Questions en entretien, débouchés, missions quotidiennes : vous saurez tout sur le Project Finance à la fin de cette interview d’un VIE au sein du département Energy & Infrastructure Group de CA-CIB. Regroupant les activités liées au financement de projet de la banque, ce département est ensuite divisé en plusieurs sous équipes spécialisées. Nicolas, l’interviewé, appartient à l’équipe Infrastructure EMEA. Bonne lecture !

 

Peux-tu nous rappeler brièvement ton parcours ?

J’ai poursuivi ma licence d’Asset Management à Paris Ouest Nanterre, par un Master 1 en ingénierie financière en province. J’ai ensuite effectué un stage en analyse crédit à la Société Générale, puis réalisé mon Master 2 – Techniques Financières et Bancaires –  à Assas. Dès janvier 2014, j’ai intégré Kepler Cheuvreux en tant qu’analyste en Recherche Crédit et Dette, pour ensuite obtenir un stage en Credit Sales chez Deutsche Bank. A la fin de mon stage, et après quelques recherches, j’ai signé un CDI chez un broker anglais que j’ai quitté 8 mois plus tard, d’un commun accord.

En parallèle, j’ai appris l’existence d’un master en Project & Structured Finance, co-habilité par l’université de Nanterre et l’Ecole des Ponts et Chaussées. J’ai trouvé ce secteur passionnant par sa technicité et la diversité des interlocuteurs avec lesquels on est amené à travailler. Optant pour l’alternance, j’ai signé un contrat avec un petit cabinet de conseil en financement de projet où j’ai beaucoup appris. Londres reste l’épicentre des métiers de la Finance, j’ai donc fait mes valises pour la City, et le département Energy & Infrastructure Group de CA-CIB.

 

Le financement de projet, c’est quoi ?

finance1Terme générique, il s’applique aussi bien au financement de plateformes pétrolières, d’usines de production électrique, que de projets de développement minier. A mon sens, le financement de projet est une forme de montage contractuel et financier permettant de financer des ouvrages de grande ampleur. Ceux-ci doivent être autonomes par rapport aux entités publiques et privées qui les ont décidés et/ou développés. Qualifiés d’urgents, ils doivent également servir l’intérêt général. Le remboursement des fonds prêtés s’effectue quasi uniquement sur la base des flux de trésorerie du projet. Les banques ou autres prêteurs assument, en théorie, le risque sur les recettes du projet et ne peuvent recourir au crédit des développeurs que dans des cas limités. C’est ce qui différencie le financement de projet du financement classique d’entrepriseL’horizon temporel d’un financement de projet dépend de la typologie de l’actif : brownfield ou greenfield. Pour le brownfield – acquisition ou cession d’un actif déjà existant – l’horizon est assez court (5 à 7 ans). A la fin de cette période, il sera refinancé, et ainsi de suite. A l’inverse, l’horizon temporel du greenfield est plus long et avoisine les 15 ans ; cela diffère bien entendu selon le type d’actif.

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Comment ce secteur est-il structuré en France ?

On parlera plus généralement de Partenariat Public Privé en France. C’est la catégorie généraliste et très standardisée recouvrant les projets majoritairement financés à la demande d’une personne publique. On distingue alors 2 grandes sous catégories. D’une part, le contrat de partenariat s’effectue entre une entité publique et un constructeur/sponsor.  Il a une mission globale ayant pour objet la construction ou la transformation, l’entretien, la maintenance, l’exploitation ou la gestion d’ouvrages, d’équipements ou de biens immatériels nécessaires au service public, ainsi que tout ou partie de leur financement, à l’exception de toute participation au capital.

La Délégation de Service Public est, quant à elle, un contrat par lequel une personne publique confie la gestion d’un service public à un délégataire public ou privé. La rémunération doit être substantiellement liée au résultat d’exploitation du service. Ses principales formes sont la concession, l’affermage et la régie intéressée. La concession est la forme la plus usuelle ; le co-contractant réalise l’infrastructure, le support du service public et l’exploitation à ses risques et périls. Dans l’affermage, l’infrastructure existe déjà et le « fermier » l’exploite également à ses risques et périls (comme un réseau de distribution d’eau par exemple). Dans la régie intéressée, le régisseur perçoit les recettes pour le compte de la collectivité et reçoit une rémunération liée à l’exploitation du service (cf. les transports en commun).

Le financement de projet permet une répartition des risques entre plusieurs parties. En effet, les risques techniques, économiques, environnementaux et juridiques sont d’une telle ampleur et d’une telle diversité qu’il serait imprudent, voire impossible, à supporter pour une seule partie.

 

Comment ces opérations sont-elles financées ?

Si le financement varie suivant le type de structure juridique et la typologie du projet, il comporte généralement une proportion élevée de dette. Un projet du type contrat de partenariat n’aura pas la même proportion Equity (argent directement injecté dans le projet)/Dette qu’un projet de type concessif, ou qu’un projet d’exploitation de ressources naturelles. Par exemple, la construction d’une université aura une proportion Equity/Dette d’environ 10%/90%, contrairement à un projet concessif qui aura un ratio plus proche de 30%/70%. Schématiquement, plus le risque sur les flux de trésorerie futurs est grand, plus la proportion d’Equity sera élevée.

 

Concrètement, à quoi ressemble une journée type ?

CrowdfundingTout dépend de l’équipe mais il n’y a pas vraiment de journée type puisqu’au sein du département Structured Finance, il y a une équipe spécialisée en Oil & Gas, en Infrastructure, en Power & Utilites ou encore en Metals & Mining. Le champ d’action de l’équipe Infrastructure EMEA couvre les phases d’origination et d’exécution. L’équipe conseille des deals principalement liés aux infrastructures de transport (routes, ports, aéroports), à l’environnement (usines de traitement des eaux, production d’énergie avec les déchets et de désalinisation), et aux actifs régulés (réseaux de gaz, d’électricité, ou d’eau), comme aux infrastructures dites sociales (hôpitaux, écoles, prisons).

L’avantage de ce métier réside dans sa technicité, abordée par les juniors sous de nombreux aspects. Très vite, nous pouvons faire des modèles sur Excel : ce qui est une plus-value énorme en tant que junior. Nous rédigeons également la quasi intégralité de la demande de crédit, et sommes épisodiquement en contact avec les équipes M&A et DCM, notamment.  La relation et le suivi des clients font également l’attrait de ce métier. En tant que juniors, nous sommes en contact direct avec eux, principalement sur les deals d’Advisory. Enfin, hors énorme rush à cause d’un dossier en cours, le rythme de croisière de l’équipe se calque sur 9h-20h30. L’équipe dans laquelle je suis est jeune et surtout très disponible pour la moindre question : elle est constituée à 80% d’anciens VIE.

 

Quels sont les grands acteurs du financement de projet ?

S’ils sont multiples, les banques, les fonds et les constructeurs sont ceux que je connais le mieux. En Infrastructure, si en Advisory, le travail varie beaucoup d’une banque à l’autre, en lending elles font substantiellement toutes la même chose. En lending le podium est de loin dominé par les japonaises et principalement BTMU – la référence du secteur – qui met très souvent les plus gros tickets et le meilleur pricing d’un deal; les 4ème et 5ème places sont souvent disputées par les françaises.

Les constructeurs offrent une excellente formation à ceux qui souhaitent approcher le financement d’un projet à la source. Le revers de la médaille est que la majorité des constructeurs ne sont pas dans Paris intra-muros, ce qui n’est pas très pratique pour les déplacements quotidiens : beaucoup ont des antennes en province. A titre d’exemple, on peut citer Bouygues, Colas, Vinci, Alstom, Cintra, Veolia, Thales, Astaldi, OHL, Mitsubishi, SNCF, ADP, Eiffage ou encore Skanska.

Depuis quelques années, les gouvernements se sont lancés dans un mouvement de privatisation des infrastructures publiques. Si les fonds d’infrastructures étaient déjà présents, mais souvent minoritaires, la tendance est clairement en train de s’inverser. Pour preuve, le plus grand exploitant mondial d’aéroports est un fonds : Macquarie. Beaucoup de fonds sont gigantesques mais relativement inconnus ; à l’instar des fonds de pension canadiens investissant massivement en Europe. D’autres jouissent de la notoriété de leurs autres activités : Goldman Sachs, KKR, Morgan Stanley ou encore J.P. Morgan. Parmi les centaines d’autres fonds, citons notamment Allianz, Ardian, Eiser, Macquarie, Aberdeen, PGGM, DIF, APG, InfraVia, Caisse des Dépôts.

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A quoi ressemble un entretien en financement de projet ? Questions de comptabilité ? Etude de cas ?

Tout dépend des banques, des fonds et des cabinets de conseil. Si la majorité organise plusieurs tours d’entretiens, il n’y a pas d’ordre concernant leur nature. On peut aussi bien avoir une étude de cas au premier comme au dernier entretien : j’ai eu une financial-analyst-640x230modélisation à réaliser pendant le dernier tour dans un cabinet de conseil, et au premier tour en banque.

L’étude de cas est souvent un mini modèle à faire. Ce n’est pas compliqué, ils veulent juste vérifier que vous êtes capable de faire interagir les états financiers ensemble. Le financement de projet fonctionne avec ses propres ratios et modèles, semblables à ceux utilisés en M&A. Lors de cette épreuve, vos résultats ne seront jamais « faux » car ils dépendent des hypothèses que vous aurez retenues. Il faut juste que votre modèle soit cohérent et défendable : si vous trouvez un DSCR – ratio égal au revenu net opérationnel divisé par le service de la dette – inférieur à 1 ou supérieur à 10, posez-vous des questions.

Lors des entretiens, on va vous demander ce que vous connaissez du financement de projet. De mon expérience, voici 3 questions typiques qui reviennent régulièrement

  • Quelles sont les grands ratios utilisés en financement de projet ?
  • Pouvez-vous me citer un grand projet d’envergure qui a été financé ?
  • Comment peut-on sizer une dette si je vous donne un EBITDA de 100 chaque année pendant 20 ans avec un DSCR cible de 1.25 ?

On vous posera potentiellement des brainteasers en rapport avec le secteur. Pour le reste, c’est surtout du fit. Ils veulent voir si vous pouvez bien vous entendre avec l’équipe et si vous êtes vraiment intéressé(e) et motivé(e) par le financement de projet. L’esprit d’équipe est clé (du moins chez nous), on travaille constamment les uns avec les autres ; il est donc essentiel de conserver une bonne ambiance.

 

Après quelques années dans le secteur, quels sont les principaux débouchés ?

Le financement de projet ouvre beaucoup de portes. Certains rejoignent d’autres équipes en interne en banque d’investissement (M&A, LBO…), ou d’autres banques pour gagner en séniorité. La grande majorité part dans des fonds d’infrastructures, de plus en plus demandeurs de profils Analyste Senior ou Associate. Il est également possible d’aller dans les directions financières des constructeurs, ou dans la gestion de SPV.

 

Quel parcours conseilles-tu ?

C’est un milieu élitiste, la sélection est semblable à celle d’autres métiers de la banque d’investissement. De bons stages feront la différence : j’y suis parvenu sans école de commerce ou d’ingénieur. Lorsque je regarde autour de moi, 90% des français ici ont fait une Ecole de commerce du Top 5 ou l’université avec un Master Spécialisé d’une « parisienne ». Lorsque j’étais en cours dans le Master des Ponts, la moitié de ma classe venait d’écoles d’ingénieurs (X, Ponts, Centrale…), un quart de l’université avec une formation finance comme moi (Assas, Dauphine…) et le dernier quart était composé d’élèves-avocats ou d’avocats en exercice dans de gros cabinets.
Le secteur apprécie les profils ingénieurs avec un double diplôme en école de commerce. A mon sens, ils s’en sortent le mieux, avec de bonnes expériences dans les meilleurs fonds (Ardian, Schroders, 3i…). Une bonne école de commerce fait également très bien l’affaire. En termes de stages, il n’y a pas de vérité absolue, mais un passage par le conseil constitue souvent un pré-requis. Les stages chez les constructeurs – à Paris ou en province – sont aussi des bonnes portes d’entrées, tout comme les stages en banque (M&A, Leveraged Finance, Structured Finance…). Les stages en fonds sont plus difficiles à obtenir sans expérience probante, à moins de venir des meilleures écoles d’ingénieur. Pour se faire embaucher, c’est une autre histoire, du moins à Paris. A Londres, le marché est assez liquide et les différents acteurs cherchent principalement des profils de niveau Analyste ou Associate.

 

Est-ce que tu as des livres ou des sites à consulter pour ceux intéressés par le domaine ?

Malheureusement, les seuls sites traitant du financement de projet sont payants. Cependant, on peut demander un accès temporaire à Infra-News. Je conseille également le livre écrit par Michel Lyonnet du Moutier Financement de projet et PPP. S’il est très « franco-français », il a le mérite de donner une excellente base de connaissances.

Interview réalisée par Alexandre Genneret, étudiant à l’ESSEC et contributeur du blog AlumnEye

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