PSP Investments, OPB, TPP, Omers, OP Trust, CDPQ, CPPIB… Ces noms vous sont inconnus ; rien d’étonnant. Pourtant, il s’agit des plus gros fonds de pensions canadiens, qui pèsent plus de mille milliards de dollars et figurent parmi les plus influents investisseurs en Europe et dans le monde. Une récente étude du BCG a illustré le dynamisme du Top Ten (des fonds de pensions canadiens) : actifs sous gestion triplés en dix ans, trois des plus gros figurent parmi les vingt fonds les plus importants au monde (six en ne considérant que les investissements en infrastructures), 11 000 employés et plus de 600 milliards de dollars investis par an au Canada. Si l’on a brièvement entendu parlé de l’un de ces mastodontes au moment de la candidature de Roland Lescure – l’ex-numéro deux de la Caisse des Dépôts et Placements du Québec – comme député des Français d’Amérique du Nord, ils demeurent largement méconnus du grand public. L’Europe et la France comptent pourtant parmi leurs terrains de jeux favoris, et ce depuis quelques années. A la faveur de la (timide) reprise économique, et désireux de diversifier leur exposition au risque géographique, les fonds de pension canadiens ont donné au monde une leçon de théorie financière. Leurs investissements se sont concentrés sur des actifs sains, bénéficiant d’une position solide au sein de secteurs fortement encadrés et réglementés, aux revenus stables, et offrant de vastes opportunités de consolidation.

 

Les EHPAD, terrain de lutte entre PSP et CPPIB

Parmi ces secteurs récemment ouverts à la concurrence, et toujours soumis à des restrictions contraignantes dans les processus de consolidation, figure le segment des Etablissements d’Habitation pour Personnes Agées Dépendantes. Alors que la Silver Economy est en pleine expansion, notamment du fait de l’arrivée à la séniorité des générations nées lors du baby-boom, la question de l’hébergement de ces seniors est centrale. Depuis les années 1990, la privatisation des EHPAD a attiré l’attention de nombreux investisseurs financiers. C’est le cas de PAI Partners, actionnaire majoritaire de DomusVi (le troisième acteur français des maisons de retraite), d’Eurazeo, actionnaire majoritaire de Colisée (cédé en avril à IK Investment Partners pour 650M€ à l’issue d’un process dirigé par Lazard, auquel ont participé KKR, CVC et Cinven), ou encore d’UI Gestion, actionnaire de Domidep (250M€ de chiffre d’affaires).

Mais, les EHPAD ne sont en rien un monopole des fonds européens, et deux fonds canadiens ont récemment pris position dans le secteur : Canada Pension Plan Investment Board (organisme chargé de placer les fonds du Régime de pensions du Canada et dépendant directement du Parlement canadien) et PSP Investments, le gestionnaire des régimes de pensions de la fonction publique canadienne.

En décembre 2013, le premier était entré au capital d’Orpéa – numéro deux français des EPHAD – à hauteur de 15%, au cours d’une opération représentant un peu plus de 320 millions d’euros. Orpéa, côté depuis 15 ans à Paris, a, depuis son IPO, multiplié par 10 le nombre de lits sous gestion (aujourd’hui 77 000) et par 20 son EBITDA (pour se situer à 475M€ pour 2.8Mds€ de chiffre d’affaires). Cette société s’impose ainsi incontestablement parmi les leaders européens du secteur.

En 2015, Korian avait, lui, fait l’objet d’une offensive de PSP Investments, lorsque l’investisseur canadien avait acquis 14% du capital du premier opérateur français de maisons de retraites médicalisées, qui a réalisé en 2016 près de 3Mds€ de chiffre d’affaires.

La première motivation de cet engouement est évidente : le vieillissement de la population européenne. C’est qu’en effet, la catégorie des plus de 85 ans croitra de 72% d’ici à 2035 en France, 70% en Allemagne, 66% en Italie et 65% en Belgique. La concurrence est d’autant plus forte que, dans un marché en pleine croissance, les autorisations d’ouverture de nouveaux établissements sont délivrées au compte-gouttes par les Agences Régionales de Santé, forçant les groupes en présence à réaliser des build-ups pour s’étendre. Ce qui rappelle la situation observée dans le secteur de la biologie médicale avec Cerba, Synlab, Unilab, ou encore Biogroup.

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OTPP, un nouveau financier dans le secteur funéraire

Toujours dans la Silver Economy, c’est une autre industrie qui a vu entrer cette année un investisseur canadien de poids. Ontario Teachers’ Pension Plan (OTPP) a ainsi acquis OGF, opérateur de l’un des principaux réseaux de pompes funèbres français. Le fonds canadien – déjà actionnaire d’OGF à hauteur de 40% – a permis la sortie partielle de Pamplona Capital, qui conserve 20% du capital, en cède donc 34%, les 6% restants étant détenus par le management. Accompagnée d’un montage de refinancement de la dette d’OGF au niveau de sa holding Obol France, l’opération, guidée par les équipes de Céline Méchain chez Goldman Sachs, illustre l’étendue des possibles avec un levier d’endettement à 6,4x (pour 145M€ d’EBITDA).

Car, sur ce marché ultra-fragmenté (héritage de l’ancien système de monopole communal), les revenus et marges sont naturellement stables ou croissants, et ce pour deux raisons. D’abord, du fait de la tendance de fond du marché, durablement porté par les dynamiques démographiques. Ensuite, en raison de l’enjeu psychologique attrayant au secteur : les clients considèrent le prix comme un critère secondaire de choix du prestataire et privilégient la qualité et la rapidité d’exécution. Enfin, de nouvelles modes portant la consommation expliquent l’attrait des investisseurs financiers : la crémation devrait ainsi peser en 2030 autant que l’inhumation.

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Foncia, le Blue Chip que tous s’arrachaient

C’est un processus de vente particulièrement rude que Laurent Baril et les équipes de Rothschild ont orchestré en 2016, lorsqu’Eurazeo et Bridgepoint ont décidé de sortir de Foncia. Le leader français de la gestion de biens immobilier exploite le principal réseau d’agences immobilières de l’hexagone.

A l’issue d’une lutte acharnée, c’est finalement Partners Group, un fonds de Private Equity suisse (57Mds$ d’actifs sous gestion), en consortium avec la Caisse des Dépôts du Québec (CDPQ), conseillés par Natixis Partners et Lazard, qui a remporté le précieux joyau pour une valeur d’entreprise de 1,8Mds€ (132M€ d’EBITDA). La CDPQ (200Mds$ d’actifs sous gestion), n’en était pas à son premier essai en participant au rachat de Foncia. La « Caisse » est en effet actionnaire d’Eurofins (biologie médicale), Spie (construction), Afflelou (retail), Keolis et Eurostar (transport).

Face à Partners Group et CDPQ, deux consortiums concurrents battaient le fer : le premier composé d’Onex et Ardian, le second de PSP et CVC Capital Partners. Le point commun de ces trois groupements ? Tous intégraient un fonds de pension canadien, assurant la liquidité des acheteurs, et démontrant l’intérêt plus que croissant de ces investisseurs pour les Blue Chips françaises.

 

Ainsi, l’attractivité du territoire français en temes d’investissement est manifiste. La dernière édition du baromètre EY est éloquente et témoigne d’une hausse de 30% des investissements étrangers en France sur un an. Les cas d’Orpéa, OGF et Foncia confirment surtout un point déterminant pour l’avenir de l’économie française : la solidité des Entreprises de Taille Intermédiaires, et leur adaptabilité à un mode de développement soutenu par des investisseurs financiers. De quoi alimenter les espoirs de l’Afic (l’Association Française des Investisseurs pour la Croissance) de doubler le poids du capital-investissement d’ici 5 ans. Et son président, Olivier Millet, d’argumenter : « La bonne santé globale des entreprises tricolores – start-up, PME, ETI, etc. – démontre qu’il n’y a pas de sujet concernant la capacité des investisseurs à soutenir le tissu économique hexagonal, et qu’atteindre la barre des 20 milliards d’euros levés chaque année est loin d’être inatteignable. »

 

Anatole Lizee, étudiant à l’ESCP-Europe et contributeur du blog AlumnEye

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