Demandez à un étudiant en finance dans quelle banque il rêve de travailler, il y a fort à parier qu’il évoquera le nom de l’une de ces deux grandes banques d’investissement de Wall Street : JP Morgan ou Goldman Sachs. Si ces deux banques se sont imposées comme références dans le paysage financier, c’est grâce à des cultures d’entreprise très marquées. Qui plus est, ces deux entreprises diffèrent beaucoup dans leur manière de faire des affaires, au point d’en devenir rivales. Retour sur l’histoire, ponctuée par des conflits idéologiques mais aussi d’intérêts, des banques concurrentes les plus connues au monde.

Deux banques issues de milieux sociaux différents…

En 1854, un certain Junius Morgan, natif du Massachusetts rejoint George Peabody & Co, une “boutique” londonienne dirigée par George Peabody. Issu de la haute classe américaine, il se distingue dans les meilleurs milieux, et gagne crédit auprès de ses clients. Il prend rapidement contrôle de l’entreprise, la renommant J.S. Morgan & Co, et développe ses activités financières. Il s’installe ensuite à New York, et emploie son fils John Pierpont Morgan, en 1864. John est le parfait « WASP » (White Anglo-Saxon Protestant). Issu de l’establishment protestant américain, son père Junius lui a fait suivre une éducation exemplaire au sein d’un internat suisse, avant qu’il n’intègre la prestigieuse université de Göttingen en Allemagne. En 1857, les bonnes connexions de son père lui assurent un poste à la banque new-yorkaise Duncan, Sherman & Company. Plus tard, il admettra avoir détourné l’argent de la société pour s’enrichir personnellement, pratique courante chez les notables de l’époque.  Pendant la Guerre Civile, il finance l’armée en vendant des armes à des généraux, et évite le service militaire moyennant 300 dollars (l’équivalent de 8 700 dollars aujourd’hui). En 1890, Junius meurt et John devient président de la banque, qu’il renomme JP Morgan & Company. Il se lance alors dans des fusions de petites entreprises, et les réorganise pour les revendre plus cher qu’à l’achat.

Si la route vers le succès de JP Morgan était pavée de bonnes intentions, les débuts de Goldman Sachs furent, au contraire, bien plus mouvementés.

En 1821, Mark Goldman naît en Allemagne, d’une famille juive ashkénaze de 6 enfants. Son père, Wolf, est négociateur de bétail. Il suit une éducation juive dans une synagogue, où il rencontre un certain Joseph Sachs, qui deviendra, ensuite, son ami de longue date. En 1848, il émigre aux États-Unis, pendant la première vague d’immigration massive des juifs d’Europe. Son prénom est changé en Marcus, à consonance plus américaine. Ses débuts sont difficiles : il vend des charrettes à Philadelphie. Il s’installe ensuite à Brooklyn, où il se fait un nom en tant que broker. Rapidement, il effectue des transactions à plus de 5 millions de dollars, ce qui reste menu par rapport aux montants négociés par certains banquiers installés à New York depuis plus longtemps. En 1882, son ami Joseph le rejoint dans les affaires. Contrairement aux banques de l’époque, ils décident de laisser leur chance à chacun en employant des personnes issues de l’immigration et de mariages mixtes. A partir de 1885, l’entreprise est renommée Goldman Sachs & Co – son nom actuel – et se démarque en finançant les entrepreneurs. Elle rejoint le NYSE en 1999.

Ainsi, Markus Goldman était un entrepreneur idéaliste venu réaliser son « rêve américain » alors que John Pierpont Morgan usait à bon escient des contacts de son milieu pour se hisser vers le haut.

…Qui ont su développer leurs activités et monter en popularité.

Du fait de la réputation de ses fondateurs, JP Morgan s’impose comme principale banque aux États-Unis, accompagnant le pays dans sa transition économique. En 1895, JP Morgan & Company aide le gouvernement américain à émettre des bons du trésor en lui fournissant l’équivalent de 62 millions de dollars d’or. A partir de 1892, JP Morgan finance la construction du Hartford Railroad, qui deviendra l’un des principaux chemins de fer du pays. Au début des années 1900, John Morgan jouit déjà d’une notoriété importante, puisqu’il est considéré comme le « sauveur de l’économie américaine » après la crise de 1907. A partir de ce moment, la banque gagne en puissance en s’alliant avec de nombreuses institutions déjà bien réputées comme The Manhattan Company, fondée en 1799 pour fournir de l’eau potable à Manhattan puis reconvertie en banque. JP Morgan & Company entre en bourse en 1983. Cette démarche se profile encore aujourd’hui, notamment avec le rachat de Bear Stearns en 2008, cinquième banque américaine à l’époque : alors que la banque était au bord de la faillite, JP Morgan a racheté ses actions pour 2$, pour ensuite les revaloriser à 10$. Si l’institution s’est imposée comme telle aussi rapidement, c’est dû aux connections de ses fondateurs issus de l’establishment i.e. proches du gouvernement.

Le développement de Goldman Sachs s’est plutôt bâti sur l’exploitation des opportunités. En 1906, Henry, le fils de Markus développe l’activité de banque d’affaires en introduisant en bourse Sears, première entreprise d’une longue série. Entre 1920 et 1930, l’institution déménage à Wall Street, et lance son activité de trading. A partir des années 30, la banque qui emploie désormais 1300 employés, déplace ses activités de négoce vers la banque d’investissement. En raison de ses ressources encore limitées, Goldman Sachs ne peut se lancer dans des rachats massifs comme JP Morgan. Henry décide de racheter des petites entreprises de courtage spécialisées dans des activités stratégiques pour son développement. Il acquiert notamment des boutiques de trading en matières premières et développe rapidement une expertise dans le domaine. Aujourd’hui, cette stratégie a payé puisque Goldman Sachs est le leader du secteur commodities depuis plusieurs dizaines d’années. En 1950, Goldman Sachs s’est fait un nom, et le gouvernement lui propose même des introductions en bourse, notamment celle de Ford, en 1956. Cependant, il faudra attendre 1999 pour voir la banque elle-même s’introduire en bourse.

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Une hostilité qui ne date pas d’hier

Alors que Goldman Sachs se développe, elle subit une véritable ségrégation de la part des autres grandes banques, en raison de l’antisémitisme déclaré de l’Amérique protestante. En effet, les « banques juives » étaient exclues des grands financements industriels pendant la première moitié du 20ème siècle. Les institutions catholiques, comme Merill Lynch, n’étaient pas mieux loties, se réfugiant dans la banque commerciale. John Pierpont Morgan affiche lui-même cette hostilité en justifiant son absence dans le trading de commodities par la déclaration suivante : « laissons le petit négoce de la finance aux juifs. ».

De plus, JP Morgan affiche une certaine arrogance envers les banques moins prestigieuses. Elle se proclame banque haut de gamme : “first-class business in a first-class way” (slogan de la marque). Son fondateur a, tout le long de sa carrière, utilisé ses connexions avec le « happy few » américain. Il a même utilisé ses relations avec le gouvernement pour évincer son rival Jay Cooke, en 1873, coupant les subventions dont ce dernier bénéficiait. Goldman Sachs, victime de ségrégation, a dû se tourner vers des acteurs économiques moins traditionnels, en particulier dans les services, comme les caisses de retraite disposants de fonds considérables. Leur histoire explique le fait que leurs cultures d’entreprises soient assez divergentes.

Des banques concurrentes

Alors que les deux banques commencent à devenir des références dans le monde des affaires, elles démontrent régulièrement leur animosité. Après que son père ait fait part de sa non intention de travailler avec des « banques juives », Jack Pierpont Morgan Junior, fils de John Pierpont, essaie de les faire couler. JP Morgan profite également des attaques régulières envers sa concurrente, accusée de manipulation de cours et d’un manque de transparence, pour ternir sa réputation. Cette mauvaise presse la suit depuis lors puisque Goldman Sachs est très souvent évoquée en mal dans les médias.

A partir de 1950, les rivalités sur fonds religieux commencent à s’estomper. Petit à petit, Goldman Sachs va se créer des relations avec le gouvernement, au point de se hisser au même niveau de puissance que JP Morgan. Alors que John Pierpont avait renfloué en 1907 les caisses de l’État et s’était déjà fait des connexions, des anciens de Goldman Sachs vont s’introduire dans le gouvernement américain en toute discrétion. En 2008, quand la crise des Subprimes ternit encore la réputation de la banque, les médias accusent le ‘‘Gouvernement Sachs’’ d’avoir fermé les yeux sur des pratiques peu commodes en interne. En effet, Henry Paulson, ancien président de Goldman Sachs, devient secrétaire du Trésor entre 2006. Il se fait connaître en 2008 pour sa vaste opération de sauvetage des banques – le « plan Paulson » – où l’Etat a acheté les actifs toxiques devenus invendables par celles-ci. Il est notamment critiqué pour avoir délibérément choisi de laisser Lehman Brothers en faillite, l’excluant de son plan. D’ailleurs, cette faillite n’aurait été de si grande ampleur si JP Morgan ne l’avait pas précipitée. En effet, bien que la plus vieille banque de Wall Street aurait renfloué les caisses de la banque en faillite,  elle est aussi accusée d’avoir gelé plus de 17 milliards d’actifs à un moment crucial pour Lehman Brothers, la poussant à déposer le bilan prématurément. Cette opération montre bien que JP Morgan dominait alors la place financière avec Goldman Sachs.

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Les grands gagnants de la crise

Quoiqu’il arrive, les deux grandes banques s’en sortiront indemnes après la crise : JP Morgan, bien qu’affaiblie par l’énorme amende de 44 milliards de dollars dont elle a dû s’acquitter pour mettre fin aux poursuites (l’une des plus grosses amendes jamais infligées à une banque), s’en tire avec le statut de « plus grande banque d’investissement au monde ». De son côté, Goldman Sachs a limité la casse à 7,7 milliards de dollars, et, est désormais connue comme « la banque qui dirige le monde » (documentaire du même nom par Jérôme Fritel). Si ces banques ont su se hisser au plus haut niveau, c’est à force de stratégies gagnantes et de cultures d’entreprise très marquées. Pour les caractériser au mieux, on peut se pencher sur leurs récents dirigeants. D’un côté, Jamie Dimon, directeur de JP Morgan et incarnation de l’élitisme américain. Né à Long Island, dans une famille grecque bourgeoise, il a toujours fréquenté les meilleurs milieux dont la très prestigieuse Harvard Business School. De l’autre côté, Lloyd Blankfein, ancien patron de Goldman Sachs, récemment parti à la retraite, né dans le Bronx dans une famille modeste juive. Élevé dans les logements sociaux de New York, il rappelle les valeurs du fondateur de la banque.

Excellence et haut de gamme chez l’une, talents et opportunités chez l’autre, les deux banques semblent bien positionnées pour continuer à être les leaders de la banque d’investissement.

Si vous souhaitez approfondir vos connaissances sur ces deux maisons, voici quelques livres qui peuvent vous intéresser :

  • La Banque. Comment Goldman Sachs dirige le monde de Marc Roche
  • John Pierpont Morgan : un capitaliste américain d’Anne Kraat
  • The Partnership : The Making of Goldman Sachs
  • House of Morgan : an American banking dynasty

Sources de l’article :

  • https://www.statista.com/statistics/270610/employees-of-jp-morgan-since-2008/
  • https://www.statista.com/statistics/250641/number-of-employees-at-goldman-sachs/
  • https://www.lemonde.fr/idees/article/2010/03/30/goldman-sachs-la-banque-ennemi-public-numero-un-par-marc-roche_1326339_3232.html
  • https://m.zonebourse.com/actualite-bourse/Fusions-Acquisitions-Goldman-Sachs-JP-Morgan-et-Morgan-Stanley-sur-le-podium–27915968/
  • https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/jpmorgan-premiere-banque-d-affaires-devant-goldman-sachs-532330.html
  • https://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/07/une-vieille-rivalite-entre-banque-protestante-et-banque-juive_1103970_1101386.html
  • https://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/jpmorgan_1701494_3232.html15/les-vieilles-histoires-de-
  • https://www.google.fr/amp/s/www.lesechos.fr/amp/030805789033.php
  • https://books.google.fr/books?id=6GhaNf3ke08C&pg=PT83&lpg=PT83&dq=goldman+sachs+jp+morgan+banque+juive&source=bl&ots=lwlrErhttps://books.google.fr/books?
    https://www.atlantico.fr/decryptage/2795160/marcus-goldman-je-suis-convaincu-que-goldman-sachs-travaille-pour-le-bien-commun-jean-marc-sylvestre
  • https://www.google.fr/amp/s/www.challenges.fr/finance-et-marche/lloyd-blankfein-le-pdg-de-goldman-sachs-blinde-contre-l-adversite_479026.amp

Raphael Hassid, étudiant à l’EDHEC Business School et contributeur du blog AlumnEye