de 250 millions de dollars accordé à la France en 1947. On notera aussi que depuis 1945, l’Inde a bénéficié de plus de 111 milliards de dollars de prêts et la Chine 62 milliards. Ces deux pays ont reçu respectivement 859 et 370 millions de dollars de la part de la BIRD en 2018. Cependant, des détournements d’aides sont à déplorer ; notamment dans les pays les moins avancés. Le taux de fuite moyen des aides de la Banque mondiale envers les pays pauvres vers les paradis fiscaux (comme la Suisse, le Luxembourg, les îles Caïman et Singapour) est estimé à environ 7,5 % de l’aide.

Aujourd’hui, les investissements sont beaucoup plus diversifiés. Le groupe entend par exemple investir plus de 200 milliards de dollars en faveur du climat entre 2021 et 2025. La BIRD lève la majeure partie de ses ressources sur les marchés des capitaux internationaux. Ce mode de financement lui a permis d’allouer, depuis 1946, plus de 500 milliards de dollars de prêts destinés à faire reculer la pauvreté dans le monde, sachant que ses actionnaires (les pays membres) ont versé environ 14 milliards de dollars à son capital. La Banque mondiale tire un revenu annuel du rendement de ses fonds propres et de la faible marge qu’elle réalise sur les prêts consentis. Ces revenus permettent de couvrir les frais de fonctionnement de la Banque mondiale (BIRD et IDA), de renflouer les réserves de l’institution afin de renforcer sa position de bilan et d’assurer un transfert de ressources annuel au profit de l’IDA.

En décembre 2016, la Banque mondiale approvisionne d’un montant record de 75 milliards de dollars les fonds de l’IDA, avec l’objectif principal d’intensifier la lutte contre l’extrême pauvreté. 75 pays à faibles revenus sont concernés par le projet. 3 mois plus tard, dans le cadre d’un plan d’investissement de 57 milliards de dollars à destination de l’Afrique subsaharienne, la Banque mondiale annonce que l’IDA participera à hauteur de 45 milliards de dollars à ce projet. La Banque mondiale investit aussi massivement sur des projets liés à l’éducation, l’eau potable et le développement durable qui sont selon elle des facteurs essentiels à la croissance économique. Cependant, le groupe a fait l’objet de certaines critiques notamment de la part d’organisations non gouvernementales (ONG) en faveur de la sauvegarde de l’environnement et du sort des populations des pays ciblés. En 2014, 65,6 milliards de dollars de prêts ont été accordés dont 20,9 milliards en Afrique et au Moyen-Orient. Comme projets récents en Afrique, on peut citer un projet d’énergie solaire (début 2018) qui a permis à 100 000 habitants de 9 régions du Ghana d’avoir accès à l’électricité ou un nouveau service d’assainissement en milieu urbain au Burkina Faso. D’une manière générale, la Banque mondiale offre un accès libre aux résultats de ses investissements, à ses études théoriques et à ses données. Chaque année, un rapport annuel d’une centaine de pages disponible dans 8 langues différentes et en libre accès résume les activités et les engagements clefs du groupe pour l’année. Le groupe propose enfin une cartographie interactive très exhaustive de ses projets dans le monde.

 

La Banque mondiale face à la pandémie de coronavirus

Face à la pandémie de Covid-19 (coronavirus), la Banque mondiale a mobilisé une aide initiale de 14 milliards de dollars visant à apporter un appui rapide aux pays confrontés aux conséquences sanitaires et économiques de la pandémie. Il s’agit d’aider les pays membres de l’institution à prendre des mesures efficaces pour faire face et, si possible, atténuer les conséquences tragiques du Covid-19. Ces financements seront en grande partie dirigés vers des institutions financières, afin de leur permettre de continuer à appuyer les entreprises privées confrontées à la désorganisation des chaînes d’approvisionnement. Selon les demandes des pays, la Banque mondiale pourra également fournir une assistance technique, des biens et des services, des vaccins et des traitements (dès que seront disponibles des remèdes fiables) et une aide pour étendre les capacités de soins.

LA4Lire aussi : Coronavirus : quel impact sur le recrutement en finance ?

 

Les équipes de la Banque mondiale travaillent dans des dizaines de pays différents au titre de ce dispositif d’urgence, notamment en Afghanistan et en Éthiopie. Outre son dispositif de financement accéléré, la Banque mondiale appuie la lutte contre le Covid-19 en restructurant des projets existants. Par ailleurs, le groupe reste actif sur les projets importants qui étaient et sont encore en cours comme par exemple un projet visant à renforcer la lutte contre l’invasion de criquets pèlerins au Kenya. La Banque mondiale reste aussi vigilante face aux autres menaces.

 

Racil Kacem, étudiant à l’ISAE-SUPAERO et contributeur du blog AlumnEye

 


Récap de l'actu liée au Covid-19

Vous avez tous entendu parler du Covid-19, mieux connu sous le nom de coronavirus. Il fait actuellement les gros titres et a eu d’énormes conséquences sur notre manière de vivre, de consommer et de penser. Les marchés boursiers se sont écroulés, et certains économistes prédisent une forte récession économique qui pourrait baisser le PIB mondial de 10% à 20%.

 

Qu’est-ce que le Covid-19 ?

Le 9 janvier 2020, les autorités sanitaires chinoises et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) annoncent officiellement la découverte d’un nouveau type de coronavirus dans la ville de Wuhan, en Chine. Ce nouveau virus, nommé Covid-19 (pour CoronaVirus Disease), a franchi les portes du territoire chinois et s’est installé dans le monde entier.

La pandémie du Covid-19 ne cesse de s’étendre au niveau mondial et au 24 mars 2020, 169 pays sur les 198 pays au total sont désormais touchés. Ce sont plus de 386 000 personnes qui sont contaminées dans le monde, dont 16 000 qui en sont décédées. Le pic semble encore être à venir, puisque le nombre de personnes contaminées augmente drastiquement de jour en jour. Ce sont ainsi 41 371 nouveaux cas qui ont été confirmés du dimanche 22 mars au lundi 23 mars au niveau mondial.

Initialement qualifié par certains comme inoffensif et moins dangereux que la grippe, comment le Covid-19 a-t-il crée la psychose au niveau mondial, psychose qui se répercute sur les marchés boursiers ?

 

Retour sur la semaine du 9 mars 2020

  • Lundi 9 mars : Les marchés s’écroulent après la décision de l’Arabie Saoudite d’inonder les marchés avec son pétrole à prix réduit. Le baril de Brent perd 25% de sa valeur. La Bourse de Paris perd 8,39%, sa pire chute sur une séance depuis octobre 2008. Le Dax perd 7,94%, la Bourse de Milan décline de 11,17%, etc. L’adjectif « lundi noir » a été utilisé par les investisseurs.
  • Mardi 10 mars : Petit rebond des marchés financiers, notamment grâce aux annonces en faveur de mesures budgétaires pour lutter contre l’impact du coronavirus. Cependant, l’inquiétude des marchés est belle et bien présente.
  • Mercredi 11 mars : Les acteurs sont toujours inquiets, et les marchés n’arrivent pas à remonter. Le soir même, le président américain Donald Trump annonce la fermeture des frontières américaines.
  • Jeudi 12 mars : Le 12 mars 2020 restera une journée noire et historique pour les marchés. La Bourse de Paris a baissé de 12,28% et se retrouvait à 4 044,26 points, soit la pire baisse de son histoire. Le Dow Jones enregistre sa plus forte baisse depuis le krach de 1987 (9,99%), le S&P500 baisse de 9,51% et le Nasdaq de 9,43%.
  • Vendredi 13 mars : Faible rebond des indices, le CAC40 termine la semaine sur une hausse de 1,83%. Les indices américains Dow Jones, Nasdaq et S&P500 se relèvent de 6%.

La semaine du 9 mars 2020 s’inscrit donc dans les pires semaines qu’ont connu les marchés financiers. Au cours de la semaine, le CAC40 a perdu 20,03% de sa valeur initiale.

LA4Lire aussi : Dix ans après la crise : le système financier entre mesure et démesure

 

Les conséquences du Covid-19 sur les marchés financiers

Les marchés financiers anticipent une diminution de la croissance mondiale due au Covid-19. L’économie mondiale est fortement ralentie par le Covid-19, phénomène qui est accentué par l’interdépendance de l’économie aujourd’hui. Dans le monde entier, ce sont plusieurs pays majeurs comme les Etats-Unis et la France qui ferment progressivement leurs frontières et cessent donc toute activité commerciale. Suite à cela, les exportations et importations mondiales de marchandises se sont écroulées, d’autant plus que la Chine ne peut plus jouer son rôle d’« atelier du monde ». Le cabinet de conseil A.T. Kearney parle d’ « effet domino » pour décrire ce phénomène de ralentissement économique crée par l’interdépendance de l’économie.

Partout dans le monde, les commerces et industries ferment peu à peu leurs portes, et de grands évènements comme le salon de l’Automobile à Genève et le Global Marketing Summit de Facebook ont été annulés. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, craint un « risque réel et croissant de récession mondiale ». De nombreux pays ont pris des mesures de confinement afin de contenir la propagation du virus. C’est par exemple le cas de la France, l’Italie ou bien l’Espagne qui ont décidé de limiter les déplacements de l’ensemble de leur population. Depuis le vendredi 20 mars, les Etats de Californie et de New York sont également en confinement total et ont cessé toute activité jugée non indispensable. Ces mesures ont assurément de très grandes conséquences sur l’économie, d’autant plus que les acteurs concernés sont majoritairement de grandes places boursières dans lesquelles l’activité économique est très forte. La France et l’Italie se situent dans les dix pays les plus riches du monde, suivis par l’Espagne en 13ème place. La Californie, quant à elle, abrite le centre d’innovation mondial qu’est la Silicon Valley, avec des entreprises majeures comme Facebook, Google, Apple et Tesla. Une étude réalisée en 2017 par les économistes Lawrence Summers, Dean Jamison et Victoria Fan a estimé les pertes annuelles d’une pandémie de grippe à 500 milliards de dollars par an. La présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde dit s’attendre à une récession « considérable » en zone européenne. Elle ajoute : « une grande partie de l’économie est à l’arrêt, par conséquent l’activité économique dans la zone euro va se contracter considérablement ».

 

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Des secteurs en première ligne

Certains secteurs d’activité sont plus vulnérables que d’autres à la crise sanitaire.

Le secteur aérien est la première victime de cette crise. Les compagnies aériennes ont pour la plupart perdu 30% de leur valeur boursière, et certaines compagnies ne vont pas pouvoir s’en relever. Flybe, la compagnie aérienne régionale britannique a annoncé le mercredi 4 mars 2020 la fin de ses activités et le dépôt de son bilan. L’entreprise était à court de liquidités et n’a pas pu faire face au frein brutal du trafic aérien. Plusieurs autres compagnies aériennes souffrent du même problème mais leur gouvernement leur est venu en aide. C’est le cas d’Alitalia en Italie ou Norwegian en Norvège qui sont fortement soutenues par leur gouvernement respectif. Ce phénomène de mise sous perfusion de compagnies avec de l’argent public peut également s’observer en Inde, en Malaisie, en Afrique du Sud et même à Abu Dhabi. Le trafic aérien est complètement gelé par le coronavirus, et les marchés boursiers y sont très sensibles.

Le tourisme, qui représente 7 à 8% du PIB français et 10% du PIB mondial, est également paralysé par le virus. Tout d’abord, c’est une diminution de la clientèle chinoise. Celle-ci représente au total 250 milliards d’euros de dépenses annuelles, dont 50 milliards sont dépensés en Europe. En Asie, les répercussions du Covid-19 sont très lourdes : en Thaïlande, au Cambodge et au Vietnam le tourisme a perdu 40 à 60% de son chiffre d’affaires.

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L’inquiétude des marchés : une situation d’incertitude totalement inédite

Les marchés sont en général très vulnérables aux incertitudes et le Covid-19 a fait entrer le monde entier dans un état d’incertitude absolu.

Contrairement à la crise des subprimes en 2008 qui était avant tout une crise financière, nous traversons actuellement une crise sanitaire qui n’est malheureusement semblable à nulle autre. Bien que le Covid-19 soit souvent comparé au syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) apparu en Chine en 2002, les conséquences sur l’économie mondiale des deux virus ne sont pas comparables, étant donné que l’économie de 2003 n’était pas aussi interdépendante qu’elle l’est aujourd’hui. De même, la Chine ne s’était pas encore imposée comme le premier pays importateur et exportateur mondial.

Par expérience et afin de prévenir tout effondrement de l’économie mondiale, les banques centrales ont dû intervenir sur les marchés financiers. En effet le 15 septembre 2008 lors de la crise des subprimes, suite à l’annonce de la banque centrale américaine de ne pas sauver de la faillite une de ses plus grandes banques d’investissement Lehman Brothers, les marchés financiers ont extrêmement mal réagi et cela a notamment causé le krach boursier de 2008. Aujourd’hui, afin d’éviter que cette situation ne se reproduise et afin de relancer l’économie, la Banque centrale européenne (BCE) va injecter plus de 1.100 milliards d’euros de liquidités dans les marchés, et son homologue américain la Federal Reserve System (FED) injectera à son tour 1.500 milliards de dollars. D’autres banques centrales comme la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon, la Banque nationale suisse et Banque du Canada vont également suivre. Elles constituent la première barrière contre l’effondrement de l’économie. Ces annonces extrêmes n’ont pas pour autant réussi à faire rebondir les marchés financiers, ces derniers craignant que les mesures des banques centrales n’apportent qu’un soutien limité à l’économie mondiale. En effet, malgré les nombreuses injections de la part des banques centrales, les usines, les commerces et les entreprises restent fermés. La crise sanitaire actuelle a par conséquent créé une crise économique sous-jacente. Les ménages n’ont plus confiance en l’économie et ne consomment plus autant qu’avant.

La différence majeure entre la crise des subprimes en 2008 et la crise d’aujourd’hui réside dans la nature de la crise. En 2008, il s’agissait d’une crise financière qui pouvait être surmontée en injectant de grandes quantités d’argent. Aujourd’hui, il s’agit d’une crise sanitaire dont l’évolution nous est encore incertaine. C’est cette incertitude de l’avenir qui est la cause de la volatilité extrême des marchés.

 

Frédéric Nguyen, étudiant à l’Ecole Centrale de Lyon et contributeur du blog AlumnEye

 


Rockefeller et l’ascension fulgurante de l’empire Standard Oil

Il existe un proverbe italien qui nous dit : « La fortune a pour main droite l’habileté et pour main gauche l’économie ». Rockefeller incarne cet adage à son extrême avec l’empire qu’il a bâti ainsi que son entreprise phare : la Standard Oil. En dollars d’aujourd’hui, son fondateur John Davison Rockefeller serait au moins deux fois plus riche que Jeff Bezos, le n°1 en 2019. Comment s’est faite cette montée en puissance ? Quelles en sont les répercutions et résonances contemporaines ?

 

L’homme et sa famille

Son succès prend place à la fin du 19e siècle après la Reconstruction, lors du « Gilded Age », période qui a vu naître les premiers milliardaires non-héritiers. L’écrivain américain Mark Twain a inventé le terme « Gilded Age » car la richesse scintillait à la surface mais cachait une extrême misère.

Rockefeller est issu d’une famille nombreuse originaire d’Allemagne. Il naît le 8 juillet 1839 dans l’Etat de New York dans un milieu plutôt rural. Il ne faisait pas partie de l’élite intellectuelle (contrairement à Wedgwood ou Boulton à leur époque par exemple). Sa mère, baptiste dévote lui inculque une sévère rectitude morale tandis que son père, menteur, buveur et souvent absent, dirige une petite scierie. Il a appris à ses fils les principes et méthodes des affaires. « Je les plume, en fait je les enfonce chaque fois que je peux. Je veux les rendre affûtés. » confia-t-il un jour en parlant d’eux. John allait devenir plus affûté que quiconque.

 

La stratégie de conquête financière de la Standard Oil

Grossiste et comptable, John gère une petite maison de négoce (grain, poisson, eau, citron, plâtre, sel, etc.) à Cleveland dès l’âge de 20 ans. Il dispose même de son propre entrepôt. En pleine guerre de Sécession, Cleveland est idéalement située : ni trop proche du front mais assez près pour en tirer profit. C’est dans ce contexte qu’un chimiste du nom de Andrews lui explique (à lui et à Maurice Clark, un autre négociant) pour la première fois le concept de raffinage. Rockefeller est au départ peu enthousiaste mais décide quand même d’acquérir un terrain, non pas dans les forêts reculées des Oil regions mais dans la campagne près de là où, en novembre 1863, sera ouverte la première ligne de chemin de fer reliant Cleveland à New York. Il bénéficie dès lors d’une première longueur d’avance par rapport à ses concurrents puisque cela lui permettra d’établir rapidement des contacts avec les propriétaires de chemins de fer.

Avec la guerre civile, les raffineries, très rentables, se multiplient. Rockefeller emprunte beaucoup, et rembourse de la même manière. Il pense déjà à exporter vers l’Europe en investissant dans les docks de Wall Street. Aucune autre industrie n’a d’emblée une telle vocation internationale mais ce n’est pas sans raison : sa plus grosse raffinerie tourne à 500 barils par jour. Il investit sans relâche ses richesses qui participent à faire tourner les établissements financiers de l’époque. Il acquiert très tôt des parts de ces derniers et parvient par conséquent à 29 ans à siéger au conseil d’administration de l’Ohio National Bank.

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Rockefeller a compris que les flux d’or noir sont contrôlés non pas par l’extraction mais par la commercialisation. En en commercialisant le plus possible, il propose un large marché aux entreprises qui participent à l’acheminement des barils. Par ce biais, il cherche à négocier et à abaisser au maximum les tarifs du transport. Il cherche à mettre à profit son avantage géographique mentionnée ci-dessus. Rockefeller va rapidement établir des accords avec les magnats des chemins de fer de l’époque et mettre en place les premiers pipelines. Le 10 janvier 1870 les statuts de la Standard Oil sont déposés. Ce nom est choisi en raison de la qualité médiocre du pétrole raffiné de l’époque qui donnait lieu à des incidents. Le nom Standard Oil permettait ainsi de donner une image de constance dans la qualité du produit. Rockefeller devançait d’ailleurs Ford sur l’industrialisation et les étapes cloisonnées de conception du produit, se vantant d’avoir pu retirer une goutte de soudure au cours de la chaîne nécessaire pour sceller un baril. Rockefeller possède alors en propre 26,67 % du capital initial, 40 % si l’on inclut toute la famille.

Un dessein hégémonique se profile et Rockefeller passe à l’action fin 1871 : la South Improvement Company est lancée par la Standard Oil, les chemins de fer de Pennsylvanie, les chemins de fer de Vanderbilt et la Erie Railroad de Jay Gould. Les plus grands acteurs du commerce pétrolier américain s’associent. Ils viennent de mettre en place une des premières holdings de l’histoire. Cette « Compagnie d’amélioration du Sud » est une combine afin d’obtenir, pour certains raffineurs, un rabais de 40% par rapport au prix moyen dans le transport de baril. En échange de quoi les compagnies de chemins de fer citées obtiendront le quasi-monopole sur les réseaux ferrés américains. Cette association est un pied de nez à la Oil Creek Association, créée durant la guerre civile, qui surveillait le marché pour avoir des prix stables et élevés. Elle est composée majoritairement de producteurs des Oil Regions. Toutefois le complot (que l’on peut considérer comme le premier cas d’abus de position dominante en droit économique contemporain) ne tient que quelques mois mais pendant ce laps de temps, la Standard Oil a pu racheter vingt-deux de ses trente-six concurrents raffineurs de Cleveland. C’est ce qu’on appellera plus tard le « Massacre de Cleveland ». L’image de pieuvre pour décrire la Standard Oil est alors reprise dans la presse.

 

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Fier d’une masse critique de capitaux, Rockefeller procède d’abord par intégration horizontale. En effet il possède suffisamment de raffineries pour vendre plus de kérosène moins cher et mettre à genoux tout autre raffineur. Il utilise une stratégie de vases communicants : des prix élevés où la concurrence est absorbée, et des prix faibles là où il faut asphyxier la concurrence locale. La Standard Oil cherche ensuite à se diversifier en créant des filiales spécialisées dans la glycérine, l’asphalte, le bitume, les fertilisants, etc.

Finalement, Rockefeller s’est enrichi grâce à ses relations politiques et à sa vision à long terme, en consolidant les industries en trusts qui furent très peu taxées. La Standard Oil marque la création pour la première fois d’une économie à l’échelle continentale aux Etats-Unis, et l’émergence de grandes entreprises.

 

Politique Roosevelt et émergence des entreprises pétrolières actuelles

A partir des années 1880, les frères Rothschild et les frères Nobel sont les premiers producteurs mondiaux de pétrole. Après de nombreuses stratégies pour obtenir le marché européen, la Standard Oil et la Royal Dutch Shell se partagent le gâteau de ce côté de l’Atlantique. Toutefois, l’ère progressive va voir naître une nouvelle réglementation. Theodore Roosevelt, républicain et progressiste, est le 26ème président des Etats-Unis de 1901 à 1909. Lors de son mandat il fait office de figure de proue pour faire face au développement exponentiel des grandes trusts (concentration financière réunissant plusieurs entreprises sous une direction unique) de l’époque dont la Standard Oil. Sa politique et sa volonté d’en finir avec les pots-de-vin aide fortement à élaborer des lois qui opposent « Uncle John » et « Uncle Sam ». Ce dernier est déterminé à faire passer la décence avant la finance.

En 1911, le Sherman AntiTrust Act permet le démantèlement de la Standard Oil par la Cour suprême des Etats-Unis en 34 sociétés. On assiste alors à la naissance du droit de la concurrence.

On trouve parmi elles :

  • Continental Oil Company (future Conoco puis ConocoPhillips)
  • Ohio Oil Company (future Marathon Petroleum)
  • Standard Oil of California (future Chevron)
  • Vacuum Oil Company (future Mobil)
  • Standard Oil of New Jersey (future Exxon)
  • Standard Oil of Indiana et Standard Oil of Kansas (qui feront parties du britannique BP)

Cela ne reste cependant qu’un écran de fumée. En effet les ex-filiales vendent leurs produits sous une même marque et se répartissent les territoires de vente sans compétition. De plus, les principaux actionnaires, dont John Rockefeller, sont les mêmes. Par ailleurs, les filiales se révèlent pleines à craquer de capitaux cachés. Les valeurs boursières montent en flèche et Wall Street se frotte les mains. John D. Rockefeller laissera la présidence en 1911 mais continuera d’orchestrer ses sociétés tout du long.

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Une redéfinition du capitalisme et de l’entreprenariat

Rockefeller aura posé les bases des principes de capital social et d’actionnariat. Durant cette période, des hommes plus hardis que les autres apparaissent (Vanderbilt pour les chemins de fer ou Carnegie pour l’acier par exemple), dépassant la bourgeoisie conservatrice du XIXe siècle. C’est dans la continuité des grands marchands de la Renaissance qu’émerge le statut de l’entrepreneur. John D. Rockefeller quant à lui incarne à la perfection cette figure du capitaliste protestant que décrira plus tard le sociologue Max Weber.

Le témoignage de l’économiste libéral Etienne Mantoux, nous explique ainsi que « des hommes de cette sorte, dont les capacités professionnelles s’étaient développées en harmonie avec les plus hautes qualités intellectuelles et morales, et dont l’activité n’avait pas le gain pour seul but, font honneur à la classe à laquelle ils appartiennent. Mais nous ne saurions juger les hommes de cette première génération d’industriels modernes d’après des exemples aussi exceptionnels. La plupart des grands manufacturiers de ce temps n’avaient pas leurs qualités les plus élevées. Ils méritèrent l’admiration pour leur initiative et leur activité. Mais leur seul but était l’argent ; les hommes et les choses étaient des instruments servant à atteindre leur unique objectif. La conscience de leur pouvoir les rendait tyranniques, durs, parfois cruels ; leur passion, leur appétit, décelaient les parvenus. »

 

Pour aller plus loin

The Evolution of Modern Capitalism, John Atkinson Hobson

Histoire du pétrole, Pierre Juhel

 

Lucas Foucher, étudiant à l’Institut d’Optique Graduate School et contributeur du blog AlumnEye

 


La privatisation de la FDJ, un pari gagnant ?

Jeudi 21 novembre 2019, la privatisation annoncée depuis plus d’un an par le gouvernement est effective, avec l’introduction en bourse du titre Française des Jeux (FDJ). Près de trois mois après ce lancement officiel, l’heure est au premier bilan. Au 7 février 2020, l’action valait 23,32 euros, soit une hausse de 17% par rapport à la valeur d’introduction (19,90€), et plus de 19% comparé au prix payé le premier jour par les investisseurs (19,50€). Pourtant, au moment des débats autour de la loi relative à la croissance et la transformation des entreprises du 22 mai 2015, dite « Loi Pacte », les critiques étaient nombreuses face à la privatisation de la Française des Jeux. Associée à la privatisation d’Aéroports de Paris, nombreux considéraient que l’Etat vendait alors les « bijoux de famille ». Trois mois plus tard, il est possible de dresser un premier bilan de cette mesure. La privatisation de la FDJ, un pari gagnant ?

 

Un « succès populaire » pour le ministre Bruno Le Maire

Le processus de privatisation de la FDJ avait officiellement débuté le 7 novembre 2019. L’objectif de la souscription était d’impliquer les citoyens français dans ce projet, en ouvrant le capital aux particuliers et investisseurs institutionnels. L’Etat décide de céder 52% du capital de l’opérateur public de jeux d’argent, pour n’en garder que 20%. Dans le cadre de cette opération, les particuliers en détiennent désormais plus de 21% et les salariés du groupe entre 5 et 7%, a indiqué le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, à la fin de la souscription le 20 novembre. Les associations d’anciens combattants à l’origine de la création de la Loterie nationale en 1933, qui détenaient 13,4%, voient leur position légèrement renforcée. Les 20% restants sont détenus par les sept actionnaires historiques (des anciens combattants, une PME marseillaise, une mutuelle de fonctionnaires, et principalement l’association des Blessés de la Face et de la Tête, anciens « émetteurs de billets » de loterie).

Au total, près de 501 000 particuliers ont participé à l’opération. Le ministre de l’économie n’a pas manqué de s’en féliciter, affirmant que l’opération fut un « succès populaire ». En effet, l’objectif du gouvernement lors de cette privatisation était également de relancer l’actionnariat populaire, les français s’étant largement détournés de la Bourse depuis la crise financière de 2008. « L’opération a dépassé toutes nos attentes » s’est félicité Bruno Le Maire. Dans cette perspective, l’Etat avait prévu une décote de 2% sur les titres achetés par les particuliers, afin d’attirer les petits épargnants. Cette réussite a fait dire au rédacteur de la rédaction des Echos – Nicolas Beythoud – que les français étaient « friands de privatisation ». La demande des investisseurs institutionnels a quant à elle représenté plus de 10 milliards d’euros. En intégrant le montant d’une soulte de 380 millions d’euros que la FDJ devra verser à l’Etat en contrepartie de la prolongation de son monopole, l’Etat devrait au total empocher plus de deux milliards d’euros. L’introduction en bourse est la plus importante que la place Parisienne ait connue depuis celle d’Amundi en 2015. C’est bien là que se situe le principal motif de satisfaction.

Cette IPO de la FDJ s’effectue en effet dans une année noire pour les IPO. Au niveau mondial tout d’abord, seulement 1 115 introductions sont recensées par le cabinet EY dans son rapport « Global IPO trends », soit 19% de moins qu’en 2018. Le montant des fonds levés s’est élevé à 198 milliards de dollars, en repli de 4%. Les différentes crises (à l’image du Brexit) ainsi que les tensions commerciales entre la Chine et les Etats-Unis ont principalement pesé sur le marché primaire. En France justement, les opérations de la FDJ et celle de Verallia (fabricant de bouteilles et contenants en verre) font office de trompe l’oeil. En effet, le montant des fonds levés a grimpé de 168% par rapport à 2018, atteignant 2,93 milliards d’euros. Ces deux opérations d’ampleur colossale (Verallia et FDJ), toutes deux dans le top 10 européen en 2019, représentent à elles seules plus de 96% des montants collectés. Sur le plan boursier, l’introduction de la FDJ est donc bien un arbre qui cache la forêt.

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Une opposition sceptique sur la privatisation

Malgré ce bilan de prime abord très favorable, l’opposition s’est rapidement et violemment emparée du sujet. En effet, la FDJ constitue d’abord une activité à caractère singulier : celle des jeux susceptibles d’addiction, souvent consommés par les classes moyennes et populaires. De surcroît, la Française des Jeux constitue un monopole. Sa structure de marché ne permettrait donc pas de bénéficier des avantages d’une privatisation, censés accroître la tension concurrentielle, réduire le prix pour le consommateur voire améliorer la qualité des services. Enfin, la Française des Jeux verse 130 millions de dividendes par an auxquels s’ajoutent 3,1 milliards prélevés sur les gains en 2017. Les opposants politiques comme idéologiques dénoncent donc la perte importante de recettes pour l’Etat français. Pour Christian Eckert, secrétaire d’Etat au Budget sous la présidence de François Hollande : « vendre la FDJ est un pur scandale ».

 

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D’un point de vue des finances publiques, l’Etat semble se délester d’une source de revenus récurrente et d’une entreprise rentable. Les députés plus récalcitrants évoquaient ainsi la « vente de bijoux de famille ». Néanmoins, malgré la privatisation, l’Etat perçoit toujours sa rémunération due à son statut d’actionnaire. D’autre part, alors que les opposants à la privatisation dénoncent une vente pénalisante pour les finances publiques, Stéphane Pallez – Présidente-Directrice de la FDJ – a rappelé que l’Etat « conservera l’intégralité des recettes fiscales et sociales » versées par la FDJ, soit 3,5 milliards d’euros par an, ce montant pouvant même augmenter avec la croissance de l’entreprise. Cet argument ne semble donc pas le plus pertinent.

En revanche, c’est la doctrine et la vision de l’Etat dans l’ensemble qui semblent être attaquées et critiquées. La vente d’une entreprise rentable, qui représente moins d’1% du PIB, doit-elle constituer un moyen prioritaire de renflouer les finances publiques ? Au-delà de cette considération macro-économique, c’est bien le caractère singulier de la Française des Jeux qui pose question. Un actionnaire privé doit-il être en possession d’un acteur historique pour l’Etat ? Dans le cadre des jeux d’argent, l’Etat jouait un rôle de prévention important et dont il semble légitimement avoir la compétence. La particularité de la FDJ en a fait – et pourrait toujours en faire – un monopole naturel. Malgré la privatisation, les nouveaux propriétaires ne subiraient ainsi pas de pression concurrentielle importante. Dans cette hypothèse, ils pourraient donc augmenter les prix, sans pour autant améliorer la qualité des services.

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Derrière la privatisation, la vision stratégique de l’Etat

Ces arguments opposés à la privatisation ont bénéficié d’une forte audience suite au vote de la Loi Pacte et sont toujours présents dans les débats autour de la privatisation d’Aéroports de Paris (ADP). Conscient de ces enjeux et de ces inquiétudes, le gouvernement a voulu se montrer rassurant. Au sein de l’exposé des motifs de la Loi Pacte, on peut ainsi lire : « L’activité de la Française des Jeux restera sous le contrôle étroit et la régulation stricte de l’Etat. En effet, les jeux d’argent ne sont pas un service ordinaire, ni leur commerce une activité ordinaire, et les activités des opérateurs de jeux doivent être strictement encadrées, en vue notamment de lutter efficacement contre la fraude, le blanchiment de capitaux, la manipulation des compétitions en lien avec les paris sportifs et le jeu illégal, ainsi que de prévenir le jeu excessif et protéger les mineurs, les populations fragiles et plus généralement les consommateurs ».

La volonté de l’Etat serait ainsi de permettre à la FDJ de se développer, d’innover, tout en conservant sa mission de lutte contre les addictions. Bien entendu, l’objectif de la privatisation de la FDJ est avant tout budgétaire. Le ministre de l’économie Bruno Le Maire dressait ainsi la voie : « Avec cette privatisation, nous préparons l’avenir ». Une partie des 2 milliards de recettes obtenues avec la privatisation devraient en effet abonder le futur Fonds pour l’innovation structurelle, destiné aux technologies du futur ainsi qu’aux batteries électriques. « Est-ce stratégique de contrôler la Française des Jeux ? On vend la FDJ, on garde la régulation pour qu’il ne se passe pas n’importe quoi, et avec cet argent, on fait le fonds d’innovation qui permet d’offrir la batterie électrique qui sauvera peut-être Renault ou Peugeot demain » résumait Gérald Darmanin, ministre de l’action et des comptes publics.

Si la rhétorique des principaux ministres du gouvernement sur la question semble se tenir en théorie, en pratique ces 10 milliards d’euros d’investissement semblent pouvoir se trouver au sein du budget de l’Etat sans en venir à la privatisation de la Française des Jeux. Pour François Ecalle, spécialiste des finances publiques et ancien magistrat de la Cour des comptes : « C’est du marketing politique, il n’y a pas besoin de privatiser Aéroports de Paris (ADP) et la FDJ pour financer l’innovation ». Selon lui« l’objectif réel est financier : réduire l’endettement de l’État en vendant l’entreprise à un prix élevé ». Fin 2019, l’enjeu se faisait d’autant plus pressant. En effet la dette publique en France s’est établie à la fin septembre à 100,4 % du produit intérieur brut (PIB), soit 2 415 milliards d’euros. Certes, la réduction de la dette publique est une priorité plus ou moins établie au gré des courants de pensée économiques, d’autant plus dans un contexte de taux d’intérêts bas. Néanmoins, elle nous permet de comprendre pleinement la stratégie de l’Etat dans le cas de la FDJ. Trouver le moindre foyer de réduction des dépenses, redéfinir son rôle stratégique tout en redynamisant la Française des Jeux par l’actionnariat populaire, comme de nouveaux dirigeants, sont autant d’arguments pour le gouvernement, qui au définitif ont fait pencher la balance.

La privatisation de la Française des Jeux comme celle d’Aéroports de Paris nous éclaire sur la redéfinition du périmètre étatique. Contraint de réduire ses prérogatives pour préserver les équilibres, l’Etat tente davantage de se placer en stratège, soutien de l’innovation et penseur des mutations économiques à défaut de pouvoir réellement en être un acteur. Bien entendu, ce retrait partiel peut être évoqué avec regrets. Néanmoins, l’Etat français a souhaité tenter un pari avec la privatisation de la Française des Jeux, pari qui semble pour le moment plutôt réussi.

 

Nathan Granier, étudiant à l’ESCP Europe et contributeur du blog AlumnEye

 


Argentine : une crise historique à venir ?

Au moment de remplacer le libéral Mauricio Macri, le péroniste de centre gauche Alberto Fernandez a promis de « remettre l’Argentine sur pied ». Elu le 19 octobre 2019 et entré en fonction le 10 décembre, sa tâche n’est pourtant pas mince. Avec une dette publique totale de 315 milliards de dollars, soit près de 100% du PIB, le précédent gouvernement « a laissé le pays dans une situation de défaut virtuel » selon les mots du nouveau président argentin. Plus que son montant, c’est la soutenabilité de la dette argentine qui pose question. Avec l’échec des réformes Macri, l’Argentine est empêtrée dans une inflation galopante, une croissance moribonde tandis que le peso argentin ne cesse de se déprécier. La crise est telle qu’elle est déjà comparée à celle de 2001, première grande période de troubles pour le pays qui avait connu le « miracle argentin » dans les années 1990. Alors que les files d’attentes devant les distributeurs de billets sont redevenues courantes en Argentine, comment expliquer cette crise et surtout comment sortir de l’impasse ?

 

Aux origines de la crise : les symptômes de 2001 ?

Sans être identique, la crise argentine présente des symptômes similaires à la crise de 2001. Au début des années 1990, les autorités argentines ont fait le choix du currency board (caisse d’émission) directement lié au dollar afin de stabiliser leur économie marquée par une forte inflation depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si ce choix explique en grande partie le miracle argentin des années 1990, il se révèle particulièrement sensible aux mouvements violents du marché des changes flottants et dépendant de la monnaie américaine. Pour le sociologue argentin Ariel Wilkis co-auteur de l’ouvrage Le Dollar, histoire d’une monnaie argentine 1930-2019 : « un vrai argentin surveille le dollar tous les matins ». A partir de 1998, le pays est ainsi déstabilisé par un ensemble de chocs extérieurs : forte diminution du prix de certaines matières, stagnation et dévaluation du réal brésilien, et enfin appréciation du dollar. Le 23 décembre 2001, l’Argentine se déclare en défaut de paiement sur 100 milliards de dollars de dette.

 

Source : Statistiques Banque Centrale Argentine

 

Si cet épisode semble désormais loin, les argentins ne sont pourtant pas sortis de ces difficultés aujourd’hui. Le peso argentin était à parité avec le dollar en 2000 : il ne vaut plus que 0,017 dollar vingt ans plus tard. Pour contrer l’hyperinflation et renouer avec la crédibilité, le libéral Mauricio Macri a fait le choix de politiques d’ouverture et mis en place l’austérité budgétaire. Néanmoins, l’Argentine a subi le revirement de politique monétaire américaine en 2019. En mettant fin au contrôle des capitaux et en autorisant une dette étrangère excessive, les autorités argentines ont aggravé ce que les économistes nomment le « péché originel » des pays émergents : une importante asymétrie de devises entre actifs et passifs, ainsi qu’entre les revenus et le remboursement de la dette. De surcroît, la production agricole du pays a connu une forte baisse après des aléas climatiques défavorables en 2018. L’agriculture est justement l’une des principales sources d’exportation permettant de faire entrer des devises étrangères et faciliter le paiement de la dette en dollars.

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Dès lors, on mesure bien l’impasse argentine. Affaiblie et discréditée par ces tendances intérieures comme extérieures, la problématique de la dette est redevenue critique. Le peso se dépréciant à un rythme effréné, le poids des remboursements de la dette libellée en dollars s’alourdit tout autant. Dans le même temps, l’austérité du gouvernement Macri a conduit à une augmentation de la pauvreté ainsi qu’à des mouvements de contestation sociale sans parvenir à préserver les équilibres fondamentaux. Summum de la crise, après le report d’un paiement de neuf milliards de dollars le 20 décembre 2019, les agences de notation Fitch et S&P ont abaissé la note de l’Argentine, estimant que le pays était en « défaut sélectif » (situation d’un emprunteur qui n’a pas honoré une partie de ses obligations, mais qui rembourse ses autres emprunts à temps).

 

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Comment l’Argentine peut-elle réagir ?

Contraint d’agir rapidement, le nouveau gouvernement n’a pas eu d’autres choix que d’annoncer des mesures d’urgence. Mi-décembre, tandis que la dette publique atteignait 93% du PIB (contre 52,6% en 2015) et le taux de pauvreté 41%, les autorités argentines ont mis en place une hausse de la fiscalité pour les classes moyennes et supérieures, des prestations sociales pour les plus défavorisés ainsi qu’une taxe de 30% sur les achats en devises étrangères. Début septembre, la banque centrale avait auparavant restauré le contrôle des capitaux et des changes. Le Fonds Monétaire International (FMI) s’est dit « impatient » de travailler avec la nouvelle administration « pour s’attaquer aux problèmes économiques de l’Argentine et promouvoir une croissance inclusive et durable qui profite à tous les Argentins », selon les termes de Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI. Pour cause, le FMI a un rôle clef dans la crise argentine, alors que celle-ci a déjà demandé à plusieurs reprises de rééchelonner sa dette. Le Prix Nobel d’Economie Joseph Stiglitz a estimé qu’il fallait prévoir d’importantes coupures (significant haircuts) dans la dette argentine. En échange du prêt du FMI de 2018 à 2020, l’Argentine avait été contrainte de lancer un plan de rigueur pour réduire le déficit de l’Etat, s’engageant à parvenir à l’équilibre budgétaire en 2019. Collaborateur de Joseph Stiglitz à l’université de Columbia à New York, M. Guzman a proposé ces derniers jours un moratoire de deux ans sur le paiement des intérêts de la dette publique, via un accord avec les créanciers de l’Argentine et un rééchelonnement du remboursement du capital.

 

Source : FMI

 

Pour l’heure, l’Argentine semble encore loin de sortir de l’impasse. Dans leur rapport sur le dossier argentin, plusieurs analystes de la Deutsche Bank ont estimé que l’Argentine ne rencontrait pas seulement des difficultés de financement à court terme, mais était également confrontée à un réel problème de solvabilité. Un rééchelonnement n’est donc pas suffisant pour remettre la dette dans une dynamique soutenable ; il faut donc bien réaliser un « haircut », c’est-à-dire en effacer une partie. Contrainte désormais de recourir au FMI, l’institution n’a pourtant pas laissé un excellent souvenir. « En Argentine, le FMI pensait que son intervention suffirait à rassurer les marchés. C’est tout le contraire qui s’est passé » décrit le journaliste français Stéphane Lauer.

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A rebours de la politique de Mauricio Macri, le gouvernement Fernandez souhaite mettre fin à la fronde sociale et à l’austérité budgétaire. Samedi 4 janvier, le gouvernement a officialisé par décret, la hausse forfaitaire salariale de 4 000 ARS (environ 67 USD) au sein du secteur privé. Cette augmentation se fera en deux temps, via une première hausse de 3 000 ARS en janvier, puis une seconde de 1 000 ARS en février. Le ministre du travail Claudio Moroni a précisé qu’il s’agissait d’une hausse de salaires « plancher », qui servira de base aux négociations collectives de chaque secteur (qui pourront décider de hausses supplémentaires). Il a par ailleurs indiqué que l’objectif de cette mesure était de relancer la demande privée et surtout récupérer le pouvoir d’achat perdu en 2019. A titre compensatoire, les PME seront exemptées de cotisations sociales patronales sur cette hausse pendant trois mois. Ces mesures traduisent le jeu d’équilibriste auquel Alberto Fernandez est en train de se livrer. D’une part il doit endiguer la pauvreté et répondre à l’urgence du contexte argentin, d’autre part il doit rétablir la crédibilité du pays et vaincre la crise financière. Après 2001, un nouveau défaut de paiement serait en effet une catastrophe pour l’Argentine, désormais le pays le plus endetté d’Amérique latine.

En ce début d’année 2020, la situation semblait s’améliorer pour le pays. Le 7 janvier l’agence de notation S&P avait revu à la hausse la notation souveraine pour l’Argentine de CC à CCC−, estimant « avoir fait une erreur ». Néanmoins en ce 21 janvier, S&P a publié un communiqué de presse dans lequel l’agence de notation a réduit la cote de crédit de la dette argentine en monnaie locale à un « défaut sélectif » (SD). L’agence a justifié sa décision en considérant que l’échange de LECAP (Letras del Tesoro Capitalizables, titres de dette émis en pesos par le Trésor Argentin) contre LEBAC (Letras del Banco Central, titres de dette à court terme émis par la Banque Centrale Argentine) effectué le 20 janvier était défavorable aux investisseurs et équivalait à un défaut. Pourtant, l’offre d’échange était volontaire : aucun créancier n’était tenu de participer. De surcroît les prix de référence utilisés pour l’échange étaient les prix en vigueur sur le marché au moment de l’annonce. Dans ces conditions laborieuses, l’Argentine doit ainsi apprendre des erreurs du passé. Si la reconquête des marchés et surtout de sa crédibilité est primordiale, elle ne peut l’envisager aux dépens du moteur interne. C’est au prix de ce périlleux équilibre que l’Argentine peut éviter un « nouveau 2001 ».

 

Nathan Granier, étudiant à l’ESCP Europe et contributeur du blog AlumnEye

 


Les gouvernements sous le règne des lobbys financiers ?

« Quand le gouvernement est dépendant des banques pour la croissance de l’économie, ce sont elles et non la tête du gouvernement qui contrôlent la situation »

Napoléon Bonaparte

 

Parmi les secteurs qui nourrissent le plus de fantasmes se trouvent la finance et le lobbying. Ce dernier renvoie à des groupes d’influence et de pression qui cherchent à défendre les intérêts d’individus ou d’institutions. La finance et le lobbying réunis semblent alors jeter un voile opaque et mystérieux sur ce que peuvent représenter les principaux intérêts des banques : qu’est-ce que celles-ci peuvent vouloir promouvoir, interdire, réguler ? Mieux encore, le lobbying financier sert-il l’intérêt général ? Que peut-il chercher à améliorer dans un contexte où les séquelles de la crise financière (causée en partie par les banques) restent encore prégnantes dans l’économie réelle actuelle ?

 

Le lobby financier : au service des institutions financières

Le monde des lobbys existe depuis deux cents ans, apparu dans les couloirs de la Chambre des communes en Angleterre où des groupes de pression pouvaient converser avec les parlementaires, phénomène existant encore aujourd’hui. Tout pouvoir public se voit entouré de groupes d’intérêts puisque ces derniers cherchent à faire passer des lois (ou à en radier) au bénéfice des institutions qui les engagent. Plusieurs méthodes de pression existent pour influencer le pouvoir public, dont notamment :

 

  • L’infiltration i.e le fait d’avoir des représentants dans les camps adverses : ramené à la finance, cela pourrait prendre la forme de représentants travaillant au sein du gouvernement ou d’institutions de régulation ;
  • Les cadeaux ;
  • L’espionnage ;
  • L’organisation qui n’est autre que la forme sous laquelle les groupes d’intérêts travaillent (cabinets d’avocats, consultants, conseil, etc.) ;
  • L’influence scientifique i.e l’influence que les groupes ont sur la littérature scientifique en allouant des fonds à certains working papers.

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Sous l’égide du secteur financier, les lobbys peuvent essayer d’influencer les représentants parlementaires sur différents sujets : la régulation bancaire, les paradis fiscaux pour les banques off-shore ou de certains comtés (Lichtenstein, Suisse, Panama, Luxembourg, etc.) ou alors la suppression de certaines lois limitant les libertés des banques comme la loi Dodd-Frank Act (aboli par le Président Trump en 2017) ou encore l’emploi des produits exotiques, les hedge funds et la finance de l’ombre en général. Il est certain que le poids du monde de la finance dans l’économie actuelle est tel qu’il permet aux banques de détenir de fortes liquidités et d’allouer des fonds pour financer des groupes de lobbys et ainsi faire pression sur les gouvernements. Ainsi, Tim Pawlenty, président du plus grand lobby états-unien, le Financial services roundtables, qui comprend les cent plus grandes banques mondiales, avait l’intention de briguer la présidence républicaine de 2012. De plus, bon nombres d’anciens banquiers se sont retrouvés à la tête des institutions détenant un quelconque pouvoir décisionnel sur le secteur de la finance : Mario Draghi, l’ancien directeur de la BCE, a travaillé pour Goldman Sachs, tout comme Henry Paulson aux Etats-Unis qui n’était autre que Secrétaire au Trésor américain durant la crise des subprimes (2006-2009).

Ainsi, lorsque nous comparons le poids du lobby financier aux lobbys des autres secteurs, la différence est flagrante. En effet, le lobby financier est le premier lobby européen avec plus de 120 millions d’euros alloués à Bruxelles pour 1 700 lobbyistes. En l’espace de six mois en 2013, 25 députés européens conservateurs britanniques ont rencontré 74 représentants du lobby financier selon Le Monde, prouvant ainsi la directe influence que peut avoir ce dernier auprès du Parlement européen et de la Commission européenne. Sur la scène mondiale, les chiffres sont encore plus impressionnants. Plus de 700 organisations de lobbying financier sont recensées, sachant que l’enregistrement n’est pas obligatoire. Par ailleurs, le vivier de la finance reste la City londonienne ; la majorité des organisations de lobbying financier est ainsi britannique. Une corrélation positive – et logique – apparaît alors entre activités financières intenses et existence de lobbys financiers.

Source : Corporate Europe Observatory

Source : Corporate Europe Observatory

Alors que les banques sont de plus en plus contraintes par la régulation et la transparence fiscale, les fonds alloués au lobbying financier n’ont jamais cessé d’augmenter : initialement d’environ 200 millions d’euros en 1998, ces dépenses ont plus que doublé pour atteindre presque 500 millions d’euros en 2013.

Source : International Journal of Economics & Management Sciences

Le montant des dépenses engagées par les lobbys augmente ainsi avec les régulations. En effet, lorsqu’un projet de loi semble aller à l’encontre de la dérégulation du secteur financier, les groupes de pression se mobilisent pour tenter d’empêcher l’application de cette loi.

 

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Les lobbys financiers, une omniprésence

Les grands axes sur lesquels le lobby financier est actif sont l’assurance, les dérivés et investissements, ainsi que l’immobilier.

Source : Ibid

Toutefois, ces résultats mésestiment le réel enchevêtrement qui existe entre les banques et les gouvernements, à travers l’opacité de certaines institutions comme les banques offshores qui n’apparaissent nulle part. Propres au shadow banking, elles ne sont pas répertoriées en raison de leurs activités – qui peuvent aller de l’optimisation fiscale au blanchiment d’argent, en passant par le financement du terrorisme – mais également du fait de leur géolocalisation. En effet, elles sont implantées dans des paradis fiscaux (City, Luxembourg, îles Caïman, Malaisie, Delaware, etc.). De plus, certaines formes de lobbying financier plus opaques existent bel et bien. Un exemple emblématique est le lobbying par la manipulation des working papers scientifiques comme le fit la Banque Centrale Islandaise qui finança un travail de recherche de l’économiste Mishkin sur la stabilité financière du pays nordique. L’économiste a fait l’éloge de l’Islande dans son article Financial Stability Report, alors que la banque devait se retrouver en quasi-faillite un an plus tard avec des fonds minés par des produits dérivés toxiques. D’autres sujets sont au centre de l’attention des lobbys comme le trading à haute fréquence ou les « dark pools » qui ajoutent de l’opacité au secteur financier puisque les échanges de titres se font sans passer par le marché. Le prix des actifs n’est donc pas transparent.

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De nouvelles régulations encadrent les lobbys financiers

Dans les années 2010, un rapport d’un groupement de CEOs attaque les lobbys financiers : « Nous estimons qu’il est dangereux qu’un secteur qui a provoqué autant de dégâts puisse avoir une telle influence sur les législations qui le concernent ». Ce cri de cœur n’est pas un cas isolé puisque les gouvernements se sont efforcés – conservateurs ou progressistes – de limiter l’influence de la finance et de son opacité sur le pouvoir public. Ainsi, des scandales comme le SwissLeaks, le Luxembourg Leaks, l’Offshore Leaks, les Panama Papers ou les Paradise Papers ont permis l’avancée de textes de lois internationaux comme les listes noires annuelles. Publiées par le FMI, le Conseil pour les affaires économiques et financières (ECOFIN) ou encore l’UE, ces listes noires dénoncent les paradis fiscaux qui n’ont pas pris d’engagement vis-à-vis du secret bancaire. De plus, le Réseau mondial pour la justice fiscale calcule le degré d’opacité bancaire des Etats aptes à être des paradis fiscaux – la Suisse, le Luxembourg et les iles Caïmans étant en tête –. Ces nouvelles formes de transparence empêchent les lobbys financiers de soutenir les banques offshores ainsi que les paradis fiscaux.

Le lobbying financier a par ailleurs permis la phase de dérégulation des années 1980-1990 dans les pays occidentaux. Dans une ère propice à l’excès capitalistique, l’opinion publique soutenait l’économie de l’offre ; les circonstances étaient donc favorables à la mise en place d’une phase de dérégulation. Suite à la crise financière de 2008, les gouvernements ont voulu se détacher de leur image de pouvoir public complice des institutions financières. Dès lors, régulations et critiques virulentes envers la finance – et ses lobbys – sont observables sur la décennie post 2008, notamment avec Bâle III, les directives Mifid II, les augmentations de fonds propres obligatoires sur actifs risqués, etc. Outre les directives gouvernementales, des agents tentent de contrecarrer les plans des lobbys financiers comme le groupe Finance Watch, qui tente de pallier la dérégulation financière. Néanmoins, ses fonds sont bien moindres comparés à ceux des banques d’investissement : seuls deux millions d’euros sont disponibles pour faire pression sur les parlementaires. In fine, le lobby financier reste puissant malgré les avancées de la régulation et de la transparence financières.

La cause des banques est donc relayée aux différents gouvernements par le biais de puissants lobbys financiers qui sont de réels mastodontes. Les fonds qui y sont alloués sont en constante progression, dans une ère ponctuée de nouvelles directives allant à l’encontre des intérêts des banques (régulation, transparence, etc.), et touchent tous les secteurs de la finance – même ceux qui ne sont pas recensés – : paradis fiscaux, banques offshore, influence sur la doxa économique, etc. Au vu de cette croissance, il est peu probable que la puissance des lobbys financiers baisse en intensité ces prochaines années. Quelques percées de ces derniers sont visibles depuis 2008, comme la fin du Dodd-Frank Act sous le mandat de Donald Trump. Il y a dix ans, Dick Durbin, sénateur de l’Illinois disait: “and the banks– hard to believe in a time when we’re facing a banking crisis that many of the banks created are still the most powerful lobby on Capitol Hill. And they frankly own the place.” : il est fort probable que cette assertion soit toujours d’actualité aujourd’hui.

 

Ulysse M’Boudi, étudiant à l’EDHEC Business School et contributeur du blog AlumnEye