Nous avons interviewé pour vous, au sein du réseau Alumneye, Nicolas Pierre, diplômé du Master Spécialisé Techniques Financières de l’ESSEC et analyste en Investment Risk au sein de la société Carmignac Gestion. Il nous explique son métier, son quotidien, ses motivations pour postuler et nous parle des grandes problématiques actuelles de l’Asset Management.

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Peux-tu nous présenter ton métier ?

Le secteur de la gestion d’actifs a pour objectif premier de faire prospérer le patrimoine de ses clients via l’investissement. Tout investissement offre des opportunités de gain mais s’accompagne de prises de risques non totalement nulles (même un investissement dans une obligation d’État allemande court-terme ne dispose pas d’un risque strictement nul). Le gérant de portefeuille, décisionnaire des investissements, évalue les opportunités de gains conjointement aux risques qui en découlent. L’investment Risk Analyst a pour rôle de s’assurer que les risques pris par le gérant de portefeuille sont en adéquation avec les opportunités de gains mais aussi avec ce qui est présenté aux clients au travers des différentes communications qui leur sont adressées. Ces risques se décomposent en quatre grandes catégories :

  • Le risque de marché est le risque de pertes liées aux fluctuations de la valeur de marché des positions en portefeuille. Il est évalué via l’exposition aux actions, devises et matières premières, via la sensibilité aux mouvements de courbes de taux d’intérêt et de courbes de spreads émetteurs, via les mesures de risques probabilistes que sont la volatilité, la Value at Risk (VaR qui donne le montant de pertes qui ne devrait être dépassé qu’avec une probabilité donnée sur un horizon temporel donné), la Conditional Value At Risk (CVar qui donne la moyenne des pertes extrêmes avec une probabilité donnée sur un horizon temporel donné), l’erreur de réplication (Tracking-Error) vis-à-vis de l’indice de référence ainsi que via différents tests de résistance (Stress Test) du portefeuille aux configurations de marché qui lui seraient potentiellement le plus adverse ;
  • Le risque de liquidité est le risque d’incapacité à vendre une position et donc d’impossibilité de réaliser la plus-value ou limiter la moins-value. Il est évalué via l’analyse des délais de liquidation du portefeuille en situation de marché normal et stressé et par l’analyse des positions les moins liquides et/ou les plus importantes en termes de valeur de marché (fourchette de prix d’achat-vente, le bid-ask spread, volatilité de cette fourchette, volume d’échanges moyen journalier, nombre de contributeurs de marché prêts à intervenir sur le titre, etc) ;
  • Le risque de crédit/contrepartie est le risque qu’une contrepartie ne puisse faire face à ses obligations. Il est évalué via l’analyse des fluctuations des spreads Credit Default Swap (indicateur de la probabilité de défaut de la contrepartie évaluée par le marché), des ratings, de la volatilité implicite de l’action de la contrepartie et enfin via l’analyse de la qualité du collatéral engagé ;
  • Le risque de valorisation est le risque que le prix d’une position en portefeuille, n’étant pas observable directement dans le marché, ne soit pas égal à sa juste valeur. Il est évalué en comparant le prix donné par la contrepartie, le prix donné par le contrôle dépositaire (tierce partie vérifiant le calcul de la valeur liquidative du fonds) et le prix donné par les modèles internes de valorisation de la société de gestion.

Tous les mois se tient le comité des risques durant lequel sont présentés à la direction générale :

  • L’évolution des profils de risques (identification, quantification et analyse des risques sous les angles marché, liquidité, contrepartie et valorisation) des différents fonds au cours du mois écoulé ;
  • Les principales problématiques de risque rencontrées au cours du mois écoulé, les nouveaux besoins relatifs au suivi du processus d’investissement ainsi que les points qui méritent une attention plus particulière de la part de la direction générale (nouveaux produits/thèmes d’investissement et risques associés, titres pour lesquels la situation s’est détériorée, etc) ;
  • Les différents plans d’action et solutions recommandées pour y répondre.

 

A l’issue de ce Comité est envoyé aux membres de l’équipe de gestion et du Comité d’investissement un rapport récapitulant les différents éléments présentés ainsi que les décisions prises par la direction générale à la suite du Comité.

 

Quel est ton quotidien en gestion d’actifs très concrètement ?

La matinée consiste généralement à évaluer comment les transactions et mouvements de marché de la veille ont affecté le profil de risque du portefeuille sur les aspects liquidité, crédit et marché. La mise en place d’une couverture réduit-elle effectivement l’exposition au facteur de marché ciblé ? Le changement d’allocation respecte-t-il toujours le mandat de risque et si non qu’est ce qui l’explique ? Quel scénario de marché impacterait le plus défavorablement le fond ? Quelle composante du portefeuille y est le plus sensible et quel produit serait le plus adéquat pour réduire ce risque ?Asset-Management-01

L’après-midi s’articule autour du développement, de l’adaptation et de l’amélioration d’outils quantitatifs d’analyse de risque de portefeuille et d’aide à la décision d’investissement, au suivi des évolutions de la recherche financière en matière de risque ainsi qu’à l’analyse de l’actualité macroéconomique et/ou à l’étude de positions spécifiques nécessitant une attention plus particulière (titre souffrant d’une détérioration de sa liquidité en conséquence de divers événements, produit dérivé complexe dont notre valorisation interne est différente de celle de la contrepartie, le plus souvent du fait de paramètres de marché différents, position ayant une forte contribution au risque du portefeuille, etc.)

La fin de journée est consacrée au suivi de l’évolution de la réglementation/régulation, à la mise en œuvre de ses directives/recommandations et à l’assistance prodiguée auprès d’autres départements de la société de gestion (marketing, sales, product specialist, reporting, attribution de performance, due dilligence, etc) sur les problématiques de risque et la gestion de projets transverses.

 

Quelles étaient tes motivations pour postuler en gestion d’actifs ?

Le parcours type d’un jeune diplômé en finance de marché est de s’orienter vers la banque d’investissement. Néanmoins depuis la crise des Subprimes et les nouvelles réglementations qui en découlent, la profitabilité du secteur a fortement décru amenant à la suppression de nombreuses activités d’investissement dans la plupart des banques. Ces activités n’ont pas disparu pour autant mais se sont déplacées vers des établissements encore considérés comme non « systémiques » que sont les sociétés de gestion d’actifs. J’ai donc naturellement commencé à m’intéresser à ce secteur et plus particulièrement aux boutiques de gestion d’actifs, celles-ci conciliant mon intérêt pour les marchés financiers et l’entrepreneuriat.fintech Cela aurait été également le cas dans l’univers des Fintech (Start-Up délivrant des services financiers) mais les attraits et opportunités qu’offre cet univers étaient, lorsque je suis sorti d’école, moins visibles du public qu’ils ne le sont aujourd’hui.

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Quel est le profil typique des employés de ton équipe ?

Le profil typique des membres de mon équipe est plutôt orienté scientifique (formation école d’ingénieur ou master en science mais ce n’est pas non plus un passage obligatoire) car le métier requiert des compétences en modélisation mathématique et informatique. Ces compétences sont nécessaires mais non suffisantes et doivent être conjuguées à de solides aptitudes en finance de marché et macroéconomie. En effet un modèle robuste scientifiquement parlant peut très bien s’avérer complètement inadapté aux conditions de marché ou n’avoir tout simplement aucun sens d’un point de vue économique. De plus le pouvoir prédictif d’un modèle dépend fortement des hypothèses sur lesquelles il est construit et ces hypothèses ne peuvent être formulées correctement sans sensibilité financière/économique. Enfin il est aussi nécessaire d’acquérir des connaissances juridiques afin d’étudier, de comprendre et d’intégrer les nombreuses évolutions réglementaires.

 

Peux-tu nous parler des grandes problématiques contemporaines de la gestion d’actifs ?

Il existe de nombreuses directives et réglementations (Retail Distribution Review, Alternative Investment Fund Managers Directive, Undertakings for Collective Investment in Transferable Securities) qui peuvent faire évoluer le secteur dans un avenir proche. Mais ce n’est pas la peine de rentrer dans ces sujets trop pointus.022312_etfs_front_lead

La principale problématique que rencontre la gestion active actuellement est liée à l’augmentation progressive de la part de marché des fonds indiciels (gestion passive). Leur popularité croissante est liée au fait que la recherche financière a prouvé statistiquement que seule une minorité de gérants actifs parviennent à surperformer leurs indices de référence sur le long terme une fois les frais de gestion prélevés. La conséquence directe est qu’un investisseur pourrait donc théoriquement optimiser son allocation d’actifs sur le long terme en investissant dans ces indices de référence.

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La prochaine révolution de la gestion d’actifs sera potentiellement enclenchée par les Fintechs proposant ce que l’on appelle des robots advisors. Le client sera amené à répondre à un questionnaire à partir duquel seront déterminés algorithmiquement ses besoins de liquidité (cash nécessaire pour maintenir son niveau de vie à la retraite par exemple), sa tolérance au risque, son horizon d’investissement, ses contraintes en matière de fiscalité ainsi que les contraintes qui lui sont spécifiques et le robot lui proposera l’allocation d’actifs qui lui est jugée optimale. Le client pourra décider de valider ou non cette proposition, puis d’être averti lorsque le robot jugera qu’il faudra procéder à une nouvelle allocation en fonction des nouvelles conditions de marché, ou plus simplement donner un mandat de gestion au robot qui prendra les décisions d’investissement sans même lui demander son aval. S’il s’avère que les fonds indiciels sont réellement plus performants sur le long terme que les fonds gérés activement alors le robot les préférera mécaniquement. Les pressions sur les frais de gestion qui en découleraient entraîneraient une nécessaire consolidation du secteur et la disparition potentielle de nombreux acteurs de la gestion active. Bien sûr tout cela n’est qu’hypothétique puisque nous n’en sommes qu’aux prémices de cette révolution. Néanmoins les géants technologiques que sont Google, Apple, Facebook ou encore Amazon pourraient accélérer ce phénomène en rachetant les Fintechs les plus performantes et en leur apportant leurs forces de frappe. Encore faudra-t-il que leurs incursions imminentes dans le monde bancaire soient couronnées de succès.

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