Après 2 ans en tant que banquier d’affaires M&A chez Merrill Lynch, Olivier Cohen de Timary s’est dirigé vers une toute autre voie : il a choisi de créer son propre magazine, Socialter, dont les thématiques se concentrent autour des problématiques actuelles de « l’économie nouvelle génération » et dédié aux « créateurs de solutions innovantes ».

 

Bonjour Olivier, merci de répondre à nos questions. Peux-tu nous présenter ton parcours ?

Après une classe préparatoire Hypokhâgne BL, j’ai intégré Sciences Po Paris. Durant mon cursus, j’ai effectué quelques stages, notamment en M&A et en Private Equity. A la fin de mes études, j’ai entrepris avec un ami un voyage de plusieurs mois en Amérique latine, en Inde et au Vietnam à la rencontre d’entrepreneurs sociaux qui s’attaquent à des problèmes sociaux et environnementaux. A mon retour j’ai travaillé 2 ans en tant que banquier d’affaires M&A chez Bank of America Merrill Lynch. Puis je me suis lancé dans un projet qui me tenait à cœur depuis plusieurs années déjà : le lancement du magazine Socialter.

 

En quelques mots, qu’est-ce que le concept Socialter ?

Socialter publie d’une part tous les deux mois un magazine papier et d’autre part des numéros hors-séries. Tous les numéros sont distribués en kiosque et sur abonnement. Le journal possède par ailleurs un site internet : www.socialter.fr.

Nous y défendons une autre vision de l’économie, axée sur le changement, à mi-chemin entre volonté d’agir et approche critique. Nous y parlons des innovations ayant un impact positif sur la société et l’environnement, donnons la parole à des penseurs sur des problématiques contemporaines, et décryptons les solutions alternatives portées par des collectifs et des acteurs du changement.

Notre but : informer, inspirer et mobiliser des citoyens engagés. Emmener les plus critiques d’entre eux vers un peu plus d’optimisme et les plus optimistes vers un peu plus de critique.

Nous venons de mettre en place une nouvelle formule comprenant un dossier nommé “L’âge de métal” dont le thème se concentre autour des terres rares et du coût réel de la transition énergétique. Nous traitons également de sujets sociétaux en nous intéressant par exemple aux mutations du travail (nous avons publié un hors-série autour des freelances), et nous préparons en ce moment un numéro hors-série sur le zéro déchet.

 

D’où t’est venue l’idée de créer ce magazine ?

En faisant un voyage ! Comme beaucoup d’étudiants, j’avais envie de joindre l’utile à l’agréable en montant un projet qui a du sens tout en permettant d’explorer d’autres pays. J’étais alors en stage dans un gros fonds d’investissement. Je m’ennuyais un peu, il ne se passait plus grand chose car nous étions alors en pleine crise financière post subprimes et j’ai ainsi commencé à m’intéresser à d’autres domaines de la finance. Je suis tombé naturellement sur le microcrédit et la finance solidaire. Puis en approfondissant mes recherches, j’ai découvert l’entrepreneuriat social. J’ai plié bagage et suis parti avec un ami au Brésil, en Inde et au Vietnam pour y rencontrer des acteurs du changement. Nous avons créé un blog nommé Socialter pour diffuser leurs initiatives et avons réuni un millier de fans sur Facebook. En rentrant d’Inde, j’ai eu envie de poursuivre l’aventure en créant un média papier dédié à cette nouvelle façon d’appréhender l’économie et à ces pionniers qui allient intérêt général, écologie et économie. Mais une fois le business plan du magazine mis à jour, j’ai été un peu refroidi : je n’avais pas du tout les ressources nécessaires au lancement d’un magazine. J’ai donc travaillé 2 ans en conseil en fusions-acquisitions. Un autre monde.

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Qu’est-ce qui t’a fait basculer du monde de la banque d’affaires à la création de ton magazine d’infos sur l’actualité économique ?

Je n’étais pas fait pour ce type de secteur, de métier, ni d’ambiance de travail. Les personnes avec qui je travaillais s’en sont d’ailleurs assez vite rendus compte je crois. Après avoir observé la logique du monde de la finance (en deux mots la recherche du profit pour l’actionnaire), il était évident que cela ne collait pas avec ma vision des choses. Je voulais monter un projet qui avait du sens. Je trouvais que l’économie sociale souffrait d’un réel manque dans les médias. Elle était en effet présentée tantôt comme un concept enfantin qui ne remettrait pas en cause le système préexistant, tantôt comme un univers reclus de militants peu ouverts d’esprit. Pourtant, à l’époque (2012), de plus en plus de médias mainstream approchaient timidement le sujet. Des événements sur “l’économie positive”, des formations, des réseaux de jeunes émergeaient sans cesse et l’économie collaborative connaissait un essor sans précédent.

Je sentais que le sujet était en train de s’implanter dans les mœurs et qu’il était temps de faire mûrir le projet de journal papier développé 2 ans auparavant. J’ai refait un business plan, posté une annonce pour recruter de jeunes journalistes autour d’un projet qui n’était au départ qu’une page blanche. J’ai reçu 40 CV et, après une campagne de crowdfunding, nous avons, 9 mois plus tard, sorti le premier numéro.

 

Es-tu satisfait de ce changement radical de voie professionnelle ? Pourquoi ?

Monter une boîte, en plus dans le domaine journalistique, est très loin d’être une partie de plaisir. Parfois, j’ai eu des doutes. Mais clairement, le changement a été radical et bénéfique : je n’étais pas heureux dans ma profession antérieure alors qu’à présent, j’ai clairement le sentiment d’avoir monté un concept utile qui colle vraiment à mes aspirations. Je rencontre des gens incroyables, de tous horizons. La plupart sont réalistes sur les énormes efforts à fournir pour changer la donne, mais ils sont plein d’énergie et d’optimisme pour enclencher le changement.

Socialter est un média qui se situe au confluent de beaucoup de domaines, c’est passionnant. Nous pouvons investiguer dans la direction que nous souhaitons ; nous sommes très libres. Et tout cela, c’est grâce à nos lecteurs et abonnés. J’ai donc découvert l’importance de l’indépendance de la presse. Nous avons réussi à réunir une bonne soixantaine de journalistes, photographes et illustrateurs tous passionnés par leur travail autour du projet ! Même si ce que nous sommes en train de bâtir est encore petit, nous avons l’impression de ne pas subir et de grandir, c’est l’essentiel.

 

Le monde de la banque te manque-t-il ?

Lorsque je côtoie des banquiers aujourd’hui, c’est plus pour parler finance solidaire, RSE ou inclusion bancaire. Le monde de la banque ne me manque pas (je n’y suis resté que 2-3 ans), mais je garde toujours un œil attentif sur la finance qui est un outil indispensable à l’élaboration de projets utiles de toutes sortes. Je garde de très bons amis dans le secteur de la finance et qui peuvent me tenir informé des évolutions du secteur. Nous avons d’ailleurs également élaboré 2 numéros hors-série sur la finance solidaire et innovante. C’est un sujet central que nous allons continuer à traiter dans Socialter.

 

As-tu des regrets concernant ta vie professionnelle ? Par exemple, regrettes-tu ne pas avoir entrepris ce projet de magazine avant ? Ou regrettes-tu d’avoir fait autant d’années en banque d’affaires ?

Je n’éprouve aucun regret. Grâce à mon expérience en finance, j’ai appris beaucoup de choses et ai gagné un peu d’argent. Cela m’a permis de lancer un projet au cours duquel je n’allais pas être payé pendant 2 ans. Par ailleurs, le fait de travailler dans un univers qui ne me convenait pas, avec des logiques que je ne comprenais pas, m’a justement donné toute l’énergie nécessaire pour aller jusqu’au bout de mon projet. J’ai pu lancer Socialter en partie grâce à mes expériences précédentes, par le fruit d’un cheminement.

 

L’expérience en banque a-t-elle été utile pour la mise en place de ton magazine ? Si oui, comment ?

Complètement. Je ne pensais pas mais ces deux mondes se recoupent dans la rigueur du travail qu’ils exigent : la grande attention aux détails, la recherche, le recoupement et l’analyse d’informations, la capacité à travailler très vite avec des urgences…

Mon expérience en banque m’a également aussi permis de bien comprendre le monde économique des entreprises. Cela a été utile non seulement pour les analyser mais également pour comprendre leur langage, ce qui peut être utile lorsque nous concluons des partenariats.

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Dans le numéro 26 de Socialter, tu traites de reconversion professionnelle. Que conseillerais-tu aux professionnels qui recherchent du sens dans leur travail, et aimeraient peut-être changer de voie ?

Je leur conseillerai tout d’abord de prendre leur temps et de se poser les bonnes questions. Voir ce qui les anime vraiment dans la vie, ce qui est important pour eux, leurs critères de réussite, la cause qui les touche. S’ils ont le désir de s’orienter vers une nouvelle voie, ils doivent rencontrer des gens qui vont les conseiller et les faire avancer dans la réflexion. Il faut se projeter dans sa vie future mais sans se faire trop d’illusions non plus.

Beaucoup d’initiatives peuvent aider à trouver sa voie à l’image de Switch Collective qui réinvente la façon de construire des bilans de compétences collectivement avec des intervenants extérieurs, ou encore On Purpose qui forme et ouvre les portes de l’économie sociale. Il y a bien sûr d’autres façons de changer de voie : pourquoi ne pas monter un blog ou une association dans le domaine que l’on aimerait explorer ; cela permet d’acquérir des compétences et de rencontrer beaucoup de monde rapidement.

 

Quel serait le conseil que tu donnerais à des étudiants/jeunes diplômés prêts à se lancer dans la vie active ?

Je ne suis pas encore un vieux sage. Mais je dirais qu’il ne faut surtout pas dramatiser et se dire que l’on doit tout de suite trouver du sens dans son travail. Au début, on est souvent une petite main ; il est souvent violent de passer du monde étudiant à la vie active. Mais une chose est sûre, il faut développer ce qui nous fait grandir et nous rend plus libre, autonome et heureux. Aller là où nous pouvons nous déployer, tout en sortant régulièrement de notre zone de confort. Il est possible d’apprendre très vite lorsqu’on en a la volonté.