Le 1er avril 2016, après trois mois de négociations, les dirigeants de Bouygues préfèrent mettre définitivement un terme aux négociations avec Orange. Retour sur ce qui aurait pu être l’une des plus importantes opérations de fusion-acquisition qu’aie connue la France.

 

Bouygues, une cible convoitée

Il y a deux ans, le groupe Altice (Numéricâble-SFR) de Patrick Drahi s’était renseigné sur Bouygues, des négociations ayant même été entamées. L’année précédente, en 2014, Bouygues avait reçu une offre de 5 milliards d’euros du groupe Iliad (Free) de Xaviel Niel, et une offre conjointe de Free et Orange à 7 milliards, qui tentaient de réagir à la fusion Numéricâble-SFR. A cette époque, Bouygues demandait 8 milliards d’euros, et chacune de ces offres s’étaient conclues par un échec.

Cette fois-ci, c’est Martin Bouygues en personne qui est à l’origine des négociations. Il soumet à Stéphane Richard, Président d’Orange, une proposition de rachat de la partie télécoms du groupe Bouygues. Pourquoi une telle initiative ? En France, le marché des télécoms est partagé en quatre. La plus grosse part de marché revient à Orange, suivie par Numéricâble-SFR et Free ; Bouygues en détient ainsi la plus petite part. L’intensité concurrentielle du marché des télécoms s’est renforcée avec l’arrivée de Free qui a conduit les opérateurs à s’adonner à une redoutable guerre des prix. Martin Bouygues sent alors bien que la situation ne peut plus durer, son groupe enregistre des pertes continues. Le milliardaire français décide qu’il est temps d’intégrer un grand groupe aux reins solides.

Orange a bien évidemment saisi l’opportunité. Le groupe souhaite consolider le marché afin d’en finir avec cette guerre des prix. Ainsi, il conforterait sa place de leader national et pourrait enfin se concentrer sur son ambitieux objectif d‘expansion européenne.

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Au cœur des négociations

Stéphane Richard et Martin Bouygues se sont laissés un délai de trois mois pour arriver à un accord, durée étonnamment courte quand on sait qu’une opération de cette ampleur se négocie habituellement sur une période bien plus grande. Ces trois mois se sont avérés éreintants pour les parties prenantes, étant donnée l’intensité des négociations. Ces dernières ont réuni autour de la table Orange, Bouygues, Free, Numéricâble-SFR, ainsi que l’Etat ; sous le contrôle de l’Autorité de la concurrence. En plus des 10 milliards d’euros demandés, le groupe Bouygues exige 15% du capital d’Orange. C’est qu’en effet, Martin Bouygues ne souhaitant pas se désengager complètement du secteur des télécoms, ce dernier compte bien peser dans la stratégie d’Orange ; un accord à hauteur de 12% a alors été trouvé.

Un Etat intransigeant

En défenseur du patrimoine de l’Etat (actionnaire principal d’Orange avec 23% du capital), et alors ministre de l’économie, Emmanuel Macron a imposé que Bouygues ne puisse plus monter au capital d’Orange pendant sept ans, ni acquérir de droit de vote double pendant dix ans. C’est là la première raison de l’échec de la transaction.

Un regain d’incertitude

La deuxième raison est à chercher dans la répartition des actifs de Bouygues. L’autorité de la concurrence a exigé qu’ils soient répartis entre Numéricâble-SFR, Free et Orange. Il est convenu qu’Orange revende une partie des actifs de Bouygues à Numéricâble-SFR et à Free. Free est parvenue à obtenir une grande partie du réseau d’Orange, cependant, une loi permet au propriétaire d’un site par lequel passe les antennes de refuser le changement d’opérateur. Dès lors, Xavier Niel, a posé une clause de suspension de l’accord s’il ne parvenait pas à récupérer au moins 75% des sites achetés. Si Niel suspend l’accord de rachat d’actifs, alors l’opération de fusion-acquisition n’est pas validée par l’autorité de la concurrence et échoue. Ainsi, la clause fait peser un risque supplémentaire sur la réussite de l’opération.

Aux exigences du ministère de l‘économie, et à la clause imposée par Niel, s’ajoute la méfiance latente entre les protagonistes que sont Martin Bouygues, Xavier Niel et Patrick Drahi. Stéphane Richard est alors le seul à maintenir des relations cordiales avec les trois autres. Cette accumulation de facteurs a poussé Bouygues à stopper les négociations.

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Quel avenir pour le marché des télécoms en France ?

Ainsi, Bouygues poursuit l’aventure seul et le statu quo est de mise sur le marché des télécoms. La guerre des prix va perdurer et la santé financière du groupe Bouygues risque de se dégrader davantage. Malgré une restructuration et le licenciement de 2000 salariés en 2015, Bouygues continue de réaliser des pertes et semble le moins armé pour tenir le rythme de la course au prix le plus bas. De son coté, Free a perdu l’occasion de s’emparer d’un réseau de qualité ; un coup dur quand on sait que cette faible couverture constitue le talon d’Achille de la firme de Xavier Niel. Toutefois, Free et Numéricâble semblent assez solides pour continuer la guerre des prix et ainsi affaiblir davantage Bouygues. Enfin, à ce jour, Orange ne deviendra donc pas ce géant français des télécoms, potentiel champion européen prometteur.
C’est le consommateur qui ressort gagnant de l’échec des négociations, en bénéficiant de prix relativement bas, en comparaison à ses voisins européens. Toutefois, la qualité du service en pâtira : les quatre mastodontes du marché des télécoms ne peuvent pas investir dans le développement de la 4G, de la fibre, ni dans la couverture des zones blanches tout en menant une guerre des prix.

Ianis LARTIGAU, étudiant à Audencia et contributeur du blog AlumnEye

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