Le M&A Wine & Spirits, un marché en pleine effervescence

 

« Enivrez-vous ! De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous » recommandait Baudelaire. Aujourd’hui, dans des marchés ivres de liquidités et d’incertitudes, l’effervescence des fusions-acquisitions en vins et spiritueux, qui semblent bien mûrir avec le temps, anime largement la sphère financière. L’industrie rencontre en effet depuis plusieurs années un enchaînement de bouleversements profonds, qui transforment totalement sa structure. Pour bien comprendre les enjeux de ces segments, il est important d’avoir en tête les données suivantes : 60% de la consommation mondiale d’alcool en volume concerne la bière, 20% les spiritueux, le reste étant occupé par le vin. En termes de répartition géographique, alors que l’Europe pesait jusqu’en 2005 près d’un tiers de la consommation mondiale, cette part s’est réduite à un cinquième, au bénéfice de la Chine qui occupe désormais un peu moins de 30% du marché mondial des vins et spiritueux.

 

Le marché des spiritueux en fermentation

Déséquilibré par l’apparition d’une classe moyenne consommatrice dans les pays émergents, le segment des spiritueux a donné le ton du spectacle. A commencer par la conquête des Etats-Unis, menée en 2014 dans le Kentucky, terrain de bataille pour les trois plus gros acteurs mondiaux des spiritueux : l’anglais Diageo, le japonais Suntory et le français Pernod-Ricard, générant respectivement des chiffres d’affaires de 8, 6.5 et 5 milliards de dollars.

Three alcoholic cocktails and tequila shotL’objet de cet affrontement épique était le second producteur de bourbon (whisky produit à partir d’un minimum de 51% de maïs, dans l’Etat du Kentucky, et vieilli en fût de chêne neuf), Jim Beam. Assis sur une histoire séculaire, ce groupe familial s’est imposé dans son Etat à coup d’acquisitions à marche forcée, construisant un véritable empire avec plus d’une dizaine de marques de référence, et s’imposant comme le concurrent naturel de Sazerac, l’autre leader du segment, notamment producteur du Buffalo Trace. Dans ce marché naturellement à majorité domestique, historiquement dominé par le poids de quelques familles, conservant depuis des générations le savoir-faire des distilleries traditionnelles, c’est finalement le géant asiatique Suntory qui s’est imposé. Producteur de la bière la plus consommée au Japon, le groupe a commencé son expansion internationale avec l’acquisition du Château Lagrange à Bordeaux, depuis étendard de ses ambitions internationales. Le rachat de Beam pour un peu plus de 9 milliards de dollars, alors que Pernod-Ricard et Bacardi-Martini avaient déjà présenté leur candidature, a hissé le japonais dans la cour des plus gros producteurs de spiritueux au monde. A la suite de cette gigantesque opération, Beam-Suntory s’est par ailleurs défait de nombreux actifs dans les alcools bruns en Europe, en cédant pour 275M€ cinq de ses plus importantes marques de Sherry et Brandy au groupe philippin Emperador, désireux de mettre un pied sur le continent européen.

Dans un mouvement inverse, illustrant le besoin des grands acteurs européens de se positionner dans les pays en développement, et poursuivant une politique de croissance externe pour le moins offensive, Diageo a en 2014 investi un peu plus de 3 milliards de dollars dans United Spirits. Le premier producteur de whisky en Inde était anciennement propriété du magnat Vijay Mallya, fondateur de la défunte compagnie aérienne Kingfisher, et à qui Diageo a dû verser en février la somme de 75 millions d’euros dans le cadre d’un litige d’intégration post-acquisition, poussant l’Etat indien à entrer dans les négociations. Cette opération a tout de même permis au producteur des marques Johnnie Walker, Tanqueray et Guinness de confirmer son positionnement fort dans les zones émergentes, déjà confortablement installé après l’acquisition des rhums guatémaltèques Zacapa, des liqueurs turques Yeni Raqui et des Cachaça brésiliennes Ypioca.

 

Le segment de la bière animé par une fusion qui mousse

Déjà assez actif ces deux dernières années, du fait de la progression de la consommation de bière et du caractère déterminant des marques locales qui font de la croissance externe le mode de développement privilégié, le marché des fusions-acquisitions entre brasseurs a explosé en 2015 avec l’annonce d’une transaction historique. AbInBev, numéro un mondial, qui exploitait déjà Budweiser, Corona, Stella Artois, Beck’s, Hoegaarden et Leffe parmi un total de 200 marques, dont 16 générant un chiffre d’affaires de plus d’un milliard de dollars, a annoncé, après plusieurs surenchères, être prêt à débourser près de 120 milliards de dollars pour acquérir son dauphin, le britannique SabMiller. Cette opération pose évidemment de très gros problèmes en termes de garantie de la libre concurrence sur le marché mondial de la bière, puisque le nouvel ensemble devrait produire un total de 60 milliards de litres par an, soit le triple de la production de Heineken, et pourrait occuper plus de 70% du marché argentin, 80% du marché chinois et 60% du marché américain. Plusieurs cessions ont déjà été annoncées, notamment aux Etats-Unis avec la vente de Miller Coors, en Chine avec la vente de Snow et en Italie avec la vente de Peroni, pour un total d’assets divestures de près de 12 milliards de dollars. Le plus gros deal de l’année 2015 (en considérant que Pfizer-Allergan n’a pas encore été confirmé) est l’œuvre d’une personnalité connue du monde de la finance, l’empereur brésilien Jorge Lemann, aux manettes de son fonds 3G Capital, notamment actionnaire de Kraft-Heinz et de Burger King.

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Le viticole français, un secteur qui vieillit bien

Si le marché des M&A Wines & Spirits est si vivant au niveau international, il ne faut pas omettre l’importance toute particulière des transactions de taille moyenne, particulièrement fréquentes dans ce secteur. La boutique Wine Bankers & Co, composée de trois anciens banquiers d’investissements passionnés par le monde du vin, et passés par UBS et Edmond de Rothschild, se spécialise depuis sa fondation en 2009 dans les opérations de fusions-acquisitions dans le secteur viticole européen, garantissant à ses clients indépendance et expertise. Un symbole de cette réussite a été la cession en 2011 du Château Grillet, seul monopole en Côtes du Rhône, reconnu par les meilleurs sommeliers au monde, qui avait reçu la visite historique de Thomas Jefferson en 1780, détenu par la même famille depuis 1820, et cédé à François Pinault, déjà propriétaire de vignobles à Pauillac et en Bourgogne. Plus récemment, courant 2014, le groupe Cottin a cédé l’ensemble de ses activités opérationnelles au groupe Henri Marie, autre exploitant bourguignon.

wine-bottle-sizes-4Dans ce mouvement de consolidation, assez logique du fait de la forte dépendance des vignobles français aux aides financières européennes, en constante régression, toutes les régions sont touchées. Par exemple, en décembre dernier a été annoncé le rachat du Château de la Dauphine à Fronsac, dans le bordelais, par la famille Labrune, fondatrice de Cegedim, acteur majeur du secteur de la santé en France. Cette opération avait été menée avec pour objectif de poursuivre la production de grands vins en biodynamie et de renforcer le partenariat avec le négoce bordelais tout en développant l’oenotourisme. Elle illustre aussi l’intérêt marqué de grandes familles industrielles de diversifier leurs portefeuilles d’activités en investissant dans le secteur viticole, comme l’ont fait les Mulliez avec le Château Bellevue à Saint-Emilion, les Moulin-Houzé (Galeries Lafayette) avec le Château Beauregard en Pomerol, ou les Pichet avec les Carmes de Haut-Brion à Bordeaux.

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Enfin, l’annonce au début du mois de mars dernier de l’acquisition par Jack Ma, fondateur d’Alibaba et première fortune chinoise avec plus de 21 milliards de dollars, du Château de Sours à Bordeaux, ne doit pas prêter à confusion. Si dans ce cas précis l’opération était motivée par un véritable objectif commercial, la prétendue ruée d’investisseurs chinois sur les vignobles français doit être nuancée, car la très grande majorité de ces opérations ont en réalité une visée immobilière et non opérationnelle.

 

Un terrain fertile pour les investisseurs institutionnels

Dernier point important, et particularité marquante du secteur des vins et spiritueux, la stabilité des Cash Flows et la faible cyclicité de ces activités intéressent très particulièrement les fonds d’investissement.

Le fonds américain KKR (98 milliards de dollars d’actifs sous gestion) en a fait une spécialité, et s’est désormais fait une place parmi les grands animateurs du marché. Ainsi, après avoir cédé à ABinBev sa participation dans Oriental Brewery pour 6 milliards de dollars en Janvier 2014, il est entré quelques mois plus tard au capital du plus gros producteur de vins australiens Treasury Wine Estates Limited, à hauteur de 3.5 milliards de dollars. Plus localement, au niveau européen, l’assureur Axa est historiquement très actif sur le secteur, de même que Colony Capital, IDI ou encore le groupe Artémis, holding de François Pinault.

Secteur adjacent à celui de la production viticole, la tonnellerie intéresse aussi beaucoup les fonds d’investissement, à l’image d’ICG, actionnaire à 33% du groupe Charlois, d’IVI, actionnaire de la Tonnellerie François Frères, ou encore de BPI France, récemment montée au capital de la tonnellerie Doreau.

various type of alcoholic drinks isolated on white

En conclusion, le marché des M&A Wine & Spirits est fascinant par plusieurs aspects. D’abord, il s’agit d’un marché particulièrement actif et extrêmement divers, avec des acteurs de tailles très variables. Ensuite, et bien que ce phénomène soit difficilement quantifiable, l’essor fulgurant des distilleries ou brasseries artisanales insufflent au segment un nouveau dynamisme, et un esprit entrepreneurial peu commun. Enfin, à l’image de la récente acquisition de Grand Marnier par Campari pour 670 millions d’euros, c’est avant tout un secteur fortement marqué par de puissants aspects culturels. Tant dans une transaction familiale à Bordeaux que dans le développement international d’un groupe de spiritueux, les traditions de consommation jouent à tous les niveaux. Et cette proximité avec le produit et le consommateur final est si rare qu’elle transforme tous ses praticiens en de véritables passionnés.

 

Anatole Lizee, étudiant à l’ESCP Europe et contributeur du blog AlumnEye

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