L’incompréhension de ces salaires

Il y a 6 mois, suite à une conversation Facebook animée, j’ai compris à quel point la rémunération des banquiers d’affaires était peu acceptée ou mal comprise par les personnes qui ne travaillent pas dans l’industrie.

Et pour cause, il n’est pas évident d’accepter que des « jeunes » de moins de 30 ans gagnent souvent entre 100K€ et 250K€ de salaire brut annuel (voire parfois beaucoup plus s’ils ont commencé à travailler à 21 ans comme au Royaume-Uni).

Pour cette raison, j’ai essayé de lister les raisons plus ou moins rationnelles qui expliquent sinon justifient ces salaires. Cette liste n’a pas vocation à être exhaustive.

Si vous êtes révoltés à la lecture de ces salaires, alors je vous invite fortement à finir la lecture de cet article !

Des salaires justifiés ?

Plusieurs éléments de réponses expliquent les salaires élevés de la banque d’affaires :

  • Le business model de la banque d’affaires explique en partie les rémunérations. Prenons l’exemple du métier de M&A, les opérations de fusions-acquisitions sont gérées par des équipes réduites qui conseillent parfois des transactions de plusieurs centaines de millions, voire milliards d’euros. Sur ces deals, la banque se rémunère en prélevant un pourcentage du montant total de la transaction, ce qui représente souvent plusieurs millions ou dizaines de millions à chaque opération. Les équipes de M&A sont donc rémunérées de manière proportionnelle à la valeur qu’elles ont générée pour la banque.
  • Le rythme de vie du banquier d’affaires est un calvaire, et plus spécifiquement celui des banquiers M&A. Nombreuses sont les journées de 17 heures d’affilées, 6 à 7 jours sur 7. Ce rythme de vie a souvent un impact physique sur les juniors qui enchaînent parfois plusieurs jours à 3 ou 4 heures de sommeil par nuit. Le secteur est assez « unique » de ce point de vue.
  • La concurrence pour les talents est très forte : le conseil en stratégie et les boîtes de tech comme Facebook, Google, Apple, proposent des salaires très compétitifs. Il est donc indispensable pour les banques d’affaires de garder en tête le benchmark de la concurrence pour rester dans le haut du panier.
  • La pression exercée sur les équipes en banque d’affaires est souvent supérieure à celle que ressentent les équipes dans d’autres industries. Ceci s’explique par 2 éléments : la gestion de plusieurs dossiers en même temps, et le niveau d’exigence extrêmement élevé : rigueur, précision, attention aux détails. 
  • La rétention des juniors est difficile. En effet, la proportion de juniors restant plus de 3 ans en banque est extrêmement faible, pour toutes les raisons citées ici. Il est crucial pour la banque de conserver une proportion importante des Analystes pour devenir Associate puis Vice President. Les salaires augmentent donc de manière drastique une fois les 2-3 premières années passées pour inciter les juniors à rester.
  • La disponibilité permanente est souvent évoquée comme le pire aspect du métier. Au delà du nombre d’heures hebdomadaire, le banquier d’affaires est souvent disponible 24/24, 7/7 même s’il n’est pas physiquement au bureau. Il est mobilisable. Les vacances, la vie de famille, les week-ends, les mariages, les naissances ne constituent jamais d’excuses suffisantes pour passer devant un dossier urgent. Conséquence : annulation de  dîners, de week-ends, absence à son propre anniversaire, retour anticipé de vacances annuelles. Impossible de programmer quoi que ce soit sans avoir l’angoisse de l’annulation au dernier moment. Résultat : ils n’organisent quasiment plus rien et ne sont que rarement conviés aux dîners et week-ends car leurs amis ont « compris ».

Alors, heureux ?

Il est ironique que le mot anglais pour désigner la rémunération soit « compensation ». Car c’est exactement de cela qu’il s’agit : la rémunération vient « compenser » cet enfer.

En effet, le résultat du lifestyle en banque d’affaires n’est pas glorieux. Dès les premières années : épuisement souvent, burnout parfois, dépression, cheveux blancs, couple vacillant, ou problèmes graves de santé (sans rentrer dans les détails).

Evidemment, il existe des exceptions à cette règle, des banques dans lesquelles certains juniors s’en sortent mieux que d’autres pour diverses raisons. Mais croire que c’est la règle dans l’industrie, c’est se mentir. De manière générale, c’est un rythme très difficile à tenir sur la durée.

Si ces rémunérations paraissent scandaleuses, on peut désormais en discuter : à quel prix seriez-vous prêt à mettre de côté votre vie sociale, vos vacances, votre santé, votre couple, et votre sommeil ?

Les conditions de travail n’expliquent pas tout

Certes, la pression est forte, la disponibilité permanente est usante, le niveau d’exigence est élevé, les responsabilités sont importantes. 

Mais cela n’explique pas tout, et on pourrait aisément avancer que le métier d’infirmier remplit chacune de ces caractéristiques

Il est donc indispensable de comprendre la dimension de « compétitivité » du marché de l’emploi dans lequel évoluent ces talents. Ces diplômés sont courtisés par tous les acteurs de la finance, de la tech, du marketing, et du conseil. Ils peuvent bénéficier dans ces autres métiers ou industries de salaires intéressants et d’un rythme de vie plus équilibré. Ils ont donc le choix et c’est cette compétition qui tire les salaires vers le haut.

Avec le temps, ça ira mieux

En faisant relire cet article à certains banquiers juniors, plusieurs m’ont fait la remarque suivante : « après quelques années, ça se calme, notamment à partir du grade de VP ». 

Ah, le fameux mythe du grade de VP. 

Il est certain que, de manière générale, le lifestyle s’améliore avec les années. Certes, après 6 ans de banque, la trentaine passée, un VP tente d’arrêter les all-nighters pour s’occuper de sa famille. Pour autant, il reste le garant de l’exécution d’un deal et n’échappe pas aux exigences client. De la même manière, certains Associate s’en sortent très bien : ils ont fait leur trou, gagné la confiance de leurs VP et MD, arrivent à push-back les demandes aberrantes et à protéger leurs week-ends.

Toutefois, cette réalité n’est pas la même dans toutes les banques et dans toutes les équipes. Si certains juniors voient leurs VP quitter le bureau à 19h-20h en semaine, d’autres voient leur VP pousser jusqu’à 23h-minuit très fréquemment, avec une présence le week-end.

En résumé, la meilleure manière pour un Analyste de savoir si le lifestyle s’améliore vraiment, c’est d’observer ses propres Associates, VP et MD. S’ils trainent encore dans les couloirs les samedi du mois d’août, mieux vaut ne pas compter sur cette fameuse « amélioration »

Fondateur d'AlumnEye, Michael Ohana est passionné par la Finance, la Tech, l'Entrepreneuriat, le Coaching et le Networking. Il a accompagné plus de 1600 hauts potentiels dans leurs stratégies de carrière. Précédemment : diplômé de l'ESSEC, passé par YCombinator à San Francisco, MBA Exchange à Dartmouth, M&A chez Citadel à NYC, intervenant en finance à l'ESSEC.